Ecrire entre le lièvre et la tortue

Comment commencer ? Par de petites choses…

Oui.

J’en ai plein mes tiroirs.

Des bouts d’histoires en attente d’être étoffées, continuées, terminées. Des textes en suspension. Des fois, l’envie me prend d’en reprendre un. Oui, mais lequel ? Bref, c’est pas gagné pour la publication.

Pendant longtemps j’ai cru que j’étais contrainte par un côté tortue de ma personnalité : laborieuse, lente. Que d’efforts nécessaires pour agir ! Et puis un jour j’ai réalisé que j’étais plutôt lièvre (ce qui n’a rien à voir avec l’astrologie chinoise).

C’était un matin que je me dépêchais d’aller au boulot. Si je devais appuyer sur le champignon ce matin-là, c’était parce que j’avais pris le temps de faire autre chose avant de partir (puisque j’étais prête avant l’heure). Voilà. A ne pas savoir rester fixée sur une seule chose à la fois, à faire trop de choses en parallèle, à me laisser distraire, je cours sans cesse après le temps et j’ai mille difficultés à aller au bout de ce que je commence. Ce fut une révélation.

Je n’ai pas cessé de papillonner depuis, mais en toute conscience, ce qui change la donne. Même si je cours encore après le temps, enfin, moins qu’avant, cela dit.

Donc, je papillonne, j’ai des textes en suspension et aujourd’hui, j’en sors un du tiroir virtuel qu’est le dossier de l’ordinateur.

Ma rencontre avec l’écriture

Depuis combien de temps suis-je attablée à mon bureau, devant ce bloc de papier désespérément vierge, stylo en main, à attendre l’inspiration ? On m’a dit que l’écriture était un marathon qui nécessite un entraînement quotidien. Ma voilà attelée à la tâche, sans produire une seule phrase. Sur la ligne de départ, dans la position de l’écrivain, et puis c’est tout… Quel entraînement !

J’ai l’écriture laborieuse. Ça n’a rien de jubilatoire et pourtant je m’obstine. Comment faire quand les mots ne viennent pas ? Quoi faire pour débloquer la situation ? Je reste le stylo en suspension, vide, à me demander si l’encre n’a pas séché… Un petit gribouillis dans le coin droit pour vérifier. Un petit gribouillis qui s’étire le long du bord et finit par s’étaler sur toute la feuille. Un bon gros gribouillon, oui ! Voilà tout ce que j’ai dans la tête ! Si je savais dénouer le fil… Ou si le stylo pouvait se mettre à écrire lui-même…

Je suis là à me morfondre, quand soudain, j’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui cloche : suis-je sur un bureau géant ou réduite à néant ?

Néant, néant que nenni ! Vous êtes presque aussi grande que moi.

Je m’interroge. Entendrais-je des voix ?

Qui parle ?

C’est moi, le stylo plume, pour vous servir.

L’objet à côté de moi se penche comme pour une révérence.

Heureux de vous rencontrer.

Passé l’instant d’incrédulité, je me présente :

Enchantée, je suis Coline.

Je vais pour lui tendre la main, puis me ravise : un stylo n’a pas de bras.

La feuille nous attend, elle est assoupie, mais les premiers mots la réveilleront. On y va ? Vous dictez et j’écris.

Je ne suis pas sûre de comprendre.

Je vous demande pardon ?

Ah, c’est un dialogue.

Quel dialogue ?

Le stylo, qui s’était mis plume en bas, prêt à écrire se redresse :

Vous n’avez pas commencé à dicter ?

Dicter quoi ? Je ne comprends pas…

Dicter ce que je dois écrire : vous dîtes les mots, je les inscris jusqu’à remplir la page.

Remplir une page ? Mais une page de quoi ?

Une page de mots. Ceux que vous voulez. C’est vous qui décidez puisque c’est vous l’auteure…

Je m’effondre :

Je n’ai pas d’idée !

