Il y a

Envie de légèreté. Et puisque la neige est annoncée, partage d’un poème d’il y a dix ans. 

Il y a le ciel bas.

Il y a les flocons qui dansent, virevoltent et tombent, plus ou moins fins, plus ou moins serrés, depuis deux jours.

Il y a la magie du paysage blanc à perte de vue.

Il y a le billet pour le théâtre, ce soir.

Il y a les hésitations, l’inquiétude de conduire sur une route glissante.

Il y a le programme retrouvé sous une pile de papiers sur le bureau avec le numéro de téléphone du théâtre pour prévenir, ou qui sait, changer de date.

Il y a le frère qui rentre du boulot et qui assure qu’il n’y a aucun problème de circulation.

Il y a les gants ternis par le manche de la pelle qui a servi à déneiger l’entrée du garage.

Il y a le départ, pas en avance, comme d’habitude.

Il n’y a pas de flocons sur le pare-brise.

Il y a la descente, prudente, de la côte.

Il y a le changement de décor : la neige en fine pellicule.

Il y a l’autoroute dans le soir.

Il y a la pluie en arrivant sur Lyon.

Il y a moi, déambulant en mini-boots, sur le trottoir mouillé de la Grande Rue de la Croix-Rousse.

Brouillard sur le paysage et dans ma tête ce matin

Brouillard sur le paysage et dans ma tête ce matin.
Je suis retournée me coucher.

Quand je me suis levée pour de bon, la nappe de brouillard était toujours là. J’ai fredonné pour me mettre du baume au cœur : a tutti contenti… souvenir du spectacle Alors tu chanteras.

Hier soir, il y avait Les Noces de Figaro sur Arte.
La musique adoucit les mœurs. Et Mozart enchante les cœurs.
Mais un message annonçant explosions et fusillades à Paris est venu défiler en haut de l’écran.
A la fin de l’opéra, j’ai zappé sur un flash spécial. Entre abattement et colère.

C’est drôle, j’ai l’impression que mon refrain a dissipé le brouillard.
Coup d’œil sur la radio que je n’allumerai pas. Je voudrais déjeuner en paix. J’entendrai bien assez tôt les infos sur les attentats terroristes d’hier.
Journée de la gentillesse.
Mais vendredi 13.
Ils font dans la superstition les terroristes ? Ah ! Tâcher d’en rire, même si ce rire est plus amer que franc.
Je n’ai pas l’intention de m’effondrer, ni de céder à la terreur. C’est la colère qui l’emporte.

La vie est belle, pourquoi faut-il que des connards viennent la gâcher ? Pourquoi les fabricants/marchands d’armes ? Pourquoi tant de haine et de pulsion de mort chez homo dit doublement sapiens ?

« La connerie est la chose la mieux partagée à travers le monde. »
Citation de Cavanna que j’avais sur ma trousse de collégienne.
Prévert en écho : « quelle connerie la guerre ! »

Ma colère est un moteur, elle me fait tenir debout et préférer un dessin de Liberté à un écran noir sur facebook. Ce n’est pas une colère qui conduirait à la haine. Non. Une colère peut se transformer en action non violente. Il n’y a qu’à suivre l’exemple de Gandhi et face à la folie meurtrière des hommes, je m’associe à Hayet Ayad, une très belle âme à la voix merveilleuse, pour déployer un bouclier d’amour.

J’ai une graine de joie bien implantée dans le cœur, une graine que j’ai sentie se fortifier au cours de ces derniers jours, voire de ces dernières semaines, nourrie par de belles énergies. Ce ne sont pas de sombres sires qui vont me déstabiliser. Sombres, comme le gros nuage que j’avais en face de moi à l’heure du petit déjeuner. Un gros nuage percé puis évaporé par le soleil qui a brillé d’autant de feux qu’il est possible de briller un quatorze novembre.

Car il fait drôlement bon pour un mois de novembre : y a plus de saison, on connait la chanson. C’est à cause de la pollution, notamment celle des avions… Admettons qu’on supprime ce moyen de transport, non seulement ça réduirait le réchauffement climatique — et peut-être même, pourquoi pas, l’échauffement des esprits… — mais en plus ça rendrait les voyages de formation des apprentis djihadistes plus longs et donc moins aisés, non ?
À ce moment précis, je me demande si je vais publier ça. Ma petite voix juge que c’est de l’humour pas drôle. Que je ferais bien de m’abstenir à l’heure du recueillement.
Et puis je ferais bien de me taire aussi, non ?

