IV-cinq

Note de préambule : si je passe du II au IV c’est que le III n’est autre qu’une version adaptée de ma rencontre avec l’écriture partagée le 16 septembre dernier.

 

IV Sous verre

Il y a quelque chose de bizarre.

Je suis au milieu d’une prairie fleurie bordée d’arbres. Le cadre est idyllique, le ciel magnifiquement bleu et le soleil éclatant, mais je sens qu’il y a quelque chose de bizarre. Ah oui, j’ai un chapeau de paille sur la tête, une robe claire cintrée à la taille, des socquettes et des ballerines blanches. Suis-je bien moi ? Si j’avais un miroir, je pourrais vérifier à quoi je ressemble. Quoi qu’il en soit j’ai l’impression de porter une tenue des années cinquante et d’être tombée dans une image d’Epinal.

Qu’est-ce que je pourrais trouver de mieux à faire qu’une promenade en attendant mon prochain voyage ? Pas grand chose. Je marche en direction des arbres en face de moi. Ils ne sont pas très loin, ils ne sont pas très hauts. Je ne m’y connais pas vraiment, mais ils me font penser à des pommiers ou des poiriers. Sans fruits. Ce ne doit pas être la saison. Sur la droite, à quelques pas, il y a une fontaine en pierre. Je m’en approche pour observer mon reflet : sous le déguisement de la petite fille modèle des années cinquante c’est bien moi.

Il y a quelque chose appuyé sur le bord de la fontaine. On dirait un chevalet. Je me penche. Oui, c’est bien un chevalet, avec une toile et une mallette contenant tout le nécessaire pour peindre. Je reste quelques instants perplexe. Il ne semble y avoir personne à par moi ici. A qui peut appartenir ce matériel ? Est-il possible qu’il soit là pour moi ? J’ai envie d’y croire mais j’hésite encore à m’en servir. Et puis mue par une envie irrépréhensible, je monte le chevalet, pose la toile, dispose des crottes de couleurs sur la palette, attrape un pinceau et contemple le paysage.

Je commence par barbouiller de bleu la partie supérieure : le ciel pur, sans nuages, est assez simple à représenter. En dessous, j’esquisse une grande étendue verte d’herbe grasse parsemée de petites fleurs champêtres. La partie intermédiaire, arborée, est plus délicate à réaliser. Elle demande plus de précision dans le geste, mais je ne m’en sors pas si mal. Certes, on est loin de la toile de maître, pourtant on reconnaît la prairie bucolique.

C’est une représentation sage qui manque peut-être d’une touche personnelle… De vivacité de couleur en tous cas. Je trempe le pinceau dans la peinture rouge, pose des cerises aux branches de certains arbres et des coquelicots au milieu des fleurs pastel. Et puis j’ajoute quelques papillons oranges pour animer le tableau. Je remarque alors un beau spécimen vitaminé perché sur le haut du chevalet et qui semble observer mon travail.

« Alors papillon ça te plaît ? »

Je me demande si je dois prendre son délicat battement d’ailes pour un acquiescement ou un « je m’en fous ». C’est drôle, je n’avais pas remarqué qu’il y avait des papillons jusque là.

L’idée me vient ensuite d’ajouter un personnage. Une petite fille modèle au chapeau de paille et la robe blanche. Non, bleu tardis sera la couleur de la robe. Ce n’est pas une nuance de bleu facile à obtenir, mais c’est justement parce qu’elle n’est pas commune qu’elle me plaît. J’aimerais bien avoir une robe de ce bleu. Et si je peignais ma robe ? Ce ne sera pas la peine, parce qu’en baissant la tête je découvre hébétée qu’elle a changé de couleur depuis tout à l’heure. De blanche, elle est devenue bleu tardis ! Incroyable ! Et si je peins des ballerines vert pomme, celles que j’ai aux pieds vont aussi changer de couleur ? Oui ! C’est magique ! J’adore ce jeu. Et si je peins des oiseaux, je vais les entendre chanter ? Cette dernière idée stoppe net mon euphorie. C’est ça qui m’a semblé bizarre en arrivant ici : le silence absolu. Pas le moindre bruissement, pas le moindre clapotis, pas le moindre petit bourdonnement. Il n’y a pas le moindre son dans cet univers, comme s’il était dans une bulle. C’est étonnant d’abord comme sensation, puis dérangeant quand on y pense jusqu’à devenir oppressant. Un frisson me parcourt le dos. Qu’en est-ce que je repars ? Mon dé pèse au fond de ma poche. Je n’ai plus vraiment goût à la peinture.