Le stylo se tait une seconde puis reprend avec tact :

Oui, je vois… Il va pourtant falloir y aller. C’est le premier mot qui coûte, les autres suivent. Il suffit de lancer le premier mot qui vous passe par la tête. Sans retenue, sans peur. Ce n’est pas si compliqué. Il suffit d’oser.

Un mot…

Je ne veux pas décevoir le stylo sympathique.

Euh… Un mot.

Bien. Un… mot…

La plume glisse sur le papier qui se met à frémir.

Tiens, la feuille se réveille.

Un temps, infini, s’écoule. Le stylo m’interpelle :

Et ensuite ?

C’est-à-dire que, ensuite, je ne sais pas… Non, je suis désolée, mais de but en blanc comme ça, je ne sais pas quoi écrire.

La feuille prend la parole :

On ne vous demande pas d’écrire, seulement de dicter pour que le stylo plume me noircisse. Pas la peine de réfléchir, lâchez les mots !

Je tente de l’amadouer :

Je ne voudrais pas qu’il vous noircisse de n’importe quels mots, il faut bien que je choisisse et cela demande un minimum de réflexion…

Et le temps s’écoule à nouveau dans le silence. La feuille s’exaspère :

Eh petite, j’attends !

Excusez-moi, chère page blanche, mais vous m’impressionnez.

La feuille est du genre à qui on ne la fait pas :

Allons donc ! Arrêtez de retenir. Lâchez-vous un peu ! Je ne tiens pas à rester nue moi ! Je ne serai rien tant que l’encre ne m’aura pas habillée. Donnez-moi vie, petite ! Un mot ne suffit pas. Dîtes simplement à quoi vous pensez, sans réfléchir.

A quoi je pense… Plus j’y pense et moins je vois. C’est le trou noir… Je ne pense à rien.

Le stylo, entre désolation et humour, marmonne qu’il n’est pas facile d’écrire à partir de rien, mais qu’un trou noir c’est l’envers, voire l’enfer, d’une page blanche.

Les mots sont tout emmêlés dans ma tête ! Un vrai embrouillamini.

Faites sauter le verrou !

Elle est bien gentille la feuille, mais comment je fais ?

Il faut bien que je parte de quelque chose, d’un point de départ, sinon je…

D’un mot, d’un simple mot qui va vous ouvrir la barrière.

Je m’obstine :

Ce n’est pas suffisant, je regrette. Pour aligner une suite de mots qui forment des phrases qui construisent un texte, il faut nécessairement une idée qui tienne lieu de boussole. Je ne vais pas dicter au hasard… Euh… Un mot…

Moteur ! Bonjour, demain, cacahuètes dans les chaussettes…

Franchement, c’est nul. Ou alors,

Le vide… Je plonge dans cette histoire inconnue de toi. Un lendemain peut-être, pourquoi ? Oui. Tu mangeras des pissenlits… à la vanille.

Pfffff, c’est n’importe quoi.

Un chapeau sans tête apparaît dans le soir ensoleillé de noël. Tu verras son visage sur le chemin à palabres. Regarde dans les arbres.

La plume glisse sur le papier. J’agite les bras dans tous les sens :

Non ! N’écrivez pas ça ! C’est absurde ! Ça ne veut rien dire du tout ! Laissez-moi réfléchir à une idée !

Le stylo n’a que faire de mes contestations, il se veut rassurant :

Le sens émerge des lâchers de mots les plus inattendus, même si a priori on ne le sait pas. Cela dit, il y a des psys qui seraient fort intéressés par vos phrases. Allez, prenez confiance en vous. Vous étiez bien partie. Parole de stylo plume. Vous devriez continuer sur votre lancée. Et puis ce serait dommage de raturer…

D’autant que je suis chatouilleuse ! Allez, dîtes ! Vous réfléchirez après.

Vous croyez vraiment ?

Malgré la bienveillance de ces deux-là, j’hésite encore. Balancer des mots en rhizome comme ça, je n’ai pas l’habitude. Pas facile d’oser dire tout et n’importe quoi sans préjuger. J’ai pourtant très envie d’essayer. Je prends une grande respiration. Ferme les yeux et saute :

Un dalmatien… bleu a volé… la machine à café… parce que… elle était triste d’amour…

Ne pas se contracter, laisser les mots venir, les apprivoiser…

La nuit d’hier a vu naître un cheval… sur la lune.

