De fil en aiguillage

Jour de chronique.
Mais je ne suis pas à la maison.
Journée à l’extérieur.
Je suis partie ce matin (pour une réunion) et je rentre, tard, ce soir (après une soirée resto avec des amies). J’ai commencé à rédiger quelque chose hier soir et emporté mon cahier dans mes affaires. J’ai le temps de l’écrire cette chronique : trois heures de battement et une petite dizaine de kilomètres entre le lieu de la réunion et le restaurant.

Oui, j’ai le temps de l’écrire.
Mais où ?

Dans les locaux de l’entreprise ? Une salle de réunion vide ou dans l’espace d’attente à l’accueil ? Eh bien finalement, non. Sitôt la séance terminée, je suis poussée dehors par un besoin de prendre l’air : il fait encore jour et soleil.

Et pourquoi ne pas m’installer du côté de mon lieu de rendez-vous où je vais pour la première fois ? L’itinéraire est plus facile de jour et plus rapide que les indications de Mappy et Google. Me voilà donc rendue à destination dans un carré de soie et non moins commercial, garée à proximité d’une librairie dans laquelle je décide d’aller faire un tour. Juste pour le plaisir (parce que j’ai déjà beaucoup de livres à lire et pas mon petit carnet dans lequel je liste ceux qui pourraient m’intéresser).

Au milieu des milliers de courriels que j’accumule, j’ai noté hier, au passage, un nouveau message au sujet du scandaleux procès de l’écrivain Erri De Luca dans le cadre de la mobilisation contre le projet du Lyon-Turin. Et là, sur un présentoir, que vois-je, La Parole contraire avec ces mots au dos :

Je revendique le droit d’utiliser le verbe « saboter » selon le bon vouloir de la langue italienne. Son emploi ne se réduit pas au sens de dégradation matérielle, comme le prétendent les procureurs de cette affaire.

Une histoire de sémantique lexicale donc, un thème qui se rappelle beaucoup à moi ces derniers temps. Ça s’accumule dans ma tête comme une grosse pelote autour du manque de sens dont je me sens encore incapable de tirer le fil, ne sachant par quel bout le prendre, ni comment tricoter un texte. Sans doute faudrait-il que je prenne le temps nécessaire de m’installer à une table sérieusement et que j’ose tirer sur un fil, ou un autre.

Mais voilà. J’ai du mal.
Parce que j’aurais voulu être danseuse.
Comme a dit Mourad Merzouki (à moins que ce ne soit Adrien Mondot), au cours de la rencontre en bord de scène, l’autre soir, après la représentation de Pixel : la danse et l’image numérique sont des médias en soi et ont un langage propre différent de la langue. Si elles donnent du sens, elles ne racontent pas des histoires comme les suites de mots.

Mais je m’éloigne. Quoique. Je tiens un fil. Celui de mon brouillon de chronique préparé hier.

A dix-neuf heures presque trente, il est temps que je quitte la table du snack où j’ai pris place avec une infusion après avoir acheté l’essai d’Erri De Luca pour retrouver mes amies.

Je suspens le fil quelque temps, mais pas trop longtemps.

V-2

V Le chat sur le toit

Deux.

Changement de décor. Cette fois il fait nuit. Je suis sur un toit. Je tends l’oreille sur les bruits d’une ville endormie.

Je soupire d’aise les yeux levés sur un ciel magnifiquement étoilé. Verrai-je une étoile filante traverser le firmament ? Je ne remarque qu’une étoile clignotante…

« Une étoile clignotante ?!!! Ça s’appelle un avion. »

La voix vient de la cheminée.

« Qui parle ? Qui est là ? »

« C’est moi, le chat roux. »

Il sort de derrière la cheminée, s’installe au milieu du toit et commence sa toilette. Dans un rayon de lune, j’ai vu briller son œil de verre. Je me demande si je dois garder mes distances. Je tente la discussion :

« La vue est magnifique. »

Pa de réponse. Pour mieux regarder le ciel, je décide de m’allonger, mais mon pied glisse sur une tuile. Le chat roux sourit.

« installe-toi près de la cheminée, c’est plus stable. »

Il me semble préférable d’accepter : « D’accord, merci. »

Je me déplace, tant bien que mal jusqu’à la cheminée, en essayant de ne pas faire trop de bruit, pendant que le chat roux se lèche la patte avant gauche. Sa queue balance doucement. A quoi peut bien penser l’animal ? Je scrute la voute céleste. C’est grand. Infiniment. Mon regard ne peut tout englober. J’imagine très bien une étoile filer à l’autre bout du ciel, hors de mon champ visuel. En face, la lune est quasiment pleine… Est-ce qu’il existe des chats garous ? Aucune chance de déchiffrer une réponse dans le firmament, puisque je ne sais déjà pas lire les constellations. La voix du chat roux me propose une réflexion autrement philosophique :

« Observer le ciel est encore plus fascinant qu’observer un aquarium… Ça donne une autre dimension aux questions existentielles — à qui s’en pose, évidemment. Que pesons-nous face à l’immensité de l’univers ? Que valons-nous ? Pas grand chose assurément. Et toutes les interrogations que l’on peut avoir aboutissent, finalement, à une seule, fondamentale, essentielle : à quoi sert la vie ? »

A cet instant précis, je ne me pose pas vraiment la question. Pourtant, je vois bien que le chat roux me fixe du coin de l’œil et attend une réaction de ma part. Oui, après tout, pourquoi pas. J’aime bien les discussions de ce genre.

