Le lion

5
Poussière
Chaleur étouffante
Le soleil tape encore. Et fort. Non ce n’est pas un projecteur cette fois.
J’ai la main gauche crispée autour d’un bâton. Une lance. Allons donc… Quelque chose pèse sur mon bras droit. Un bouclier sanglé. Me v’là bien, c’est quoi cet accoutrement ? Sandales, jupette agrémentée de fines lames de métal, cuirasse raide et un casque sur la tête. Mais je suis où là ? J’entends des bruissements. Le soleil m’éblouit, je ne vois rien. Je plisse les yeux, me sers du bouclier comme visière et scrute alentour. Je suis dans une arène ! Des clameurs montent des gradins. Un frisson parcourt l’assistance.

Silence.

J’entends rugir derrière moi.

Je fais volte-face, l’animal est à quelques mètres de moi. Nos regards se croisent. Il rugit de plus belle. Je serre instinctivement la main autour de la lance et m’abrite derrière le bouclier. Je suis impressionnée, mais je n’ai pas peur. Il a l’air triste et fatigué, ce lion.

Il avance, je ne bouge pas.
Il me regarde, étonné, continue de s’approcher en rugissant. Me voilà nez à museau avec le gros chat. Et bientôt tête face une gueule grande ouverte sur des crocs immenses et une langue rose et rugueuse. Derrière mon bouclier, je ne bronche pas. L’animal, interloqué, me renifle, se met à tourner autour de moi en m’observant de pied en cap, grondant, gueule fermée. Puis, à nouveau, il rugit :

« Eh bien centulion, qu’attends-tu poul léagil ? »

Sa grosse voix roule les r. Adorable.

« Je ne suis pas centurion. »

Il continue de me tourner autour, je suis le mouvement, demeurant face à face.
« Centulion, centulione, c’est du paleil au même. De deux choses l’une : ou tu meuls, ou je meuls. Mets-toi en position. C’est l’heule du combat. »
je fais la moue, hausse les épaules et réponds : « non ».
Il s’arrête un instant, patte avant droite en l’air.
« Comment ça, non ? »
« Non. Je ne veux pas. »
Il reprend sa danse autour de moi.
« Mais tu n’as pas à vouloil ou pas. Nous sommes là poul ça. Ils attendent le spectacle. »
« Ils peuvent bien attendre, je m’en fous. Je ne participe pas à ce jeu barbare. »
« Jeu balbale dis-tu. Mais ce n’est pas un jeu balbale. C’est le combat entle un flèle humain et un sauvage animal. »
« Ah ouais, pas la peine de se demander lequel est le plus cruel des deux. »
« Je vais te dévoler toute clue. »
Je lui montre le bouclier sanglé autour de mon bras : « Et vous croquez ça aussi ? »
« Tu t’inquiètes poul mes clocs ? Legalde-les d’un peu plus plès ! Ils ont dévolés des soldats bien plus glos que toi. »
Son rugissement retentit une nouvelle fois. Il a beau y mettre toute la puissance qu’il veut, je n’ai pas peur. J’ai de la compassion pour ce prisonnier des arènes. Lui, s’impatiente.
« Allez centulione, combats ! Attaque avant que je ne te dévole. »
Il bondit sur moi. Je me retrouve entre ses pattes, à terre, à sa merci.
« Alols. Tu ne sais pas te selvil d’une lance ? Vas-y pique ! »
« Non. »
« Tant pis poul toi. tu l’aulas voulu. Je vais te dévoler. »
« Vous n’êtes pas obligé. »
« C’est la lègle : c’est toi ou c’est moi. »
« Ou tous les deux, si je meurs étouffée sous votre poids après vous avoir transpercé de ma lance. On peut imaginer une quatrième issue. »
Imperceptiblement, le lion desserre son étreinte.
« Nous sommes les acteurs d’un spectacle ? »
« On peut le voil comme ça… »
« Alors choisissons la représentation que nous donnons. »
L’animal semble perplexe :
« Comment ça ? »
Je m’extrais de ses pattes.
« Transformons la tragédie romaine en comédie grecque ! L’arène en théâtre. »
« Vous voulez lile ? »
« Oui ! » Je saute sur mes pieds, écarte grand les bras : « Dansons ! Dansons pour amuser la galerie. »
« Mais… mais, je ne suis pas clown. »
« Vous préférez le statut de marionnette ? Pensez à la savane. »
Le lion ébauche un sourire, une lueur a furtivement traversé son regard éteint.
« C’est du délil, ça ne malchela jamais. Ils sont là poul voil une mise à molt. »
Appuyée sur la lance, je ne relève pas mais lui explique mon plan :
« D’abord, on leur en met plein la vue et ensuite, on met les voiles ! Fort comme vous êtes, vous arriverez à sauter par dessus les gradins. Où est le chœur ? »
Le lion est de plus en plus désemparé. Je continue sur ma lancée :
« Allez, Messire, comme tout à l’heure, tournez autour de moi, avec souplesse et légèreté. Nous sommes en représentation. »

