Frais matin d’avril
Chat lové sur des épaules
Dos rond ronronnant

Humeur du lundi

Pas facile de se poser
Avec l’esprit surchargé.
Déjà, en début de semaine !
Eh oui, lundi anxiogène
Constat de choses en retard
Eh merde Edgar !
Un peu de distance, de relativisation
Ça n’avancera pas plus vite ronchon
Ok, il y a eu des rendez-vous manqués
Peut-être que le programme était trop chargé
Il faut savoir délester
S’accorder des libertés
Et rester bienveillant avec soi-même
Carpe diem !

VII 7

Sept.

Comment ça, sept ? Il n’y a que six face à un dé. Je n’ai pas le temps de vérifier, quelqu’un vient de me le dérobé. Un petit singe qui s’enfuit avec. Eh ! Je crie en courant à sa suite. Rends moi mon dé !

Le petit singe a trouvé refuge sur l’épaule d’une vieille femme. Une drôle de vieille femme, assise derrière une table recouverte d’une nappe rouge. Elle bat des cartes. J’ai la nette impression que le singe me nargue. Le regard clair et perçant de la vieille femme m’empêche de prendre la parole. Elle me présente le jeu de cartes en éventail.

– Tire une carte, petite. Si tu l’interprètes avec justesse, Oscar te rendra l’objet qu’il t’a emprunté.

Oscar émet un couinement d’acquiescement moqueur. La vieille femme plisse les yeux et fait une grimace en me tendant le jeu de cartes.

– Choisis !

Ne voyant aucune alternative, il me parait plus sage d’obtempérer.

– Bien madame.

Je passe la main au-dessus du jeu, dans un sens puis dans l’autre. M’arrête au trois-quarts.

– Dites, il ne voudrait pas une carte à la place du dé Oscar ?

– Chuuuuuuuuuuut ! Prends une carte.

Je saisis la carte sous mon index et la retourne. En haut, un nombre en chiffres romains : quatorze. En bas, un mot « Tempérance ». Entre les deux, la représentation d’une femme avec des ailes dans le dos qui verse l’eau d’un vase dans un autre. Je regarde la carte, puis la vieille femme, puis la carte, puis le petit singe qui joue avec mon dé, puis la vieille femme, puis la carte. Je me racle la gorge.

– Euh…

– Alors ?

– Ben, je sais pas.

Oscar se marre, la vieille femme secoue la tête.

– Non, franchement, je ne sais pas. Qu’est-ce que…

– Rien ne sert de poser des questions. Interprète, c’est tout.

– Mais comment ?

– Comment ça comment ? Tu dis simplement quel message te délivre la carte de Tempérance.

– Ce ne serait pas plutôt votre rôle ? Je tire une carte soit, mais c’est vous qui l’interprétez. Je ne suis pas cartomancienne.

– Ce serait trop facile. Non. Si tu veux récupérer ton dé, tu dois d’abord dire ce que t’inspire Tempérance.

Oscar me fait un sourire de photographie.

– Tempérance ? C’est un ange. De sexe féminin, si tant est qu’un ange ait un sexe…

– Pas de commentaires.

– Ah pardon. Donc, un ange de sexe féminin qui transvase de l’eau entre deux pots. L’eau est de la couleur de ses ailes et des petites collines derrière. Et de mon dé… Elle ondule comme les cheveux de l’ange et les plis de sa robe. Elle me rappelle quelque chose cette femme ange.
Quand même, je me demande : à quoi ça sert de vider un récipient dans un autre ?

– Pas de jugement, petite. Pas de commentaires. Seule l’interprétation donne du sens. La suite, s’il te plaît.

Je continue la description de l’image.

– Le vase du bas, celui qui reçoit et qu’elle porte dans sa main droite, semble légèrement plus grand que l’autre. Pas une goutte ne tombe à côté. L’ange regarde vers le bas. Elle sourit. Ça a l’air de lui plaire son petit jeu. Comme Oscar avec mon dé… Elle est tranquille. Sereine. C’est la grâce même. Comme une peinture de Botticelli ! Oui voilà ce que me rappelle ce visage ! Une peinture de Botticelli.
C’est drôle, j’entends l’eau d’un ruisseau. Allo, allo ?

Oscar a le dé collé à l’oreille. Il le secoue et commence à le mordiller. Ça ne me semble pas de bon augure. Le vieille femme a l’air affligé.

