La fourmi et la cigale

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Il était une fois une jeune fourmi qui voulait découvrir le monde. N’écoutant que sa curiosité et pas ses phéromones, elle avait délaissé les voies de ses congénères pour suivre la sienne, au petit bonheur.

Mais on a beau avoir du caractère pour décider de son destin, on n’en a pas moins des besoins vitaux et il fallut bien à notre jeune fourmi trouver de quoi se sustenter. La chance souriant aux audacieux, elle dénicha bientôt au creux d’un chemin une substance toute sucrée, un bonbon échappé d’une main enfantine. Quelle douceur ! Elle était là à s’en mettre plein les mandibules quand l’impression d’être observée lui fit relever la tête. Une vieille cigale, effectivement la scrutait, elle engagea la conversation :

– O là jeune fourmi ! Je te trouve bien affamée. Que fais-tu là toute seule ?

– Bonjour dame cigale. J’ai quitté ma famille pour visiter le monde et comme vous pouvez le voir je reprends quelques forces.

– Je ne savais pas qu’il existait des fourmis aventurières. Tu comptes aller loin ?

– Aussi loin que possible et même au-delà !

– Et tu voyages sans provisions ?

– Sans provisions. Pourquoi prendre bagage quand la nature offre toutes sortes de merveilles ? D’ailleurs, si vous voulez goûter celle-ci…

– Jamais je n’aurais cru possible entendre tel discours de la part d’une fourmi, fut-elle aussi jeune que tu l’es ! Je te remercie de ton invitation mais pour l’heure, je digère un moucheron. Cela dit, quand tu auras fini, nous pourrons aller nous désaltérer ensemble si cela te convient.

– Avec joie dame cigale ! Votre compagnie m’est agréable. Je n’ai pas eu beaucoup d’occasions de faire la conversation ces derniers temps. Vous me conterez ce que vous savez du monde… Ou peut-être pourriez-vous même me le chanter ?

– Te chanter le monde ? Oh, oh ! Je suis un peu fatiguée, je ne sais pas si j’en aurai l’énergie. Tu sais, la belle saison est terminée. Bientôt la bise…

La vieille cigale glissa dans la rêverie et y resta jusqu’à ce que notre jeune fourmi rassasiée vienne l’en sortir pour gagner le point d’eau évoqué. Etait-ce le sucre ou la conversation, toujours est-il qu’elle avait drôlement soif !

Le chemin lui parut interminable. D’autant que la vieille cigale avait sombré dans le mutisme. Notre jeune fourmi avait entrepris de lui raconter le début de son voyage. Elle parla jusqu’à leur arrivée près d’un mur au pied duquel la vieille cigale s’arrêta.

– Voilà, nous y sommes.

– Nous y sommes ?

Notre jeune fourmi ne comprenait pas. Elle se demandait ce qu’elles faisaient là où assurément il n’y avait rien pour se désaltérer. Les antennes dressées, elle tentait de capter une source d’humidité… mais pas la moindre goutte ! Elle sentait la terre, elle sentait la pierre, elle sentait toutes sortes de matières, mais en tous cas d’eau, point ici !

– Nous y sommes, dame cigale ? C’est bien ici ?

– Tu voulais que je te chante le monde ? Installe-toi.

Et la vieille cigale se mit à chanter. Notre jeune fourmi était de plus en plus hébétée, de plus en plus assoiffée. Elle regrettait amèrement d’avoir suivi la vieille cigale. Elle n’aurait jamais dû lui adresser la parole. Elle n’aurait pas dû être si confiante. Elle aurait dû… Mais quel chant tout de même ! De toute sa vie de jeune fourmi elle n’avait jamais rien entendu de pareil. La vieille cigale contait sa longue vie de cigale d’une voix mélodieuse. Les oliviers, le soleil, le ciel bleu, la garrigue, la chaleur… C’était grave et tellement beau ! Notre jeune fourmi en oubliait sa soif.

