VI-6

Six.
Noir.
Silence.
Quoique.
Y a comme un bruit sourd. Léger, mais un bruit sourd. Mon oreille est tendue au maximum : un bruit de va et vient. Ça s’éloigne, ça se rapproche, ça s’éloigne, ça se rapproche. J’accompagne le mouvement. On dirait… Ah mais oui, je suis assise sur le balancier d’une pendule géante. Zim, zoum ; zim, zoum ; zim, zoum. Çe me donne le tournis et mal au cœur. Stop ! Je veux descendre !

Je ne distingue rien, mais il me semble que l’unique porte de sortie se situe en dessous. Je plonge ? Je plonge. Vol plané dans un trou noir ! Olé ! C’est étrange de glisser dans un trou noir. On ne voit strictement rien. Du coup on n’a pas peur de la chute. Jusqu’ici tout va bien…

Gloups ! Me voilà aspirée par un tube transversal. Ah ben, à l’horizontal, pas moyen de se laisser porter. Besoin des jambes pour se déplacer. Je ne sais pas où je vais, mais j’y vais.

Tiens, une flèche orange qui clignote et juste en dessous un vélo rouge qui semble n’attendre que moi. Je l’enfourche. Oh, rouillé le vélo, il couine drôlement. Je pédale malgré tout dans la direction de la flèche. Ça monte, ça descend, c’est vallonné dans le coin… Et je suis bien contente, car je ne suis pas du tout essoufflée, je n’ai même pas mal aux mollets. Je pédale à l’aise sur un sol meuble, comme de la semoule, avec la flèche clignotante au-dessus de la tête.

C’est étrange tout de même cette impression d’avoir perdu quelque chose. Quoi au juste ? Je n’ai plus aucun repère ! Pourtant ça ne m’empêche pas de continuer de pédaler encore et encore. Jusqu’à un stop surgi de nulle part. Il y a une bouche de métro juste en face. La suite en métro ? C’est ce que semble indiquer la flèche. Pas mal le métro, plus rapide que le vélo. Encore faut-il un ticket pour accéder au quai… Il y en a justement un dans une sacoche du vélo rouillé. Un beau ticket tout neuf, bien rectangulaire, avec « ligne C » marqué dessus. Un ticket qui n’attend plus que d’être composté. Tchlac ! Voilà. C’est fait.

Le métro c’est rapide à condition d’être dans la rame. Je me demande s’il en passe souvent par ici. En attendant, je scrute alentour. Personne d’autre que moi. Et pas de rame en vue. Ah si ! Je l’entends qui s’approche ! La voilà. Une rame spacieuse, rien que pour moi. Je m’installe et, pas le temps de dire ouf, je suis déjà au terminus. La porte s’ouvre face à un escalier roulant en colimaçon, qui monte, qui monte, qui monte… jusqu’à une place : Gui Liguili est-il écrit sur un panneau. Au milieu de la place un magnifique cadran solaire et, assis en son centre un vieux monsieur, tout de blanc vêtu, pensif. Dès qu’il m’aperçoit, il me fait signe d’approcher.

– Quelle heure lisez-vous ?

Je regarde l’ombre sur le cadran :

– 12H30.

– Bien. Nous sommes d’accord. Vous avez une idée du temps que vous avez mis pour arriver jusqu’ici ?

– Aucune…

– Je vais vous le dire : 44 ans.

– Euh… Ah bon…

– Ma chère enfant — permettez que je vous appelle ma chère enfant — vous avez bien 44 ans ?

– Oui, mais…

– Donc, si l’on part de votre venue au monde, on peut considérer que vous avez mis 44 ans pour venir à ma rencontre. Bien sûr, si l’on considère le moment où vous avez plongé du balancier il ne faut plus compter qu’une heure trois quarts. Mais saviez-vous à cet instant que vous veniez vers moi ? Non. Pas plus qu’au moment où vous avez poussé votre premier cri… Bref, quoi qu’il en soit, vous êtes là maintenant. Pardonnez-moi, je ne me suis pas présenté : Maestro Nome.

– Enchantée, Maestro, moi c’est…

– Ma chère enfant. Je le sais. Bienvenue ma chère enfant, je suis content que vous soyez là. Je n’ai pas beaucoup de compagnie, voyez-vous. Je manque de distraction… Sachez qu’il n’est pas donné à tout le monde de me trouver. Beaucoup de gens ne me cherchent pas non plus d’ailleurs. Je n’existe pas pour eux. Ils courent, arrimés aux rails du temps. Je les vois filer sans se poser de questions. Regardez par là.

– Où ?

Je m’approche de Maestro Nome et regarde dans la direction qu’il m’indique :

– Là, juste en dessous. Vous voyez la mécanique ? Ça roule plus ou moins vite, mais les engrenages sont bien huilés. Il y a un équilibre général. Un équilibre né du chaos. C’est harmonieux, n’est-ce pas ?