– Désolé, ce n’est pas drôle, ça m’a échappé.
L’ange porte une fleur rouge au sommet de la tête. Rouge, comme la couleur des manches et d’un pan de sa robe et d’un motif des vases. Et de la nappe de cette table aussi. Et du foulard que vous portez.
Euh, oui, je reste concentrée.
On aperçoit un bout de chaussure. L’ange n’est pas statique. Il y a du mouvement dans cette image. Ça circule. De haut en bas. De droite à gauche.
Et toujours ce bruit de ruisseau… Ça circule, comme l’information peut le faire. Sauf que la carte est porteuse de bonnes nouvelles. Pas de catastrophe. Tempérance communique. Pas en vases clos entre ses deux récipients, non. Avec les éléments, avec ici, ailleurs et l’au-delà.
Ça circule en équilibre et tout va bien.

En disant ces mots, je me sens moi-même très bien, apaisée. Je souris à la vieille femme et lui tends la carte.

– Voilà. Merci. Recevez ce message d’harmonie de votre ange gardienne.

Elle a l’air surprise :

– Tu crois t’en tirer aussi facilement ?

– Oui. C’était bien le but du jeu : échanger sans rien perdre. Et je vois à la petite lueur d’or de vos yeux, de la couleur des yeux de tempérance, que le but est atteint.

Je m’adresse ensuite à Oscar :

– Maintenant Oscar, veux-tu bien me rendre mon dé s’il te plait ?

J’ai le sentiment qu’il aurait bien voulu jouer plus longtemps. Il fait rouler une dernière fois le dé entre ses mains et le lance  dans celle que je lui tends.

– Merci Oscar.

Il a un petit cri de joie, saute sur la table et exécute quelques pas de danse qui se terminent sur une révérence. Je le salue à mon tour. Je vais pour saluer la vieille femme qui n’a plus l’air si vieille, mais celle-ci a encore une chose à me dire.

– Tu as vu juste et Oscar t’a rendu ton dé. Mais il y a une dernière chose que tu dois savoir. Cette carte t’était destinée à toi. Tempérance n’est pas mon ange gardien. Je suis Tempérance et je veille sur toi. Ne m’oublie pas.

La vieille femme s’est transformée en une figure de la Renaissance. J’en suis tout émerveillée et émue. Oscar fait des signe. Le dé s’agite. Il est temps de partir vers d’autres aventures.

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Image extraite du documentaire Les mystères du tarot de Marseille

14temperance

Retrouver du souffle

Chaude journée printanière. Il y a des soleils dans la pelouse. La nature se réveille depuis plusieurs semaines et moi j’ai sommeil. Est-ce dû à la différence de température trop importante ? A un rythme de vie déstructuré ? Au passage à l’horaire d’été qui nous éloigne de deux heures de l’heure solaire ? Est-ce dû à des remous en profondeur ? Un peu de tout ça.

J’ai un manque certain d’énergie. Il serait peut-être bon pour moi de prendre des vitamines.
Mouais.
Et pourquoi ne pas adapter ma vie à mon rythme intérieur ? « Veuillez excuser mes absences et mon manque d’activité, je suis en mode apathique. »
C’est embêtant pour la vie sociale…

Besoin de m’oxygéner peut-être. Je ne dis pas partir quelque part pour voir si l’herbe est plus verte. Elle est chouette celle d’ici, parsemée de pâquerettes et de fleurs de pissenlits, avec des primevères, des violettes et des coucous dans les coins.
Je pense juste respirer à pleins poumons, ce que je ne fais généralement pas. C’est dingue comme les choses de base auxquelles on ne prête pas attention sont pourtant tellement précieuses et essentielles.

Et donc prendre une grande bouffée d’air.

Respirer pleinement pour me reconnecter à mon corps car c’est lui qui me garantit que je suis bien là, ici et maintenant (comme l’explique Jean-Jacques Crèvecœur dans l’étape 2 de « Je prends soin de ma vie en 10 étapes » ). Et c’est quand même mieux de se sentir dans le moment présent que d’être en apnée dans une nébuleuse de pensées.

Constat du jour : respirer à pleins poumons est plus dynamisant qu’une tasse de café. Ce serait bien que je m’en rappelle…
Il suffirait que je répète l’exercice.
Je les connais les bénéfices de la respiration en conscience, après avoir lu Respiration essentielles de Thich Nhat Hanh (mais peut-être que je devrais le relire), après avoir eu l’occasion d’assister à une conférence au sujet de la cohérence cardiaque qui consiste à respirer sur un rythme particulier, pour être en alignement (des infos ). Je connais les bénéfices d’une bonne respiration pour le chant. Ça ne m’empêche pas de ne pas respirer dans mon quotidien !