Et soudain ses antennes se mirent à vibrer. Une première goutte tomba à côté d’elle. Puis une deuxième. Une troisième manqua de la noyer ! Ah de l’eau ! Mais une eau au goût étrange. Notre jeune fourmi n’en avait jamais bu de telle. Une eau tiède et légèrement salée, étrange, mais pas désagréable.

La vieille cigale chantait toujours. Le soleil, la brise légère, la fraîcheur de la nuit. Celle du matin, celle du jour, la fin de l’été… Puis elle se tut. A bout de souffle, à bout de vie.

Notre jeune fourmi s’approcha d’elle.

– Eh, tu dors ?

– Mmmm… Mmmmmm

– C’était beau ce que tu as chanté ! Comme c’était beau ! C’était magnifique ! Grandiose ! J’en frissonne. Dis, tu ne veux pas boire un peu ?

– Mmm… Pas maintenant… Plus tard. Mmm Merci.

– Je te laisse te reposer alors. Moi je dois continuer ma route. Je suis très heureuse de t’avoir rencontrée. Très très très heureuse. Je ne t’oublierai pas. Ah, ça non ! Tu peux en être sûre. Jamais je ne t’oublierai et qui sait ? Peut-être qu’on se reverra ? Oh oui, je reviendrai te raconter le monde que j’aurai vu. Sans doute pas aussi bien que toi. Bon, il se fait tard, il faut que je parte. Merci pour cette si belle chanson. Au revoir dame cigale ! Et merci, merci encore. Je viens de passer le moment le plus merveilleux de ma vie.

Notre jeune fourmi embrassa la vieille cigale. Elle la quittait avec regret mais l’aventure l’appelait vers d’autre lieux. Elle avait tant à découvrir.

Tandis qu’elle s’éloignait, la vieille cigale expirait.

A sa fenêtre, une jeune femme pleurait en silence la fin de l’été.

Encore un matin

En attendant les vacances (que je prends en décalé, mais là ça commence à faire long…), j’ouvre le dossier « pages de péage » et vous présente un texte d’un temps que les moins de douze ans ne peuvent pas connaître (oui, il doit bien avoir une douzaine d’années ce texte), d’un temps où les usagers de l’autoroute (qui commençaient tout juste à devenir des clients) n’étaient pas encore surpris de voir du personnel au péage.

Il fait très frais ce matin. Ciel voilé. Mais où est le printemps ? Dans ma cabine de péage, je vois défiler des usagers qui se ressemblent. Echanges standards : « Bonjour, merci, au revoir ». « Avec une note », « sans reçu ». Aucune fantaisie. C’est lundi matin. Les gens sur le réseau autoroutier vont travailler. Tirage de gueule réglementaire. Comme je ne suis pas tellement d’humeur, je rends la pareille avec grève du au revoir en prime pour qui ne daigne pas me saluer.

Les postes se suivent et se ressemblent… C’est le début du mois, je n’encaisse pas de pièces, uniquement des gros billets. Et comment je rends la monnaie ? Difficile d’avoir le sourire. Je suis fatiguée. Il ne faut pas trop m’en demander. Allez circulez ! Et si je mettais un peu la radio pour me réveiller ? Je cherche France Inter.

On approche de l’heure de pointe matinale, le rythme s’accélère. C’est parti pour vingt bonnes minutes de folie. Passé huit heures, ça se calme relativement, sauf qu’une voiture vient littéralement se jeter sous ma barrière aval. Une main secoue un boîtier gris par la fenêtre. Je clame : « c’est à côté la voie télébadge ». Marche arrière toute, je n’ai même pas vu la tête du conducteur. Et dire qu’un jour tout sera automatisé… Bientôt les poids lourds auront, eux aussi, des badges. Combien de barrières vont être défoncées ? Un jour, il n’y aura même plus de barrières, les véhicules seront directement détectés par satellite. Le métier de péager est en voie de disparition.

Téléphone-moi ah, ah ! Appelle-moi et dis-moi ah… Depuis combien de temps ai-je cet air dans la tête ? Depuis la pub à la radio. Tiens, c’est l’heure de la chronique de Bernard Guetta. De quoi parle-t-il ? Je ne saurais le dire. J’ai seulement reconnu sa voix, mais je ne capte pas le contenu. La radio n’est qu’un accompagnement sonore.