A travers le sol vitré, je vois la Terre en activité : des gens qui travaillent, des gens qui circulent, en voiture, en métro, à pieds, à cheval, en bateau à voile… Ça fume dans certains cerveaux, d’autres, par  contre, sont au repos. Tiens, ça explose même par endroit. La guerre, une activité parmi d’autres. Vu d’en haut, se dégage effectivement une harmonie de ce qui peut apparaître comme un capharnaüm au premier abord. tout s’accorde finalement.

– Impressionnant n’est-ce pas ? Pour me distraire, je compose des airs du temps. Ecoutez.

– C’est drôle, ça ronronne.

– Oui, mais encore. Ecoutez mieux.

Je ne peux pas être plus ouïe :

– Ah oui, du ronron, s’envolent une multitude de phrases, comme des gouttes de pluie qui rebondiraient. Ça sonne contemporain.

– Evidemment, c’est aujourd’hui.

– Et il n’y a jamais de fausses notes ?

– Non, ça frotte un peu parfois, mais mêmes les couacs sont harmoniques. C’est un réseau formidable, fragile certes, mais où tout se tient. Les changements de rythme sont fins, ils influent les rouages en douceur. Difficile de gripper une telle machine. Quoique. Je m’inquiète un peu de cette montée crescendo. La transition du tutti forte au pianissimo risque d’être brutale.

J’ose une question :
– Vous faites quoi exactement ?

– J’observe.

– Vous observez… Et c’est tout ?

– Quasiment. Observer le monde tourner est mon activité principale. Je compose aussi de temps à autre. Je prends aussi les rendez-vous pour Chronos. Ça vous intéresse ?

– Un rendez-vous avec Chronos ? Et comment, ça m’intéresse ! Je veux bien le rencontrer dès que possible et même tout de suite, puisque je suis là.

– Ouh, un peu de calme, ma chère enfant. Il a un emploi du temps bien rempli. Ronronnant, mais bien rempli.

– Certes, mais je ne sais pas quand ni même si je vais pouvoir revenir…

– Ne prenez pas cet air désolé. Je consulte l’agenda. Ah, je peux vous prendre un rendez-vous pour hier.

– Comment ça pour hier ?

– N’oubliez pas que le temps est relatif et que Chronos en est le maître.

– Eh bien justement, ne pourrait-il pas suspendre le temps un instant pour me recevoir maintenant ?

– Qu’est-ce qu’un instant hors du temps ? Même Chronos — qui est au-dessus du temps — n’a pas de réponse à cette question. Le monde est dans le temps, ma chère enfant. Enfin, je veux dire  dans des temps, car les perceptions humaines du temps sont assez élastiques, malgré les mesures. Cinq minutes peuvent paraître quelques secondes ou une éternité. Une année, ce n’est pas grand chose et c’est beaucoup à la fois. Le temps est particulier à la vie de chacun. Vous me suivez ?

– Je ne suis pas sûre… Moi, je suis où ?

– Vous devriez plutôt demander quand.

– Où dans le temps, oui, c’est ce que je voulais dire.

– Sauf que le temps n’est pas l’espace.

– Peut-être, et justement, c’est même la raison pour laquelle on ne peut pas revenir en arrière et prendre rendez-vous pour la veille.

– Ah, ma chère enfant, comme vous êtes limitée par votre logique spatio-temporelle ! Le temps a un avant et un arrière. Vous remontez votre montre ? Eh bien, ici, on remonte le temps. Les rendez-vous avec Chronos peuvent se prendre pour la veille, voire pour l’avant-veille. Je vous marque pour quand ? Dans la soirée ? Minuit et demie, ça vous va ?

L’esprit flou, à bout d’arguments, j’accepte le rendez-vous pour hier, tout en lui faisant remarquer que passer minuit, on est le lendemain…

– Si c’est le soir c’est la veille. Le lendemain, c’est quand vous vous levez.

Qu’est-ce que je peux répondre à ça ? Rien. J’acquiesce, mais lui demande où je dois rencontrer Chronos.

– Comment où ? Vous l’avez déjà rencontré ! Le rendez-vous s’est-il bien passé ?

– C’est-à-dire que… Oui. En fait oui. Ça a été une très belle rencontre.

C’est bizarre. Les souvenirs se constituent dans ma tête au fur et à mesure que je les raconte.

– Il est drôle et sympathique. Il

Maestro Nome me coupe la parole en me tendant la main.

– Bien, bien, bien. Ma chère enfant, j’ai à faire. Heureux d’avoir fait votre connaissance.

Je lui serre la main qu’il me tend.

– Merci. Heureuse de vous avoir rencontré. Au revoir.

– Adieu.

Je quitte le cadran et m’en retourne vers l’escalier roulant en colimaçon quand j’entends la voix de Maestro Nome.

– Non, pas par là. Prenez la ligne directe. Suivez le bip.

– Le bip ?

Retentit alors une sonnerie stridente. Je me bouche les oreilles, tout se met à tourner autour de moi, je me sens aspirée dans une spirale. Une éternité. Une fraction de seconde. Et me voilà assise sur une place vide, un réveil sur les genoux. J’appuie sur le bouton pour faire taire la sonnerie.

Silence.
Jour.
Il est 15H06.
Le dé s’agite dans ma poche.

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