V-2

V Le chat sur le toit

Deux.

Changement de décor. Cette fois il fait nuit. Je suis sur un toit. Je tends l’oreille sur les bruits d’une ville endormie.

Je soupire d’aise les yeux levés sur un ciel magnifiquement étoilé. Verrai-je une étoile filante traverser le firmament ? Je ne remarque qu’une étoile clignotante…

« Une étoile clignotante ?!!! Ça s’appelle un avion. »

La voix vient de la cheminée.

« Qui parle ? Qui est là ? »

« C’est moi, le chat roux. »

Il sort de derrière la cheminée, s’installe au milieu du toit et commence sa toilette. Dans un rayon de lune, j’ai vu briller son œil de verre. Je me demande si je dois garder mes distances. Je tente la discussion :

« La vue est magnifique. »

Pa de réponse. Pour mieux regarder le ciel, je décide de m’allonger, mais mon pied glisse sur une tuile. Le chat roux sourit.

« installe-toi près de la cheminée, c’est plus stable. »

Il me semble préférable d’accepter : « D’accord, merci. »

Je me déplace, tant bien que mal jusqu’à la cheminée, en essayant de ne pas faire trop de bruit, pendant que le chat roux se lèche la patte avant gauche. Sa queue balance doucement. A quoi peut bien penser l’animal ? Je scrute la voute céleste. C’est grand. Infiniment. Mon regard ne peut tout englober. J’imagine très bien une étoile filer à l’autre bout du ciel, hors de mon champ visuel. En face, la lune est quasiment pleine… Est-ce qu’il existe des chats garous ? Aucune chance de déchiffrer une réponse dans le firmament, puisque je ne sais déjà pas lire les constellations. La voix du chat roux me propose une réflexion autrement philosophique :

« Observer le ciel est encore plus fascinant qu’observer un aquarium… Ça donne une autre dimension aux questions existentielles — à qui s’en pose, évidemment. Que pesons-nous face à l’immensité de l’univers ? Que valons-nous ? Pas grand chose assurément. Et toutes les interrogations que l’on peut avoir aboutissent, finalement, à une seule, fondamentale, essentielle : à quoi sert la vie ? »

A cet instant précis, je ne me pose pas vraiment la question. Pourtant, je vois bien que le chat roux me fixe du coin de l’œil et attend une réaction de ma part. Oui, après tout, pourquoi pas. J’aime bien les discussions de ce genre.

« On donne un sens, directionnel, à sa vie, à partir du moment où on lui a trouvé du sens, sémantique… »

Le chat roux fait la moue. Il n’a pas l’air convaincu.

« Mouais. Un peu léger. Un peu rapide. Et à côté. »

« C’est déjà une piste ! »

« Individuelle et singulière. Niveau aquarium : SA vie, c’est UNE vie. Rien à voir avec LA vie. »

Ouh la la ! Je suis tombée sur un Maître chat philosophe. Pfiou ! Mon avis sur la vie, article défini ? J’ai beau avoir pris de la hauteur en atterrissant sur ce toit, mon esprit est resté au niveau du sol…

«  La vie ? Ça sert à vivre, tout bonnement. »

La queue de maître chat s’arrondit et décrit un cercle en suspension :

« C’est ce que pourrait répondre un enfant. Niveau bac à sable. »

Je ne me laisse pas impressionner :

« Et alors ? L’avis des enfants est souvent le plus éclairé. »

« Mais pas le plus éclairant. D’une phrase qui dit tout, rien n’est dit. »

Je fronce les sourcils, sans mieux comprendre. Je trouve les propos du rouquin franchement obscurs. Toutefois je n’ai pas dit mon dernier mot. J’entreprends de défendre, en la développant, ma phrase bac à sable :