« On donne un sens, directionnel, à sa vie, à partir du moment où on lui a trouvé du sens, sémantique… »

Le chat roux fait la moue. Il n’a pas l’air convaincu.

« Mouais. Un peu léger. Un peu rapide. Et à côté. »

« C’est déjà une piste ! »

« Individuelle et singulière. Niveau aquarium : SA vie, c’est UNE vie. Rien à voir avec LA vie. »

Ouh la la ! Je suis tombée sur un Maître chat philosophe. Pfiou ! Mon avis sur la vie, article défini ? J’ai beau avoir pris de la hauteur en atterrissant sur ce toit, mon esprit est resté au niveau du sol…

«  La vie ? Ça sert à vivre, tout bonnement. »

La queue de maître chat s’arrondit et décrit un cercle en suspension :

« C’est ce que pourrait répondre un enfant. Niveau bac à sable. »

Je ne me laisse pas impressionner :

« Et alors ? L’avis des enfants est souvent le plus éclairé. »

« Mais pas le plus éclairant. D’une phrase qui dit tout, rien n’est dit. »

Je fronce les sourcils, sans mieux comprendre. Je trouve les propos du rouquin franchement obscurs. Toutefois je n’ai pas dit mon dernier mot. J’entreprends de défendre, en la développant, ma phrase bac à sable :

« La vie sert à vivre et vivre c’est être vivant. Être vivant, c’est avoir conscience de l’être, c’est ressentir. On nous fait croire que la vie doit servir à quelque chose, qu’elle doit être laborieuse — quand ce n’est pas une épreuve — mais si elle se réduit à ça, elle n’est effectivement rien. Le principe d’utilité de la vie est aliénant. Chaque individu a, ou devrait avoir, sa place dans la société — et des papiers. Chaque individu participe à la vie de la société dans laquelle il vit et, on peut donc dire, en un sens, qu’il a son utilité, à moins que ce ne soit l’inverse… Plus exactement, c’est réciproque : la société doit être utile aux personnes qui la composent. Mais me voilà revenue face à l’aquarium. Difficile d’y échapper. L’aquarium, c’est un peu comme un effet loupe de l’univers, non ? Bref.
On naît, on vit, on meurt. En deçà et au-delà de la vie… Autant être vivant le temps qu’on passe sur Terre.
On pourrait dire que la vie, c’est un cadeau. Qui peut s’avérer empoisonné — on ne le sait pas au début. Comme on est civilisé et poli, on dit merci et on sourit. Par contre, la vie n’étant pas livrée avec le mode d’emploi, c’est parfois un vrai casse-tête. On peut être maladroit, mais, bon an, mal an, on se débrouille. Même qu’il est possible de trouve un antidote au poison du cadeau.
Jean-Paul Sartre a écrit quelque part “dans la vie, on ne fait pas ce que l’on veut mais on est responsable de ce que l’on est”, alors autant faire au mieux pour réussir sa vie et la rendre la plus agréable possible. Malgré tout. Malgré les peines et les douleurs. Malgré la haine et la guerre. Malgré la connerie. Malgré l’absurdité de ce monde. La vie est trop courte pour être prise au sérieux. La vie est une histoire. C’est un film dont le scénario s’écrit au jour le jour. Un film d’improvisation. Un film dans lequel on est à la fois acteur et spectateur. On a rarement l’occasion de doubler la prise. Comme l’a dit un grand philosophe : “on est toujours au brouillon, jamais au propre”. N’en faisons pas un drame. LA vie est une grande comédie. Mieux vaut en rire qu’en pleurer, car après le “coupez !” final, il sera trop tard. »

Je n’aurais jamais cru être capable de parler autant. Une voix m’interpelle :

« mmmm Miousical ? »

« Quoi ? » Je cherche le chat roux du regard.

« La comédie, miousicale ? »

Il me faut baisser la tête pour discerner ses moustaches. Je réalise avec effroi que je me tiens debout sur la cheminée. Ciel ! Mais qu’est-ce que je fais là ? Je sens l’œil moqueur du chat roux qui me regarde. Je descends de manière pataude de mon perchoir, sans trop chercher à savoir si il apprécierait de me voir tomber. Je n’en mène pas large, mais j’essaie de garder contenance en revenant à sa question :

« Une comédie musicale ? Oui, pourquoi pas : chanter c’est mieux que de ne pas le faire. »

Me voilà à nouveau assise sur le toit, sans plus rien à dire, hypnotisée par la queue du chat roux qui semble marquer un tempo : ta dadada dada da…

Ça me donne envie de chanter.