Je gesticule du mieux que je peux, sans parvenir à convaincre mon compagnon de jeu. Impossible de l’entraîner dans un pas de deux. Je fredonne la mélodie des chœurs. Le lion secoue la tête.
« C’est lidicule. »
« Mais non. Laissez-vous guider par les chœurs. »
« Quels chœuls ? Il n’y a pas de chœul, je n’entends que les gladins qui glondent. »
« Ecoutez mieux. Tendez l’oreille plus haut. Et regardez s’il n’y a pas de chœurs. Ils sont là-bas, juste derrière vous. »
Je pointe la lance et mouline du bras dans un geste quasi chorégraphique. Le lion tourne la tête, puis le corps et s’assoit. Je l’encourage à se mettre en mouvement.
« Allez Messire, s’il vous plaît, il est l’heure d’entrer dans la danse. »
Il n’a pas tort quand il dit que les gradins grondent. Sifflets et huées percent le chant. Les chœurs ont du coffre pour les contenir, mais il ne va pas falloir trop traîner. Je me mets à tourner autour du lion aux allures de gros chat en peluche et puis je pointe la lance sur lui en hurlant : « LIBÉREZ-VOUS ! »

Il me fixe du regard et lance : « tu te plends poul un Tollelo ? » ponctué d’un rugissement terrible. Stupeur dans les gradins. Silence dans l’amphithéâtre. jusqu’à ce qu’une voix claire relance le chant : Ahii i i i i AwimbawéHi i i i i Awimbawé et les chœurs de repartir de plus belle. Je reste interdite. Le lion éclate de rire. Il rit, et rit, et rit encore puis entre dans la danse. Mouvements chaloupés, pas chassés, dodelinant de la tête, faisant vibrer sa crinière, ondulant de la queue, il reprend vie et c’est magnifique à voir. Je l’accompagne du mieux que je peux.

Dans les gradins c’est l’incompréhension la plus totale. Pourtant, une partie du public ne tarde pas à se dandiner et à jouer des percussions en tapant dans les mains. Je le fais remarquer au lion.
« Vous avez vu ? Ça leur plaît. »
« Oui, je vois ça. »
« Ils sont subjugués, on va pouvoir y aller. »
« Un delnier toul de piste ? »
« Si vous voulez. »
« Sul quels pas ? »
« Ceux de la danse de l’ours. L’ancien roi des animaux que vous avez détrôné. »
Le lion acquiesce en ronronnant et nous voilà partis pour un duo endiablé sous les acclamations de la foule. Le moment est propice pour leur fausser compagnie. Je saute sur le dos de mon compagnon :
« Allons-y ! Il suffit d’un bond, la lance nous servira de perche, et vous rebondirez sur le chant des chœurs. Là, maintenant ! »

Le lion bondit et nous volons par dessus l’amphithéâtre. Je me demande alors si les lions, comme les chats, retombent toujours sur leurs pattes.

La réponse est oui. Et en souplesse.

Mu par l’énergie de la liberté retrouvée, le lion se met à courir. Loin des arène, loin de la ville, loin des hommes. Il n’y a pas une habitation à des kilomètres à la ronde quand il ralentit le pas et s’arrête pour me permettre de descendre de son dos. Il est trop tôt pour les mots et nous rions ensemble de cette belle aventure. Quand je reçois un coup sur la tête, enfin sur le casque. Ce n’est pas un caillou mais un dé. Mon dé. Je réalise que le moment des adieux est venu. Mon ami le lion aussi.
« C’est ici que nos loutes se sépalent. »
« Je crois bien oui. »
« Melci. Melci à toi. J’ai bien compli que tu n’étais pas centulione. Poul autant, j’ai pu sentil que sous tes ails de clown, tu camoufles une âme de sentinelle. Je ne sais pas ce que tu as de si plécieux à galder, mais pose-toi la question. Belle continuation. Adieux. »
Je l’embrasse sur le museau.
« Adieux lion. Tu es un être merveilleux. C’est un bonheur de t’avoir rencontré. Profite bien de chaque instant de ta vie. »

Je le regarde s’éloigner jusqu’à disparaître dans la savane. Un dernier rugissement. Je lui fais signe de la lance tout en me demandant pourquoi je ne l’ai pas encore lâchée. Je la plante dans le sol. La surmonte du casque ôté de ma tête. Libère mon bras de la sangle du bouclier que je dépose à côté. Ah oui ! Je me sens plus libre moi aussi. Les derniers mots du lion me reviennent en mémoire : l’âme d’une sentinelle ? Allons donc, quelle idée. Ah le dé. Où me conduiras-tu cette fois ?

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