VII 7

Sept.

Comment ça, sept ? Il n’y a que six face à un dé. Je n’ai pas le temps de vérifier, quelqu’un vient de me le dérobé. Un petit singe qui s’enfuit avec. Eh ! Je crie en courant à sa suite. Rends moi mon dé !

Le petit singe a trouvé refuge sur l’épaule d’une vieille femme. Une drôle de vieille femme, assise derrière une table recouverte d’une nappe rouge. Elle bat des cartes. J’ai la nette impression que le singe me nargue. Le regard clair et perçant de la vieille femme m’empêche de prendre la parole. Elle me présente le jeu de cartes en éventail.

– Tire une carte, petite. Si tu l’interprètes avec justesse, Oscar te rendra l’objet qu’il t’a emprunté.

Oscar émet un couinement d’acquiescement moqueur. La vieille femme plisse les yeux et fait une grimace en me tendant le jeu de cartes.

– Choisis !

Ne voyant aucune alternative, il me parait plus sage d’obtempérer.

– Bien madame.

Je passe la main au-dessus du jeu, dans un sens puis dans l’autre. M’arrête au trois-quarts.

– Dites, il ne voudrait pas une carte à la place du dé Oscar ?

– Chuuuuuuuuuuut ! Prends une carte.

Je saisis la carte sous mon index et la retourne. En haut, un nombre en chiffres romains : quatorze. En bas, un mot « Tempérance ». Entre les deux, la représentation d’une femme avec des ailes dans le dos qui verse l’eau d’un vase dans un autre. Je regarde la carte, puis la vieille femme, puis la carte, puis le petit singe qui joue avec mon dé, puis la vieille femme, puis la carte. Je me racle la gorge.

– Euh…

– Alors ?

– Ben, je sais pas.

Oscar se marre, la vieille femme secoue la tête.

– Non, franchement, je ne sais pas. Qu’est-ce que…

– Rien ne sert de poser des questions. Interprète, c’est tout.

– Mais comment ?

– Comment ça comment ? Tu dis simplement quel message te délivre la carte de Tempérance.

– Ce ne serait pas plutôt votre rôle ? Je tire une carte soit, mais c’est vous qui l’interprétez. Je ne suis pas cartomancienne.

– Ce serait trop facile. Non. Si tu veux récupérer ton dé, tu dois d’abord dire ce que t’inspire Tempérance.

Oscar me fait un sourire de photographie.

– Tempérance ? C’est un ange. De sexe féminin, si tant est qu’un ange ait un sexe…

– Pas de commentaires.

– Ah pardon. Donc, un ange de sexe féminin qui transvase de l’eau entre deux pots. L’eau est de la couleur de ses ailes et des petites collines derrière. Et de mon dé… Elle ondule comme les cheveux de l’ange et les plis de sa robe. Elle me rappelle quelque chose cette femme ange.
Quand même, je me demande : à quoi ça sert de vider un récipient dans un autre ?

– Pas de jugement, petite. Pas de commentaires. Seule l’interprétation donne du sens. La suite, s’il te plaît.

Je continue la description de l’image.

– Le vase du bas, celui qui reçoit et qu’elle porte dans sa main droite, semble légèrement plus grand que l’autre. Pas une goutte ne tombe à côté. L’ange regarde vers le bas. Elle sourit. Ça a l’air de lui plaire son petit jeu. Comme Oscar avec mon dé… Elle est tranquille. Sereine. C’est la grâce même. Comme une peinture de Botticelli ! Oui voilà ce que me rappelle ce visage ! Une peinture de Botticelli.
C’est drôle, j’entends l’eau d’un ruisseau. Allo, allo ?

Oscar a le dé collé à l’oreille. Il le secoue et commence à le mordiller. Ça ne me semble pas de bon augure. Le vieille femme a l’air affligé.

– Désolé, ce n’est pas drôle, ça m’a échappé.
L’ange porte une fleur rouge au sommet de la tête. Rouge, comme la couleur des manches et d’un pan de sa robe et d’un motif des vases. Et de la nappe de cette table aussi. Et du foulard que vous portez.
Euh, oui, je reste concentrée.
On aperçoit un bout de chaussure. L’ange n’est pas statique. Il y a du mouvement dans cette image. Ça circule. De haut en bas. De droite à gauche.
Et toujours ce bruit de ruisseau… Ça circule, comme l’information peut le faire. Sauf que la carte est porteuse de bonnes nouvelles. Pas de catastrophe. Tempérance communique. Pas en vases clos entre ses deux récipients, non. Avec les éléments, avec ici, ailleurs et l’au-delà.
Ça circule en équilibre et tout va bien.

En disant ces mots, je me sens moi-même très bien, apaisée. Je souris à la vieille femme et lui tends la carte.

– Voilà. Merci. Recevez ce message d’harmonie de votre ange gardienne.

Elle a l’air surprise :

– Tu crois t’en tirer aussi facilement ?

– Oui. C’était bien le but du jeu : échanger sans rien perdre. Et je vois à la petite lueur d’or de vos yeux, de la couleur des yeux de tempérance, que le but est atteint.

Je m’adresse ensuite à Oscar :

– Maintenant Oscar, veux-tu bien me rendre mon dé s’il te plait ?

J’ai le sentiment qu’il aurait bien voulu jouer plus longtemps. Il fait rouler une dernière fois le dé entre ses mains et le lance  dans celle que je lui tends.

– Merci Oscar.

Il a un petit cri de joie, saute sur la table et exécute quelques pas de danse qui se terminent sur une révérence. Je le salue à mon tour. Je vais pour saluer la vieille femme qui n’a plus l’air si vieille, mais celle-ci a encore une chose à me dire.

– Tu as vu juste et Oscar t’a rendu ton dé. Mais il y a une dernière chose que tu dois savoir. Cette carte t’était destinée à toi. Tempérance n’est pas mon ange gardien. Je suis Tempérance et je veille sur toi. Ne m’oublie pas.

La vieille femme s’est transformée en une figure de la Renaissance. J’en suis tout émerveillée et émue. Oscar fait des signe. Le dé s’agite. Il est temps de partir vers d’autres aventures.

tdmarte03
Image extraite du documentaire Les mystères du tarot de Marseille

14temperance

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