Déambulation contemplative

Ce matin je suis tombée du lit comme d’autres tombent du ciel.
Ça ne m’a pas permis d’écrire la chronique du jour, mais de sélectionner un texte que je pourrais vous partager (j’aime bien cette tournure québécoise) avant de partir au boulot, l’idée de plonger dans mes archives m’étant venue hier soir alors que je me demandais comment j’allais pouvoir mener de front tout ce que j’avais prévu pour aujourd’hui. Mon choix s’est arrêté sur un texte d’octobre (même pas de mars) 2007 (Ah oui, quand même…).

Déambulation à Lyon

En attendant l’heure d’aller au théâtre, je me balade à travers les rues du centre ville, terrain connu, au milieu des badauds anonymes.
Je suis à peine entrée dans la rue « de la Ré » que me voilà accostée par une représentante de Handicap International, puis, dix mètres plus loin par un vendeur de sérigraphies. Si je dis non au soutien régulier de l’association qui conserve toute ma sympathie, je ne résiste pas à l’image d’un touareg sur fond bleu. C’est la couleur des yeux du vendeur qui n’a pas sa langue dans sa poche, mais ça n’a rien à voir. L’échange s’est engagé au sujet du manque d’humanité de notre époque et s’est clos sur une poignée de main. Je suis repartie, touchée par les derniers mots de mon interlocuteur : j’aime bien l’idée d’être un porte-bonheur.
Je continue ma promenade à travers le quartier en fredonnant. J’emprunte une rue transversale, au hasard, en direction de la  Saône, bifurque en direction de l’Hôtel de Ville, puis vers l’opéra, la la la, jusqu’à la place, pour me poser.
Il y a des skaters, ça roule et ça fait des figures de tous côtés. Je me suis assise à l’endroit même où, l’année dernière, j’avais pique-niqué avec des comparses le jour de la répétition des relais du spectacle de la compagnie Beline Laissez Chanter qui voudra. Quel merveilleux souvenir !

Le jour commence à baisser. Je frissonne, sensible maintenant au léger vent que je sentais à peine en marchant, mais je reste là, au milieu de l’agitation urbaine. Je veux profiter, dehors, de ces heures d’intervalle entre une réunion de boulot terminée relativement tôt et la pièce de Philippe Faure Naissance d’un clown. Une échappée tranquille, un moment de solitude à savourer… Il paraît que la vie s’accorde avec le mouvement. « Courir pour rester à la même place » disait la reine de l’Autre Côté du Miroir… Moi, j’ai besoin d’état contemplatif : m’arrêter quelques instants, m’extraire de la  course folle, de la fuite en avant. Un pas de côté. Autre temporalité, non moins vivante. Posée, j’observe l’activité trépidante de mes concitoyens.
Le froid va avoir raison de moi. Je me lève et me remets en route.

Au fil de mes pas, les mots s’organisent dans ma tête : la vie est une mélodie avec différents tempos, entre suite de croches, noires, blanches et soupirs. J’ai envie de m’arrêter pour noter l’idée avant de l’oublier, mais si les mots s’assemblent à la cadence de mes pas, alors ne plus marcher est le plus sûr moyen de les perdre.

Cela fait des années que je passe devant le stand de crêpes du Bar Américain sans jamais m’y arrêter, parce que ce n’est pas l’heure, parce que j’ai déjà mangé, parce que je n’ai pas le temps. Eh bien aujourd’hui, je viens commander mon repas : une crêpe au sucre et une autre aux marrons que je vais déguster tout en me rendant à la prochaine station de métro. Ce n’est pas l’idéal, mais les bancs sont sur le trottoir d’en face et surtout, il fait trop froid pour manger assise à l’extérieur.
Je passe devant l’Ambiance, un ancien cinéma aujourd’hui fermé. C’est triste un cinéma qui ferme. Je repense aux quelques fois où je suis venue y voir un film… En quoi le bâtiment va-t-il être transformé ?
Encore quelques mètres et j’atteins la station de métro. Je termine ma deuxième crêpe, jette carton et serviette dans une poubelle et m’engouffre dans la bouche.

J’arrive sur la place de la Croix-Rousse pleine de lumières et animée : autos tamponneuses, stand de tir, machines à peluches… J’aurais pu monter plus tôt et déambuler dans ce quartier.

Me voilà au théâtre avec plus de trois quarts d’heure d’avance, mais je ne suis pas la première. L’année dernière pour mon premier spectacle, j’étais arrivée en retard, je ne sais plus pour quelle raison, je n’étais pas la seule non plus.
Les crêpes pèsent un peu dans l’estomac. Je m’installe au bar et commande un thé. A côté de moi, une dame âgée mange un croque-monsieur. C’est la première fois que je viens un vendredi. Est-ce le fait de l’horaire ? Ou du jour de la semaine ? Le public semble différent. Le jeudi ou le mercredi, les spectacles sont à dix-neuf heures trente et l’ambiance y est prof et étudiante.

L’accès à la salle est ouvert. Je vérifie le numéro de mon siège : 5, je rejoins l’accès côté impair ; H, je ne serai pas trop loin. En fait, c’est une très bonne place.
La scène est  décorée d’une multitude de lampes de chevets. Bientôt, la grande salle, qui n’est pas pleine ce soir, sera plongée dans le noir et nous assisterons à la naissance d’un clown.

NaissanceClownPlus tard, sur la route du retour, j’aurai l’impression étrange de flotter dans mes vêtements devenus trop grands…

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