La fourmi et la cigale

Fourmi_Cigale2

Il était une fois une jeune fourmi qui voulait découvrir le monde. N’écoutant que sa curiosité et pas ses phéromones, elle avait délaissé les voies de ses congénères pour suivre la sienne, au petit bonheur.

Mais on a beau avoir du caractère pour décider de son destin, on n’en a pas moins des besoins vitaux et il fallut bien à notre jeune fourmi trouver de quoi se sustenter. La chance souriant aux audacieux, elle dénicha bientôt au creux d’un chemin une substance toute sucrée, un bonbon échappé d’une main enfantine. Quelle douceur ! Elle était là à s’en mettre plein les mandibules quand l’impression d’être observée lui fit relever la tête. Une vieille cigale, effectivement la scrutait, elle engagea la conversation :

– O là jeune fourmi ! Je te trouve bien affamée. Que fais-tu là toute seule ?

– Bonjour dame cigale. J’ai quitté ma famille pour visiter le monde et comme vous pouvez le voir je reprends quelques forces.

– Je ne savais pas qu’il existait des fourmis aventurières. Tu comptes aller loin ?

– Aussi loin que possible et même au-delà !

– Et tu voyages sans provisions ?

– Sans provisions. Pourquoi prendre bagage quand la nature offre toutes sortes de merveilles ? D’ailleurs, si vous voulez goûter celle-ci…

– Jamais je n’aurais cru possible entendre tel discours de la part d’une fourmi, fut-elle aussi jeune que tu l’es ! Je te remercie de ton invitation mais pour l’heure, je digère un moucheron. Cela dit, quand tu auras fini, nous pourrons aller nous désaltérer ensemble si cela te convient.

– Avec joie dame cigale ! Votre compagnie m’est agréable. Je n’ai pas eu beaucoup d’occasions de faire la conversation ces derniers temps. Vous me conterez ce que vous savez du monde… Ou peut-être pourriez-vous même me le chanter ?

– Te chanter le monde ? Oh, oh ! Je suis un peu fatiguée, je ne sais pas si j’en aurai l’énergie. Tu sais, la belle saison est terminée. Bientôt la bise…

La vieille cigale glissa dans la rêverie et y resta jusqu’à ce que notre jeune fourmi rassasiée vienne l’en sortir pour gagner le point d’eau évoqué. Etait-ce le sucre ou la conversation, toujours est-il qu’elle avait drôlement soif !

Le chemin lui parut interminable. D’autant que la vieille cigale avait sombré dans le mutisme. Notre jeune fourmi avait entrepris de lui raconter le début de son voyage. Elle parla jusqu’à leur arrivée près d’un mur au pied duquel la vieille cigale s’arrêta.

– Voilà, nous y sommes.

– Nous y sommes ?

Notre jeune fourmi ne comprenait pas. Elle se demandait ce qu’elles faisaient là où assurément il n’y avait rien pour se désaltérer. Les antennes dressées, elle tentait de capter une source d’humidité… mais pas la moindre goutte ! Elle sentait la terre, elle sentait la pierre, elle sentait toutes sortes de matières, mais en tous cas d’eau, point ici !

– Nous y sommes, dame cigale ? C’est bien ici ?

– Tu voulais que je te chante le monde ? Installe-toi.

Et la vieille cigale se mit à chanter. Notre jeune fourmi était de plus en plus hébétée, de plus en plus assoiffée. Elle regrettait amèrement d’avoir suivi la vieille cigale. Elle n’aurait jamais dû lui adresser la parole. Elle n’aurait pas dû être si confiante. Elle aurait dû… Mais quel chant tout de même ! De toute sa vie de jeune fourmi elle n’avait jamais rien entendu de pareil. La vieille cigale contait sa longue vie de cigale d’une voix mélodieuse. Les oliviers, le soleil, le ciel bleu, la garrigue, la chaleur… C’était grave et tellement beau ! Notre jeune fourmi en oubliait sa soif.

Et soudain ses antennes se mirent à vibrer. Une première goutte tomba à côté d’elle. Puis une deuxième. Une troisième manqua de la noyer ! Ah de l’eau ! Mais une eau au goût étrange. Notre jeune fourmi n’en avait jamais bu de telle. Une eau tiède et légèrement salée, étrange, mais pas désagréable.

La vieille cigale chantait toujours. Le soleil, la brise légère, la fraîcheur de la nuit. Celle du matin, celle du jour, la fin de l’été… Puis elle se tut. A bout de souffle, à bout de vie.

Notre jeune fourmi s’approcha d’elle.

– Eh, tu dors ?

– Mmmm… Mmmmmm

– C’était beau ce que tu as chanté ! Comme c’était beau ! C’était magnifique ! Grandiose ! J’en frissonne. Dis, tu ne veux pas boire un peu ?

– Mmm… Pas maintenant… Plus tard. Mmm Merci.

– Je te laisse te reposer alors. Moi je dois continuer ma route. Je suis très heureuse de t’avoir rencontrée. Très très très heureuse. Je ne t’oublierai pas. Ah, ça non ! Tu peux en être sûre. Jamais je ne t’oublierai et qui sait ? Peut-être qu’on se reverra ? Oh oui, je reviendrai te raconter le monde que j’aurai vu. Sans doute pas aussi bien que toi. Bon, il se fait tard, il faut que je parte. Merci pour cette si belle chanson. Au revoir dame cigale ! Et merci, merci encore. Je viens de passer le moment le plus merveilleux de ma vie.

Notre jeune fourmi embrassa la vieille cigale. Elle la quittait avec regret mais l’aventure l’appelait vers d’autre lieux. Elle avait tant à découvrir.

Tandis qu’elle s’éloignait, la vieille cigale expirait.

A sa fenêtre, une jeune femme pleurait en silence la fin de l’été.

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