« La vie sert à vivre et vivre c’est être vivant. Être vivant, c’est avoir conscience de l’être, c’est ressentir. On nous fait croire que la vie doit servir à quelque chose, qu’elle doit être laborieuse — quand ce n’est pas une épreuve — mais si elle se réduit à ça, elle n’est effectivement rien. Le principe d’utilité de la vie est aliénant. Chaque individu a, ou devrait avoir, sa place dans la société — et des papiers. Chaque individu participe à la vie de la société dans laquelle il vit et, on peut donc dire, en un sens, qu’il a son utilité, à moins que ce ne soit l’inverse… Plus exactement, c’est réciproque : la société doit être utile aux personnes qui la composent. Mais me voilà revenue face à l’aquarium. Difficile d’y échapper. L’aquarium, c’est un peu comme un effet loupe de l’univers, non ? Bref.
On naît, on vit, on meurt. En deçà et au-delà de la vie… Autant être vivant le temps qu’on passe sur Terre.
On pourrait dire que la vie, c’est un cadeau. Qui peut s’avérer empoisonné — on ne le sait pas au début. Comme on est civilisé et poli, on dit merci et on sourit. Par contre, la vie n’étant pas livrée avec le mode d’emploi, c’est parfois un vrai casse-tête. On peut être maladroit, mais, bon an, mal an, on se débrouille. Même qu’il est possible de trouve un antidote au poison du cadeau.
Jean-Paul Sartre a écrit quelque part “dans la vie, on ne fait pas ce que l’on veut mais on est responsable de ce que l’on est”, alors autant faire au mieux pour réussir sa vie et la rendre la plus agréable possible. Malgré tout. Malgré les peines et les douleurs. Malgré la haine et la guerre. Malgré la connerie. Malgré l’absurdité de ce monde. La vie est trop courte pour être prise au sérieux. La vie est une histoire. C’est un film dont le scénario s’écrit au jour le jour. Un film d’improvisation. Un film dans lequel on est à la fois acteur et spectateur. On a rarement l’occasion de doubler la prise. Comme l’a dit un grand philosophe : “on est toujours au brouillon, jamais au propre”. N’en faisons pas un drame. LA vie est une grande comédie. Mieux vaut en rire qu’en pleurer, car après le “coupez !” final, il sera trop tard. »

Je n’aurais jamais cru être capable de parler autant. Une voix m’interpelle :

« mmmm Miousical ? »

« Quoi ? » Je cherche le chat roux du regard.

« La comédie, miousicale ? »

Il me faut baisser la tête pour discerner ses moustaches. Je réalise avec effroi que je me tiens debout sur la cheminée. Ciel ! Mais qu’est-ce que je fais là ? Je sens l’œil moqueur du chat roux qui me regarde. Je descends de manière pataude de mon perchoir, sans trop chercher à savoir si il apprécierait de me voir tomber. Je n’en mène pas large, mais j’essaie de garder contenance en revenant à sa question :

« Une comédie musicale ? Oui, pourquoi pas : chanter c’est mieux que de ne pas le faire. »

Me voilà à nouveau assise sur le toit, sans plus rien à dire, hypnotisée par la queue du chat roux qui semble marquer un tempo : ta dadada dada da…

Ça me donne envie de chanter.

Par un beau clair de lune,
Oh joli cœur de rose, joli cœur de rosier.

Le chat roux a l’air surpris, puis amusé :

Par un beau clair de lune,
Oh joli cœur de rose, joli cœur de rosier.
Dessus un toit perché, oh gai lon la de la rive
Dessus un toit perché, joli cœur de rosier
Dessus un toit perché, oh gai lon la de la rive
Dessus un toit perché, joli cœur de rosier.

J’observe les étoiles,
Oh joli cœur de rose, joli cœur de rosier.
J’observe les étoiles,
Oh joli cœur de rose, joli cœur de rosier.
Avec un chat futé, oh gai lon la de la rive
Avec un chat futé, joli cœur de rosier
Avec un chat futé, oh gai lon la de la rive
Avec un chat futé, joli cœur de rosier

On a refait le monde,
Oh joli cœur de rose, joli cœur de rosier.
On a refait le monde,
Oh joli cœur de rose, joli cœur de rosier.
Partageant nos idées, oh gai lon la de la rive
Partageant nos idées, joli cœur de rosier
Partageant nos idées, oh gai lon la de la rive
Partageant nos idées, joli cœur de rosier

A la fin de l’histoire
Oh joli cœur de rose, joli cœur de rosier.
A la fin de l’histoire
Oh joli cœur de rose, joli cœur de rosier.
On s’est mis à chanter, oh gai lon la de la rive
On s’est mis à chanter, joli cœur de rosier
On s’est mis à chanter, oh gai lon la de la rive
On s’est mis à chanter, joli cœur de rosier

Tou doudoudou toudou dou…

Fin de la chanson. Je souris au chat roux qui ronronne doucement. Le dé vibre au fond de ma poche.

« C’est l’heurrrrrre du déparrrrrrrrt. »

« Il semblerait… »

Je suis un peu triste de le quitter, mais l’aventure m’appelle ailleurs. Je le chalue d’une révérence et lance le dé.

Nuit

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