Neuf heures dix. La plateforme est étonnamment vide pour quelques poignées de secondes. Le temps est suspendu, mais pas pour longtemps. Surgissent à nouveau voitures et gros bahuts.

Le compteur tourne et, de manière éphémère, affiche un palindrome. Est-ce que je fais un vœu ?

J’ai une envie irrésistible de commettre un meurtre de stylo. Ce ne serait pas une grande perte, vu qu’il agonise déjà. L’encre coule de plus en plus mal, m’obligeant à faire régulièrement des gribouillis. C’est atroce. Un crime parfait en quinze milles signes, pour un concours ? Ça va être dur. Surtout si je dois me servir de lui : la victime utilisée comme instrument de narration ! Ça pourrait commencer par la fin : le moment où l’assassin efface les dernières traces sur ses doigts… En attendant, je dois me frotter l’index pour tenter de faire disparaître les points bleus que je ne manque pas de me tatouer à chaque recapuchonnage. Suffit l’encre qui bave ! Et si je le suicidais en le laissant, malencontreusement, tomber sous des roues ? Scratch ! Pour l’instant c’est une jante qui vient râper contre le rebord de la cabine. Bien consciente que je vais en avoir besoin jusqu’à la fin de mon poste, je décide d’octroyer un sursis à mon stylo.

Je voudrais bien comprendre ce qui attire la majorité des véhicules dans ma voie. On est deux pourtant, mais j’ai comme l’impression de faire beaucoup plus de passages que mon collègue. C’est dingue comme les voitures s’attirent ! Les conducteurs privilégient la voie de droite, sans lever les yeux. Ils ne voient pas les flèches vertes, allumées au-dessus de l’auvent, ils ne voient que leurs congénères et s’engouffrent les uns à la suite des autres. Je dis stop ! Croix rouge ! Je ferme. Il n’y aura plus qu’une file pour deux, trois minutes.

Avant de revenir dans ma cabine, je fais un crochet par la borne libre-service à cause d’une carte bleue illisible. Son propriétaire ne comprend pas pourquoi sa carte passe partout ailleurs sauf à ce péage. Je saisis les numéros sur le clavier et lui explique qu’il ferait mieux de passer en cabine : ça éviterait de bloquer une voie, parce que pendant que j’interviens, les véhicules, derrière, s’impatientent. En entendant un moteur ronfler, j’imagine faire d’une pierre deux coups : et si je plantais mon stylo dans un pneu ?

Le ciel toujours couvert camoufle le soleil. Je plisse les yeux, mais je ne baisserai pas le store. Je ne vais pas me cacher de quelques rayons qui filtrent à travers le voile nuageux.

Le trafic s’est calmé. Mais la fatigue en profite pour prendre le dessus. J’essaie d’activer mes neurones dans le sudoku du journal d’hier. Niveau facile, j’ai de la chance. Malgré tout ce n’est pas une réussite. Flûte ! J’ai écrasé un beau pâté dans une case. Fichu stylo !

Et voilà que j’ai du mal à rendre la monnaie. Je ne sais plus compter… Ça devient grave. Aïe ! Failli encaisser deux fois un véhicule ! Le monsieur de la Clio m’a pourtant prévenue qu’il payait aussi pour la Kangoo qui le suivait en me tendant neuf euros. J’ai fait le calcul dans ma tête : quatre quarante plus quatre quarante… Huit quatre-vingt. Je lui ai rendu ses vingt centimes. Mais quand le monsieur de la Kangoo m’a donné son ticket et sa carte bancaire, j’ai pris les deux machinalement. J’ai introduit le ticket dans la goulotte. Carte Bleue dans la main droite, prête à la passer dans le lecteur dès que le prix s’est affiché… Et puis, ouf, mon geste s’est suspendu dans un sursaut de lucidité. J’ai rendu sa carte au monsieur en lui disant que son trajet était déjà payé. C’était moins une.