Je ressens le besoin de bouger. Je laisse le pinceau et la palette au pied du chevalet et je cours jusqu’aux cerisiers en criant à tue-tête. Je ne me suis jamais essoufflée aussi vite. Mon cœur tambourine dans ma poitrine, j’ai le feu aux joues, et je me sens bien vivante. Adossée contre un arbre, je récupère quelques instants. Je tends le bras vers une cerise vermillon et quand je vais pour la cueillir, elle s’écrase entre mes doigts : elle est redevenue peinture. Deuxième frisson. Et quand je remarque des taches rouges sur le bas de ma robe, je n’ai pas besoin de me retourner vers la prairie pour deviner qu’il s’agit des coquelicots. Dans un autre contexte, j’aurais certainement pu apprécier ces motifs imprimés, mais, en cet instant, j’ai seulement envie de fuir au-delà des arbres.

Aïe !

L’instant d’après, je suis allongée au sol, K.O. ou presque. J’essaie de retrouver mes esprits. J’ai couru et puis… Et puis boum ! Noir. Je me suis cognée dans quelque chose. Je me redresse avec précaution. Ça va, je suis en un seul morceau. Je n’ai rien de cassé. J’avance doucement, bras devant. Mes mains ne tardent pas à rencontrer une surface transparente et dure. Au-delà, le bois continue.

Il y a forcément une issue.

Une main sur ce mur d’enceinte invisible, j’entreprends d’en effectuer le tour jusqu’à trouver une porte. Parce qu’il y en a forcément une. J’ai l’impression de marcher des heures, même si la lumière n’a pas changé. Le soleil brille continuellement sur la prairie.

Je n’ai trouvé aucune trace d’ouverture. Je dois me rendre à l’évidence que je me trouve dans un espace hermétiquement clos. Pourtant je ne peux me résoudre à cette idée. S’il n’y a pas d’issue, je vais en dessiner une ! Je cours au chevalet et trace entre deux cerisiers une porte avec sa poignée, sa serrure et sa clé. Peine perdue. Aucune porte ne s’est matérialisée sur le mur transparent. Je reviens au chevalet. Aucune trace de porte sur la toile. Dois-comprendre que la magie de la peinture agit à l’intérieur d’un cadre et pas au-delà ? Pourtant, il doit bien exister un moyen de sortir de cette bulle. C’est quoi ce scénario pourri ? Eh oh, ça suffit, je veux sortir maintenant. Il est l’heure que je change de décor !

Pendant que je m’énerve, le papillon est toujours là, imperturbable, posé sur le haut du chevalet, à battre gentiment des ailes.

Et toi papillon, tu ne pourrais pas m’aider des fois ? T’aurais pas une idée de comment on quitte les lieux ? Evidemment que non, tu n’es qu’une image de papillon. Un trompe-l’œil, même si tu as bien l’air vivant… Il faut dire que c’est dans cet esprit que je t’ai peint. Alors que j’ai peint les cerises et les coquelicots avec la simple idée de rajouter de la couleur… Ce qui voudrait dire que c’est l’intention qui compte… Ok ! Je vois ce qu’il me reste à faire. Puisque la solution douce ne fonctionne pas, je vais opter pour une solution plus forte et pas sage, avec toute l’intensité que je peux mettre dans la peinture d’un outil.

Le marteau est là à mes pieds. Je le ramasse et me dirige d’un pas décidé vers l’enceinte de verre. Je frappe un grand coup. Un seul suffit. Un bruit, enfin. Celui d’un verre qui éclate. Je suis libre !

Quelque chose bouge dans ma poche. Le dé ! Il est l’heure. Je le lance.

Deux.

Note de bas de page : aujourd’hui je prendrais bien le papillon comme animal totem.

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