Dans le brouillard sur les pas de l’ours

En regardant par la fenêtre mardi matin, je me suis demandée si le brouillard pourrait faire l’objet d’une chronique. J’aime bien le brouillard. Un peu à l’instar de l’étranger de Baudelaire qui aime les nuages. Le brouillard me fait penser à un univers de conte.
Il était une fois…
Ça pourrait faire un bon sujet, à condition d’être capable d’écrire assez de pages à mettre en ligne…

Brouillard

Dans le brouillard, les mots ne s’assemblent pas en phrases. Vaporeux, ils se présentent plutôt en forme de nuage. Un nuage qui aboutirait en poème ?

Dans le brouillard
Colin-maillard
Un feu follet
Où, s’il vous plait ?

Oui, bon.

Un nuage de mots-clés ?

Brouillard,   nuage de mots,   cocon,   hiberner,   caverne,   ours

Mouais, reste à voir comment je les articule.

Enveloppée par le brouillard, je me sens comme dans un cocon mais ce n’est pas demain la veille que je vais me réveiller papillon. A l’approche de l’hiver, je serais plus tendance hibernation.

Voilà. Mon côté ours se révèle dans toute sa splendeur. Bonne nuit les petits ! Pom, pom, pom, pom, pom…

De l’ours qui fredonne à celui qui danse, il n’y a qu’un pas…

la do la do si sol sol

La Danse de l’Ours est un air traditionnel. Une mélodie pour les pieds qui donne des airs de plantigrades aux danseurs. Pas chaloupés un peu patauds. Enfin, dans mon idée. Parce qu’en cherchant une illustration sur le net, je suis tombée sur des versions plus vives, plus dynamiques que ce que j’avais en tête. Par exemple là. Rien à voir avec le morceau qu’on apprend en atelier débutant. J’ai retrouvé la partition et ressorti la flute. Ouh que c’est dur ! Comme mes doigts sont gourds ! En même temps il y a bien longtemps que je n’ai pas joué. Je repense à un propos de Jean-Jacques Crèvecœur dans sa vidéo Je suis libre : c’est en jouant régulièrement des suites de notes qu’on se fait les doigts et qu’on acquiert la faculté de jouer librement de la musique. Malgré toute la bonne volonté du monde, et l’enthousiasme de Jean-Jacques Crèvecœur, une suite de notes, ça peut sembler, à un moment, laborieux et rébarbatif. Jouer un petit air ça reste chouette et motivant. Il n’empêche que l’assiduité est nécessaire. Aujourd’hui, on va dire que je fais des gammes dans un autre secteur, mais ce n’est pas le sujet. Revenons-en à nos moutons, c’est-à-dire à notre ours, le « mangeur de miel » dans sa dénomination russe.

Parenthèse lexicale : si en russe, on appelle l’ours « mangeur de miel » , d’où vient le nom en français ? D’une racine fort ancienne, mais mon Robert Historique précise une chose tout à fait intéressante :

Le baltique, le slave et le germanique ont remplacé cette racine par des mots nouveaux à la suite d’interdictions de vocabulaire ; en effet l’ours, dans certaines culture, est un animal redouté dont le nom fait l’objet d’un tabou lié à la chasse.

On apprivoise là l’animal sauvage en l’appelant « mangeur de miel » , comme on appréhende ici le petit mammifère carnassier, détourné de ses méfaits, en le dénommant belette, c’est-à-dire « petite belle » . C’est fascinant l’histoire des mots.

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Je ne sais pas comment on dit ours en Benniwah, dont un conte introduit le roman La Danse de l’Ours de James Crumley, toujours est-il que ce conte amérindien, parle d’ours qui savent tout du miel sans rien savoir des abeilles, et d’un jeune homme pacifique du nom de Chilamatscho — Le Rêveur éveillé — qui fait danser les ours.

Je ne saurais raconter ce roman. C’est noir, c’est beau, et plein d’humanité. Comme tous les romans de James Crumley, l’impression qu’il me reste de ses lectures. Un plein d’humanité concentré dans une belle âme qui illumine la noirceur crasse du monde.

Je le relirais bien, ce roman, cocoonant à la maison par temps de brouillard.

Contemplation

Les Contemplations, c’est Hugo pas Baudelaire…

Oui, bon, d’accord. N’empêche que c’est au poème Correspondances que j’ai pensé en entendant parler de « contemplation » pour la deuxième fois en deux jours. Je me suis dit que ce n’était pas anodin, que ce serait bien d’en tenir compte, qu’il était peut-être temps de dire pouce. Ce mot, contemplation, résonne fort en mon for intérieur. Cet appel à me poser, j’en ressens le besoin vital. D’autant plus quand mon mental me fatigue à s’agiter dans tous les sens. Je sais qu’il fait ce qu’il peut, mais j’aimerais bien réussir à débrancher la prise parfois, revenir à l’ici et maintenant de l’instant présent.

Je me pose quelque part, je ne fais rien et je n’attends rien non plus.

Dixit Patrick Burensteinas, alchimiste, dans une Vibraconférence du Grand Changement. Ah ! J’ai pris des notes sur une enveloppe (j’ai toujours du courrier qui traîne pas loin)… J’y retrouve la chouette inspiration du « un waouh par jour » : s’émerveiller au moins une fois par jour. La nature se prête bien à l’exercice.

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Donc, la Vibraconférence, c’était le bon moment de mardi.