On approche de midi. Un homme au volant d’un gros camion de travaux m’annonce que c’est la dernière de la matinée. Ah bon ? Parce qu’il est déjà passé ? Peut-être. Je ne m’en rappelle plus… Par contre, la dame dans la voiture derrière me rappelle quelqu’un. Je la connais, mais d’où ?

Il faudrait peut-être que je pense sérieusement à la pause casse-croûte. Oui parce qu’en confondant « Badinière » avec « Maladière », je viens d’envoyer un routier deux fois à gauche au lieu d’une fois à droite… Pourtant je le sais ! Et ce n’est pas la première fois… Il devrait s’en rendre compte assez rapidement. Mon collègue m’appelle. J’encaisse un dernier fourgon qui a déboulé comme un maboul et je vais manger.

Soleil d’un côté et nuage de l’autre. Ce n’est pas encore aujourd’hui qu’il fera grand beau.

Attention, passage d’un convoi exceptionnel : deux mastodontes s’engagent dans ma voie. Ils n’accrochent pas la cabine, mais je n’en mène pas large. Un accident pourrait si vite arriver. Je resserre imperceptiblement les doigts autour de mon stylo.

Le renfort de l’après-midi vient d’arriver. Dans un peu moins de quinze minutes, il prendra ma place. Je m’approche de la fin, mais le dernier quart d’heure semble toujours plus long que les autres et mon regard est irrésistiblement attiré par la pendule de l’écran. Je me demande si je serais capable d’écrire l’histoire du meurtre du stylo. Je n’arrive pas à concevoir de scénario entre deux véhicules. Pourtant, l’idée me plaît bien. A creuser, à tête reposée… Ça pourrait m’occuper lors d’un prochain poste de nuit, quand il n’y a presque plus de trafic, vers minuit, l’heure du crime…

Plus que quelques minutes. Un corbillard s’engage dans ma voie. Mine contrite de rigueur : c’est toujours triste de voir passer un corbillard. Le chauffeur en ligne — kit main libre — me demande de quoi écrire. Je lui tends mon stylo. Il me remercie, note quelque chose sur un bout de papier et s’en va, avec mon outil de travail. Eh ! Ce n’est pas encore l’heure de le conduire jusqu’à son ultime demeure ! On frappe à la porte de la cabine. Quelqu’un qui viendrait me présenter ses condoléances ? Euh, non, c’est le collègue qui me relève. Je ne suis pas mécontente de le voir. Je lui emprunte son Bic le temps de noter le compteur et je n’ai plus qu’à remballer mes affaires.

Le lion

5
Poussière
Chaleur étouffante
Le soleil tape encore. Et fort. Non ce n’est pas un projecteur cette fois.
J’ai la main gauche crispée autour d’un bâton. Une lance. Allons donc… Quelque chose pèse sur mon bras droit. Un bouclier sanglé. Me v’là bien, c’est quoi cet accoutrement ? Sandales, jupette agrémentée de fines lames de métal, cuirasse raide et un casque sur la tête. Mais je suis où là ? J’entends des bruissements. Le soleil m’éblouit, je ne vois rien. Je plisse les yeux, me sers du bouclier comme visière et scrute alentour. Je suis dans une arène ! Des clameurs montent des gradins. Un frisson parcourt l’assistance.

Silence.

J’entends rugir derrière moi.

Je fais volte-face, l’animal est à quelques mètres de moi. Nos regards se croisent. Il rugit de plus belle. Je serre instinctivement la main autour de la lance et m’abrite derrière le bouclier. Je suis impressionnée, mais je n’ai pas peur. Il a l’air triste et fatigué, ce lion.

Il avance, je ne bouge pas.
Il me regarde, étonné, continue de s’approcher en rugissant. Me voilà nez à museau avec le gros chat. Et bientôt tête face une gueule grande ouverte sur des crocs immenses et une langue rose et rugueuse. Derrière mon bouclier, je ne bronche pas. L’animal, interloqué, me renifle, se met à tourner autour de moi en m’observant de pied en cap, grondant, gueule fermée. Puis, à nouveau, il rugit :

« Eh bien centulion, qu’attends-tu poul léagil ? »

Sa grosse voix roule les r. Adorable.