Pourtant, le souffle c’est la vie.
De l’air que j’inspire, l’oxygène va nourrir et vivifier l’ensemble de mes cellules (pour le dire vite).
Il y a des années, j’avais acheté une carte postale de calligraphie chinoise dont j’aimais le mouvement du tracé.
Qi
Energie, souffle est-il écrit au dos.
A l’époque je ne savais rien du qi.
J’ai retrouvé cette carte il y a quelques jours en cherchant autre chose. J’ai eu envie de la mettre en évidence sur la cheminée, entre une pierre (dont j’ai oublié le nom…) et une sculpture de danseuse.
Pour faire passer le message.

Peut-être qu’il passerait mieux avec moins de choses qui parasitent autour. Pas les divers bibelots qui décorent les meubles, non, mais tout ce bazar qui envahit de plus en plus le salon : piles de livres (en cours ou à lire), de cahiers, de magazines…

Finalement, est-ce que ce ne serait pas cet amoncellement qui me plombe aussi ?

VI-6

Six.
Noir.
Silence.
Quoique.
Y a comme un bruit sourd. Léger, mais un bruit sourd. Mon oreille est tendue au maximum : un bruit de va et vient. Ça s’éloigne, ça se rapproche, ça s’éloigne, ça se rapproche. J’accompagne le mouvement. On dirait… Ah mais oui, je suis assise sur le balancier d’une pendule géante. Zim, zoum ; zim, zoum ; zim, zoum. Çe me donne le tournis et mal au cœur. Stop ! Je veux descendre !

Je ne distingue rien, mais il me semble que l’unique porte de sortie se situe en dessous. Je plonge ? Je plonge. Vol plané dans un trou noir ! Olé ! C’est étrange de glisser dans un trou noir. On ne voit strictement rien. Du coup on n’a pas peur de la chute. Jusqu’ici tout va bien…

Gloups ! Me voilà aspirée par un tube transversal. Ah ben, à l’horizontal, pas moyen de se laisser porter. Besoin des jambes pour se déplacer. Je ne sais pas où je vais, mais j’y vais.

Tiens, une flèche orange qui clignote et juste en dessous un vélo rouge qui semble n’attendre que moi. Je l’enfourche. Oh, rouillé le vélo, il couine drôlement. Je pédale malgré tout dans la direction de la flèche. Ça monte, ça descend, c’est vallonné dans le coin… Et je suis bien contente, car je ne suis pas du tout essoufflée, je n’ai même pas mal aux mollets. Je pédale à l’aise sur un sol meuble, comme de la semoule, avec la flèche clignotante au-dessus de la tête.

C’est étrange tout de même cette impression d’avoir perdu quelque chose. Quoi au juste ? Je n’ai plus aucun repère ! Pourtant ça ne m’empêche pas de continuer de pédaler encore et encore. Jusqu’à un stop surgi de nulle part. Il y a une bouche de métro juste en face. La suite en métro ? C’est ce que semble indiquer la flèche. Pas mal le métro, plus rapide que le vélo. Encore faut-il un ticket pour accéder au quai… Il y en a justement un dans une sacoche du vélo rouillé. Un beau ticket tout neuf, bien rectangulaire, avec « ligne C » marqué dessus. Un ticket qui n’attend plus que d’être composté. Tchlac ! Voilà. C’est fait.

Le métro c’est rapide à condition d’être dans la rame. Je me demande s’il en passe souvent par ici. En attendant, je scrute alentour. Personne d’autre que moi. Et pas de rame en vue. Ah si ! Je l’entends qui s’approche ! La voilà. Une rame spacieuse, rien que pour moi. Je m’installe et, pas le temps de dire ouf, je suis déjà au terminus. La porte s’ouvre face à un escalier roulant en colimaçon, qui monte, qui monte, qui monte… jusqu’à une place : Gui Liguili est-il écrit sur un panneau. Au milieu de la place un magnifique cadran solaire et, assis en son centre un vieux monsieur, tout de blanc vêtu, pensif. Dès qu’il m’aperçoit, il me fait signe d’approcher.

– Quelle heure lisez-vous ?

Je regarde l’ombre sur le cadran :

– 12H30.

– Bien. Nous sommes d’accord. Vous avez une idée du temps que vous avez mis pour arriver jusqu’ici ?

– Aucune…

– Je vais vous le dire : 44 ans.

– Euh… Ah bon…

– Ma chère enfant — permettez que je vous appelle ma chère enfant — vous avez bien 44 ans ?