Le lendemain, à l’écoute des Nouveaux chemins de la connaissance qui a pour thème, cette semaine, la consolation, j’entends que la contemplation libère. Nouvel Ah ! admiratif et béat — qui vaut bien un waouh émerveillé. Je trouve un peu d’espace sur l’enveloppe pour noter quelques mots-clés : contemplation et art, le sujet clair-miroir du monde… et surtout je prévois de réécouter l’émission pour relever un extrait de Le Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer lu à l’antenne. Je prévois sans fixer de rendez-vous, évidemment, autant dire que je le ferai un de ces jours… ou pas. N’empêche. Mon mental apaisé a établi un lien avec un poème de Baudelaire :

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies
— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants.

Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

J’en avais oublié le titre, Correspondances donc, mais je me rappelais avoir marqué la page dans le recueil. Je suis allée la relire. Et puis j’ai eu envie ensuite de me plonger dans Les Contemplations de Victor Hugo. Un détour par une librairie et voilà !

J’en cueille une page de temps en temps, au hasard. Moments de grâce. Ici et maintenant. Ce n’est pas l’émerveillement de la contemplation. C’est autre chose. Un autre souffle. L’enchantement de la poésie. Le supplément d’âme de l’art. Une manière de se sentir vivant-e, vibrant-e, allumé-e, pour conclure sur un beau billet de Matin Magique.

Inspiration de la lune

J’ai titré mon premier brouillon « inspiration sous la lune ». Je l’ai corrigé en « inspiration sur la lune » et voilà que me vient sous les doigts « inspiration de la lune » . Peut-être que je vais finir en « inspiration lunaire » ? Non, je ne vais pas passer des lunes sur le choix définitif du titre, je suis déjà assez à la bourre. Bref.

On en apprend tous les jours.

J’ai toujours associé la pleine lune au soir de la date indiquée dans le calendrier, partant du principe que ce qui précède le lever du soleil appartient à la veille. Dimanche dernier, à l’annonce de la pleine lune rouge sang à venir, j’ai pris conscience que lundi commençait aux douze coups de minuit passés et que la pleine lune du 28 septembre avait lieu dans la nuit du 27 au 28 et pas celle du 28 au 29. Ça n’a l’air de rien, mais mine de rien, ça a provoqué un petit bouleversement dans mon univers de croyances.

A la question « est-ce que je mets le réveil plus tôt pour assister à l’éclipse ? » j’ai étonnamment répondu : « oui ! ». Etonnamment, parce que je n’ai pas pour habitude de faire sonner le réveil au milieu de la nuit. C’est déjà bien assez difficile quand je suis obligée à cause du boulot. Combien de fois ai-je pensé que ce n’était pas humain de devoir se lever plus tôt que le soleil ! Effet de l’énergie particulière de la pleine lune, lundi matin, à cinq heures, j’étais debout et dehors à contempler le phénomène qui ne devrait pas se reproduire avant… longtemps. Sauf que ce n’est pas la première fois qu’un événement exceptionnel de ce genre est annoncé par les médias.

Je me rappelle d’un phénomène spectaculaire de lune rouge annoncé aux infos du soir en juin 2011 lors d’un séjour aux Saintes Maries de la Mer. Ma tante m’avait conduite jusque sur une esplanade pour observer le magnifique spectacle. Nous nous étions fait dévorer par les moustiques sous une lune que nous n’avons jamais vu virer au rouge.

Lundi matin, par contre, la lune était bien éclipsée en rouge sombre, au point que je l’ai d’abord imaginée disparue sous un voile nuageux. Mais non, elle était bien là, dans un coin du ciel au-dessus du toit. Il faisait trop sombre pour songer faire une photo, mais c’était sans importance : ce qui importait, c’était de vivre ce moment.

Je me suis demandée ce que pourrait m’inspirer la lune, si je prenais la plume. Je l’apprendrai une autre fois, parce que si j’avais déjà décidé de faire de la pleine lune l’objet de cette chronique (retardée de quelques jours…), je ne me suis pas centrée sur cette énergie-là à ce moment-là. Je me suis laissée entraîner par les bruits de la journée à suivre. On ne se refait pas, on évolue cependant. Et les choses changent, et les morceaux de texte s’articulent plus ou moins bien…

Donc, après les bruits de la vie qu’on appelle active mais dans laquelle ne se loge pas toujours l’essentiel, quelques notes de musique. Un air dans la tête. De la lune à son rendez-vous avec le soleil, il n’y a qu’un pas.
De danse.

Le soleil a rendez-vous avec la lune
Mais la lune n’est pas là et le soleil l’attend

Pour le coup, lundi, à cinq heures, la lune était bien là et le soleil, lui, de l’autre côté de la terre. Là, où je voulais en venir, c’est sur cette histoire de rendez-vous entre le soleil et la lune. Une vieille histoire, un thème récurrent dans les chansons traditionnelles, l’expression d’une rencontre impossible. Un exemple parmi d’autres dans ce « Rossignolet joli »

Apporte-moi la lune le soleil à la main
La chose est impossible, la belle le sait bien
[Chansons populaires comtoises — Garneret et Culot]

Impossible, vraiment ? Pas tout à fait à en croire cette chanson-ci : « Dans Paris y a-t’une brune »

C’est le soleil et la lune
qui brillent au fond de l’eau
[Claudius Servettaz — Savoie — Cruseilles]

Le soleil et la lune réunis au fond de l’eau, c’est beau.
Une belle image, un tableau éblouissant, tellement qu’il est impossible à reproduire.
Cette chronique restera définitivement sans illustration.