« Je ne suis pas centurion. »

Il continue de me tourner autour, je suis le mouvement, demeurant face à face.
« Centulion, centulione, c’est du paleil au même. De deux choses l’une : ou tu meuls, ou je meuls. Mets-toi en position. C’est l’heule du combat. »
je fais la moue, hausse les épaules et réponds : « non ».
Il s’arrête un instant, patte avant droite en l’air.
« Comment ça, non ? »
« Non. Je ne veux pas. »
Il reprend sa danse autour de moi.
« Mais tu n’as pas à vouloil ou pas. Nous sommes là poul ça. Ils attendent le spectacle. »
« Ils peuvent bien attendre, je m’en fous. Je ne participe pas à ce jeu barbare. »
« Jeu balbale dis-tu. Mais ce n’est pas un jeu balbale. C’est le combat entle un flèle humain et un sauvage animal. »
« Ah ouais, pas la peine de se demander lequel est le plus cruel des deux. »
« Je vais te dévoler toute clue. »
Je lui montre le bouclier sanglé autour de mon bras : « Et vous croquez ça aussi ? »
« Tu t’inquiètes poul mes clocs ? Legalde-les d’un peu plus plès ! Ils ont dévolés des soldats bien plus glos que toi. »
Son rugissement retentit une nouvelle fois. Il a beau y mettre toute la puissance qu’il veut, je n’ai pas peur. J’ai de la compassion pour ce prisonnier des arènes. Lui, s’impatiente.
« Allez centulione, combats ! Attaque avant que je ne te dévole. »
Il bondit sur moi. Je me retrouve entre ses pattes, à terre, à sa merci.
« Alols. Tu ne sais pas te selvil d’une lance ? Vas-y pique ! »
« Non. »
« Tant pis poul toi. tu l’aulas voulu. Je vais te dévoler. »
« Vous n’êtes pas obligé. »
« C’est la lègle : c’est toi ou c’est moi. »
« Ou tous les deux, si je meurs étouffée sous votre poids après vous avoir transpercé de ma lance. On peut imaginer une quatrième issue. »
Imperceptiblement, le lion desserre son étreinte.
« Nous sommes les acteurs d’un spectacle ? »
« On peut le voil comme ça… »
« Alors choisissons la représentation que nous donnons. »
L’animal semble perplexe :
« Comment ça ? »
Je m’extrais de ses pattes.
« Transformons la tragédie romaine en comédie grecque ! L’arène en théâtre. »
« Vous voulez lile ? »
« Oui ! » Je saute sur mes pieds, écarte grand les bras : « Dansons ! Dansons pour amuser la galerie. »
« Mais… mais, je ne suis pas clown. »
« Vous préférez le statut de marionnette ? Pensez à la savane. »
Le lion ébauche un sourire, une lueur a furtivement traversé son regard éteint.
« C’est du délil, ça ne malchela jamais. Ils sont là poul voil une mise à molt. »
Appuyée sur la lance, je ne relève pas mais lui explique mon plan :
« D’abord, on leur en met plein la vue et ensuite, on met les voiles ! Fort comme vous êtes, vous arriverez à sauter par dessus les gradins. Où est le chœur ? »
Le lion est de plus en plus désemparé. Je continue sur ma lancée :
« Allez, Messire, comme tout à l’heure, tournez autour de moi, avec souplesse et légèreté. Nous sommes en représentation. »