– Oui, mais…

– Donc, si l’on part de votre venue au monde, on peut considérer que vous avez mis 44 ans pour venir à ma rencontre. Bien sûr, si l’on considère le moment où vous avez plongé du balancier il ne faut plus compter qu’une heure trois quarts. Mais saviez-vous à cet instant que vous veniez vers moi ? Non. Pas plus qu’au moment où vous avez poussé votre premier cri… Bref, quoi qu’il en soit, vous êtes là maintenant. Pardonnez-moi, je ne me suis pas présenté : Maestro Nome.

– Enchantée, Maestro, moi c’est…

– Ma chère enfant. Je le sais. Bienvenue ma chère enfant, je suis content que vous soyez là. Je n’ai pas beaucoup de compagnie, voyez-vous. Je manque de distraction… Sachez qu’il n’est pas donné à tout le monde de me trouver. Beaucoup de gens ne me cherchent pas non plus d’ailleurs. Je n’existe pas pour eux. Ils courent, arrimés aux rails du temps. Je les vois filer sans se poser de questions. Regardez par là.

– Où ?

Je m’approche de Maestro Nome et regarde dans la direction qu’il m’indique :

– Là, juste en dessous. Vous voyez la mécanique ? Ça roule plus ou moins vite, mais les engrenages sont bien huilés. Il y a un équilibre général. Un équilibre né du chaos. C’est harmonieux, n’est-ce pas ?

A travers le sol vitré, je vois la Terre en activité : des gens qui travaillent, des gens qui circulent, en voiture, en métro, à pieds, à cheval, en bateau à voile… Ça fume dans certains cerveaux, d’autres, par  contre, sont au repos. Tiens, ça explose même par endroit. La guerre, une activité parmi d’autres. Vu d’en haut, se dégage effectivement une harmonie de ce qui peut apparaître comme un capharnaüm au premier abord. tout s’accorde finalement.

– Impressionnant n’est-ce pas ? Pour me distraire, je compose des airs du temps. Ecoutez.

– C’est drôle, ça ronronne.

– Oui, mais encore. Ecoutez mieux.

Je ne peux pas être plus ouïe :

– Ah oui, du ronron, s’envolent une multitude de phrases, comme des gouttes de pluie qui rebondiraient. Ça sonne contemporain.

– Evidemment, c’est aujourd’hui.

– Et il n’y a jamais de fausses notes ?

– Non, ça frotte un peu parfois, mais mêmes les couacs sont harmoniques. C’est un réseau formidable, fragile certes, mais où tout se tient. Les changements de rythme sont fins, ils influent les rouages en douceur. Difficile de gripper une telle machine. Quoique. Je m’inquiète un peu de cette montée crescendo. La transition du tutti forte au pianissimo risque d’être brutale.

J’ose une question :
– Vous faites quoi exactement ?

– J’observe.

– Vous observez… Et c’est tout ?

– Quasiment. Observer le monde tourner est mon activité principale. Je compose aussi de temps à autre. Je prends aussi les rendez-vous pour Chronos. Ça vous intéresse ?

– Un rendez-vous avec Chronos ? Et comment, ça m’intéresse ! Je veux bien le rencontrer dès que possible et même tout de suite, puisque je suis là.

– Ouh, un peu de calme, ma chère enfant. Il a un emploi du temps bien rempli. Ronronnant, mais bien rempli.

– Certes, mais je ne sais pas quand ni même si je vais pouvoir revenir…

– Ne prenez pas cet air désolé. Je consulte l’agenda. Ah, je peux vous prendre un rendez-vous pour hier.

– Comment ça pour hier ?

– N’oubliez pas que le temps est relatif et que Chronos en est le maître.

– Eh bien justement, ne pourrait-il pas suspendre le temps un instant pour me recevoir maintenant ?

– Qu’est-ce qu’un instant hors du temps ? Même Chronos — qui est au-dessus du temps — n’a pas de réponse à cette question. Le monde est dans le temps, ma chère enfant. Enfin, je veux dire  dans des temps, car les perceptions humaines du temps sont assez élastiques, malgré les mesures. Cinq minutes peuvent paraître quelques secondes ou une éternité. Une année, ce n’est pas grand chose et c’est beaucoup à la fois. Le temps est particulier à la vie de chacun. Vous me suivez ?

– Je ne suis pas sûre… Moi, je suis où ?

– Vous devriez plutôt demander quand.

– Où dans le temps, oui, c’est ce que je voulais dire.

– Sauf que le temps n’est pas l’espace.

– Peut-être, et justement, c’est même la raison pour laquelle on ne peut pas revenir en arrière et prendre rendez-vous pour la veille.