O Lune ! Astre de la nuit, éclaire ma lanterne ! Moi qui suis noir de vide ! Moi qui ne vois que moi dans le reflet de la vitre !

J’ai soif !

Soif de nourritures spirituelles ! Esprits, montrez-vous ! Montrez-moi la passerelle qui conduit à l’autre rive !

Top !

C’est la feuille qui a crié. Le stylo l’a noircie jusqu’au bas de la page. Il se met à l’horizontale, la feuille s’élève et va se poser au coin du bureau. Le stylo me fixe de sa plume :

Voilà qui n’est pas mal du tout. Vous voyez quand vous osez. On continue ?

Une deuxième page ?

Et pourquoi pas. Considérez la première comme un échauffement, un exercice pour vous mettre en mots. Vous pouvez maintenant passer aux choses sérieuses. Je suis prêt. Allez-y.

Le stylo reprend sa position d’écriture. A peine la plume a-t-elle effleuré la page blanche, que celle-ci s’anime :

Oh, si je peux me permettre une requête… Une lettre d’amour me comblerait. Je voudrais tant être couverte de mots doux…

Oui, mais… C’est que… pour une lettre d’amour, il me faut un destinataire… A qui je les adresse ces mots doux ? Je ne voudrais pas vous froisser, chère page blanche, mais là, tout de suite, je ne suis pas très inspirée…

Dommage !

Le stylo plume, ne voulant sans doute pas revivre les mêmes incertitudes que précédemment, coupe court à notre début de conversation :

Bien. Je vous attends. C’est quand vous voulez.

Je me jette à l’eau.

Lancer le premier mot. Le cracher sur le papier. Et l’encre court. L’ancre coule.

Un petit bateau est au port. Il ne peut aller nulle part, amarré là. Et pourtant… Il rêve de voyage. Il rêve de conquêtes. Il rêve d’aventures. Il est toutefois bien frêle. Pauvre petite coque de noix…

Un écureuil vint à passer. Voyant la coquille vide, s’en est retourné.

Le vent s’est levé, a fait danser les flots. La petite coque de noix, bercée, entame une chanson :

Souffle vent magnifique, souffle un peu plus fort,

Délivre-moi du port, souffle encore et encore…

Un vieux rafiot à côté d’elle se moque gentiment : « partir à l’aventure, toi si fragile ? J’ai essuyé des tempêtes auxquelles, crois-moi, tu ne résisterais pas. Tu es bien mieux au port. »

Au port amarré, ce n’est pas une vie de navire, fut-il une coque de noix. Un jour, je partirai, un jour, j’irai de l’autre côté de la mer, je gagnerai le large. Un jour, j’irai au bout de l’océan !

La petite coque de noix a presque crié ses derniers mots, mais elle a bien entendu, clac, le bruit sec d’une corde qui cède, la sienne. Hourra ! Me voilà libre ! La petite coque de noix s’en va voguer où bon lui semble, au gré du vent, à la découverte du monde. Point final. C’est mieux de finir sur une ouverture, non ?

La feuille a l’air satisfaite :

Pas si mal pour un amour du grand large. Oh, écoutez, le vieux rafiot salue la coque de noix.

Je vais pour dire à la feuille qu’elle exagère quand j’entends, moi aussi, la sirène du bateau. Je connais cette sonnerie… Retour immédiat à ma place assise devant mon bureau. C’est le téléphone ! Trop tard pour aller décrocher. Tant pis. Si c’est important, ils laisseront un message. Pour l’instant, je voudrais seulement comprendre où j’étais passée.

Ce texte est stocké avec un certain nombre d’autres, pas suffisamment encore pour constituer tous les chapitres d’un ouvrage. Et c’est là que la tortue me signale sa présence. Peut-être que je devrais me chercher un autre animal totem pour me sortir de ce duo infernal…

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