Par un beau clair de lune,
Oh joli cœur de rose, joli cœur de rosier.

Le chat roux a l’air surpris, puis amusé :

Par un beau clair de lune,
Oh joli cœur de rose, joli cœur de rosier.
Dessus un toit perché, oh gai lon la de la rive
Dessus un toit perché, joli cœur de rosier
Dessus un toit perché, oh gai lon la de la rive
Dessus un toit perché, joli cœur de rosier.

J’observe les étoiles,
Oh joli cœur de rose, joli cœur de rosier.
J’observe les étoiles,
Oh joli cœur de rose, joli cœur de rosier.
Avec un chat futé, oh gai lon la de la rive
Avec un chat futé, joli cœur de rosier
Avec un chat futé, oh gai lon la de la rive
Avec un chat futé, joli cœur de rosier

On a refait le monde,
Oh joli cœur de rose, joli cœur de rosier.
On a refait le monde,
Oh joli cœur de rose, joli cœur de rosier.
Partageant nos idées, oh gai lon la de la rive
Partageant nos idées, joli cœur de rosier
Partageant nos idées, oh gai lon la de la rive
Partageant nos idées, joli cœur de rosier

A la fin de l’histoire
Oh joli cœur de rose, joli cœur de rosier.
A la fin de l’histoire
Oh joli cœur de rose, joli cœur de rosier.
On s’est mis à chanter, oh gai lon la de la rive
On s’est mis à chanter, joli cœur de rosier
On s’est mis à chanter, oh gai lon la de la rive
On s’est mis à chanter, joli cœur de rosier

Tou doudoudou toudou dou…

Fin de la chanson. Je souris au chat roux qui ronronne doucement. Le dé vibre au fond de ma poche.

« C’est l’heurrrrrre du déparrrrrrrrt. »

« Il semblerait… »

Je suis un peu triste de le quitter, mais l’aventure m’appelle ailleurs. Je le chalue d’une révérence et lance le dé.

Nuit

Comment écrire une chronique avec le cœur et le cerveau à l’envers ?

Le cœur — Besoin de silence pour me recueillir. J’en ai trop gros sur la patate.

Le cerveau — Oui, mais la chronique…

Le cœur — La chronique ? Elle ne paraîtra pas une fois quelle importance ? Il y a des moments où ce n’est pas l’heure des mots. Je me tais et je me terre. Rideau.

Le cerveau — J’entends bien. Je te comprends. Moi aussi je suis déboussolé. Je n’arrive plus à penser depuis mercredi dernier. Moi aussi j’ai basculé en un instant de la légèreté à la sidération. Pourtant, la vie continue…

Le cœur — Ah oui, la vie continue. Avec des débats, des analyses. Chacun y va de son éclairage, de son interprétation et blablabla et blablabla. Chacun y va de son commentaire sur facebook (ou ailleurs), ça pinaille sur un mot utilisé dans une chronique, ça critique les médias qui passent sous silence tel ou tel autre fait d’actualité, ça veut se singulariser : « eh bien moi gnagnagna… » Ça fait beaucoup de bruit. Quant à l’union sacrée de façade ! Pouah ! Ça suinte de fausse sincérité et de récupération ici et là.
Désolé, mais moi je pleure des amis disparus. Des frères de cœur. Alors le deuil national (ou même international) c’est un peu loin. Et les discours pour discourir, ça me fatigue. Je préfère me recueillir en écoutant la voix de Cabu ou l’équipe de Charlie.

Le cerveau — Il y a de très beaux et émouvants hommages aussi…

Le cœur — Oui, ceux des amis (Sophia Aram, Caroline Fourest, François Morel, pour ne citer qu’eux). Et ceux des caricaturistes. Et puis il y a l’équipe réduite de Charlie qui continue le journal. Je bats pour elle.
Plus que jamais nous avons besoin d’humour, plus que jamais nous avons besoin de rire. Plus que jamais nous avons besoin de joie et de désamorcer les graines de violence que plante la société. Mais est-ce que les politiques sont capables d’entendre que l’éducation et la culture sont plus importantes que les marchés ?

Le cerveau — Ah, ça… Mais il est important de toujours y croire, de ne pas baisser les bras. Tu te rappelles la formule de Gisèle Halimi Ne vous résignez jamais ?

Le cœur — Si je me la rappelle ? Oh oui ! Et je ne suis pas résigné. J’ai juste un nuage lourd de chagrin au-dessus de moi. Un nuage qui va se dissiper. Car c’est bien la joie qui m’anime.
La joie est plus belle que la peur qui conduit à la haine. Comme disait Spinoza : « le désir qui nait de la joie est plus fort que le désir qui nait de la tristesse ». Et Charb a dessiné lui-même « l’amour plus fort que la haine »

L'amour plus fort que la haine

Le cerveau — Bon, alors on va pouvoir l’écrire cette chronique ?

L’estomac — hum hum… Pardon de vous ramener à des choses plus concrètes et non moins essentielles, mais est-ce qu’il est possible de passer à table d’abord ?