– Ah, ma chère enfant, comme vous êtes limitée par votre logique spatio-temporelle ! Le temps a un avant et un arrière. Vous remontez votre montre ? Eh bien, ici, on remonte le temps. Les rendez-vous avec Chronos peuvent se prendre pour la veille, voire pour l’avant-veille. Je vous marque pour quand ? Dans la soirée ? Minuit et demie, ça vous va ?

L’esprit flou, à bout d’arguments, j’accepte le rendez-vous pour hier, tout en lui faisant remarquer que passer minuit, on est le lendemain…

– Si c’est le soir c’est la veille. Le lendemain, c’est quand vous vous levez.

Qu’est-ce que je peux répondre à ça ? Rien. J’acquiesce, mais lui demande où je dois rencontrer Chronos.

– Comment où ? Vous l’avez déjà rencontré ! Le rendez-vous s’est-il bien passé ?

– C’est-à-dire que… Oui. En fait oui. Ça a été une très belle rencontre.

C’est bizarre. Les souvenirs se constituent dans ma tête au fur et à mesure que je les raconte.

– Il est drôle et sympathique. Il

Maestro Nome me coupe la parole en me tendant la main.

– Bien, bien, bien. Ma chère enfant, j’ai à faire. Heureux d’avoir fait votre connaissance.

Je lui serre la main qu’il me tend.

– Merci. Heureuse de vous avoir rencontré. Au revoir.

– Adieu.

Je quitte le cadran et m’en retourne vers l’escalier roulant en colimaçon quand j’entends la voix de Maestro Nome.

– Non, pas par là. Prenez la ligne directe. Suivez le bip.

– Le bip ?

Retentit alors une sonnerie stridente. Je me bouche les oreilles, tout se met à tourner autour de moi, je me sens aspirée dans une spirale. Une éternité. Une fraction de seconde. Et me voilà assise sur une place vide, un réveil sur les genoux. J’appuie sur le bouton pour faire taire la sonnerie.

Silence.
Jour.
Il est 15H06.
Le dé s’agite dans ma poche.

Lapin d’avril

Je suis en retard !

J’ai vingt minutes pour faire un parcours qui prend généralement une bonne demi-heure. Faut être insensée pour avoir une once d’espoir d’arriver avant le début du spectacle.

Je me dépêche d’un quai de métro à l’autre, comptant grapiller quelques secondes, voire quelques minutes… Je tempête in petto, tout en sachant que ça ne sert à rien de regretter de ne pas être partie plus tôt. D’ailleurs, je ne regrette pas la discussion que j’ai eu avec une collègue : échange de points de vue syndicaux et sur le boulot. Eh, eh ! Formateur ! Par contre, j’ai mal évalué le temps nécessaire pour gagner Lyon. Serait-ce dû au passage à l’heure d’été le week-end dernier ? J’ai l’impression de ne pas l’avoir intégré. Un peu comme si, bien que voyant dix-neuf heures dix à la pendule, mon cerveau évaluait que j’avais encore quasiment deux heures devant moi avant l’heure du spectacle.

Je n’ai plus qu’une rue à remonter à pieds. Je n’ose pas consulter l’horloge de mon mobile. Je marche d’un pas rapide, sans un coup d’œil à un parcmètre. Pas le cœur à apprécier le micro voyage dans le temps en passant à vingt heures dix devant l’un puis à vingt heures neuf devant le suivant. Enfin, j’arrive aux abords du théâtre. Deux personnes qui me précèdent de quelques mètres disparaissent à l’angle de la rue. Y aurait-il d’autres retardataires ?

Quand je débouche face au théâtre, je suis interloquée par le nombre de personnes à l’entrée. Tout ce monde en retard ? L’espace d’une fraction de seconde, j’imagine avoir traversé une portion de temps étendue, où cinq minutes équivalent à neuf cents secondes… Puis, de manière plus rationnelle, je me dis qu’il doit y avoir deux spectacles et que le deuxième commence plus tard. Une fois dans le hall au milieu d’une foule de spectateurs, je cherche mon billet dans mon sac, voyant déjà une hôtesse m’accompagner au balcon pour m’installer discrètement alors que les comédiens déroulent leur texte sur scène. Et puis je lis l’horaire du spectacle sur mon billet en main : vingt heures trente.

Non, je n’en reviens pas ! D’habitude, c’est à vingt heures. Devant l’escalier qui mène à l’entrée de la salle, je consulte mon mobile : vingt heures seize. Je respire, tout va bien. Je vais voir un spectacle merveilleux, féerique et magique*, sans en manquer une miette. Je me suis seulement fait une bonne blague. Normal pour un premier avril.

*C’était en 2010, Manuel du merveilleux de la compagnie Système Castafiore à retrouver en film sur le site de la compagnie.