Je gesticule du mieux que je peux, sans parvenir à convaincre mon compagnon de jeu. Impossible de l’entraîner dans un pas de deux. Je fredonne la mélodie des chœurs. Le lion secoue la tête.
« C’est lidicule. »
« Mais non. Laissez-vous guider par les chœurs. »
« Quels chœuls ? Il n’y a pas de chœul, je n’entends que les gladins qui glondent. »
« Ecoutez mieux. Tendez l’oreille plus haut. Et regardez s’il n’y a pas de chœurs. Ils sont là-bas, juste derrière vous. »
Je pointe la lance et mouline du bras dans un geste quasi chorégraphique. Le lion tourne la tête, puis le corps et s’assoit. Je l’encourage à se mettre en mouvement.
« Allez Messire, s’il vous plaît, il est l’heure d’entrer dans la danse. »
Il n’a pas tort quand il dit que les gradins grondent. Sifflets et huées percent le chant. Les chœurs ont du coffre pour les contenir, mais il ne va pas falloir trop traîner. Je me mets à tourner autour du lion aux allures de gros chat en peluche et puis je pointe la lance sur lui en hurlant : « LIBÉREZ-VOUS ! »

Il me fixe du regard et lance : « tu te plends poul un Tollelo ? » ponctué d’un rugissement terrible. Stupeur dans les gradins. Silence dans l’amphithéâtre. jusqu’à ce qu’une voix claire relance le chant : Ahii i i i i AwimbawéHi i i i i Awimbawé et les chœurs de repartir de plus belle. Je reste interdite. Le lion éclate de rire. Il rit, et rit, et rit encore puis entre dans la danse. Mouvements chaloupés, pas chassés, dodelinant de la tête, faisant vibrer sa crinière, ondulant de la queue, il reprend vie et c’est magnifique à voir. Je l’accompagne du mieux que je peux.

Dans les gradins c’est l’incompréhension la plus totale. Pourtant, une partie du public ne tarde pas à se dandiner et à jouer des percussions en tapant dans les mains. Je le fais remarquer au lion.
« Vous avez vu ? Ça leur plaît. »
« Oui, je vois ça. »
« Ils sont subjugués, on va pouvoir y aller. »
« Un delnier toul de piste ? »
« Si vous voulez. »
« Sul quels pas ? »
« Ceux de la danse de l’ours. L’ancien roi des animaux que vous avez détrôné. »
Le lion acquiesce en ronronnant et nous voilà partis pour un duo endiablé sous les acclamations de la foule. Le moment est propice pour leur fausser compagnie. Je saute sur le dos de mon compagnon :
« Allons-y ! Il suffit d’un bond, la lance nous servira de perche, et vous rebondirez sur le chant des chœurs. Là, maintenant ! »

Le lion bondit et nous volons par dessus l’amphithéâtre. Je me demande alors si les lions, comme les chats, retombent toujours sur leurs pattes.

La réponse est oui. Et en souplesse.

Mu par l’énergie de la liberté retrouvée, le lion se met à courir. Loin des arène, loin de la ville, loin des hommes. Il n’y a pas une habitation à des kilomètres à la ronde quand il ralentit le pas et s’arrête pour me permettre de descendre de son dos. Il est trop tôt pour les mots et nous rions ensemble de cette belle aventure. Quand je reçois un coup sur la tête, enfin sur le casque. Ce n’est pas un caillou mais un dé. Mon dé. Je réalise que le moment des adieux est venu. Mon ami le lion aussi.
« C’est ici que nos loutes se sépalent. »
« Je crois bien oui. »
« Melci. Melci à toi. J’ai bien compli que tu n’étais pas centulione. Poul autant, j’ai pu sentil que sous tes ails de clown, tu camoufles une âme de sentinelle. Je ne sais pas ce que tu as de si plécieux à galder, mais pose-toi la question. Belle continuation. Adieux. »
Je l’embrasse sur le museau.
« Adieux lion. Tu es un être merveilleux. C’est un bonheur de t’avoir rencontré. Profite bien de chaque instant de ta vie. »

Je le regarde s’éloigner jusqu’à disparaître dans la savane. Un dernier rugissement. Je lui fais signe de la lance tout en me demandant pourquoi je ne l’ai pas encore lâchée. Je la plante dans le sol. La surmonte du casque ôté de ma tête. Libère mon bras de la sangle du bouclier que je dépose à côté. Ah oui ! Je me sens plus libre moi aussi. Les derniers mots du lion me reviennent en mémoire : l’âme d’une sentinelle ? Allons donc, quelle idée. Ah le dé. Où me conduiras-tu cette fois ?