Non. J’exprimerai ces mots qui viennent du cœur, des mots qui tentent, tant bien que mal, de panser des maux, d’accrocher un sourire au visage, de partager un peu de douceur, un brin d’apaisement, une petite flamme de joie intérieure.

Louison

L’orage

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J’ai senti le changement dans l’air.
Il faut dire qu’il faisait lourd.
Trop lourd.

De bleu le ciel est devenu gris.
De plus en plus.
Il a fallu allumer.
Seize heures vingt.
Je n’avais pas encore fait la moitié de mon poste, seule, dans le petit péage.

Le vent s’est levé.
D’abord léger, rafraîchissant.
Puis froid. De plus en plus fort.
J’ai fermé la fenêtre.

Premiers grondements sourds.
Le ciel était maintenant noir, obstrué par un énorme nuage qui a gonflé jusqu’à camoufler les montagnes. Un éclair a traversé le ciel. Suivi de quelques secondes par des tambours.
La pluie s’est mise à tomber.
Fine.
Je me tenais barricadée dans ma cabine. Au sec. A l’abri. Jusqu’à l’arrivée d’un véhicule.

Ouvrir la fenêtre.
Balai d’essuie-glace.
Mon bras nu aspergé de gouttelettes.

— Bonjour monsieur.

— Ça a plu ici ?

— Ça commence juste. trente-trois francs, s’il vous plaît.

— Parce qu’à Lyon ça tombe des cordes !

— Ah, ben ça ne devrait pas tarder ici alors. Merci. Au revoir.

— Au revoir.

J’ai froid.
Je fais glisser la vitre. Un papillon blanc virevolte sous la lampe.
Le vent. Toujours plus violent. A déraciner une cabine !
Craquement dans le ciel. Je me cramponne à mon siège. Des phares face à moi. Ils luttent pour atteindre la sortie. Tant bien que mal, ils parviennent à ma hauteur.

— Bonjour !

— J’ai jamais vu ça ! Les gens s’arrêtent ! Sur l’autoroute, les gens s’arrêtent ! C’est dingue !

— Ah oui ?

— Il fait un vent ! Mais c’est de la folie ! Une vraie tempête ! Vous me ferez une note ?

— Et voilà. Au revoir.

Le vent s’engouffre par la fenêtre ouverte. Vite la refermer ! La vitre est fouettée par la pluie. Des gouttes font une course de glissade.

Une percée de bleu derrière moi. Serait-ce l’accalmie ? Pourtant devant c’est toujours le noir. Un noir intense. Menaçant. Boule d’énergie concentrée, prête à exploser.

Des phares à nouveau. Une voiture sur la plateforme.
Une cible idéale…

Elle est à la sortie du virage quand l’éclair magistral la frappe. Quel spectacle ! Quel embrasement magnifique ! Je n’ai jamais rien vu de pareil. Un flot de couleurs incandescentes illuminent l’obscurité. Des balles de feu fusent de toutes parts. Les flammes vont chatouiller un lampadaire.
Bruit de tôle carbonisée retombant sur l’asphalte.
Crépitement des combustibles…

Et bientôt il ne reste plus qu’une carcasse fumante sous le ciel éclairci.

Il faudrait peut-être que je prévienne quelqu’un.

— Allo, le poste de sécurité ?

La Noune

LaNoune_1

Une bouteille d’or trônait sur la table.

La Noune en était fort intriguée…

« Attention à ne pas venir la renverser ! » l’avait prévenu son maître.

Mais la Noune n’a pas entendu. Comme tout chat — ça chacun le sait — la Noune n’a pas de maître et n’en fait qu’à sa tête. Ni une, ni deux, elle bondit sur la table dès que la voix a tourné le dos. Elle s’approche de la bouteille, la touche du museau, esquisse quelques ondulations et vient finalement se frotter contre le verre. Tant et si bien que la bouteille bascule par terre. Patatra ! La voilà éclatée en mille morceaux.

La Noune, à peine perturbée, saute de la table avec souplesse et élégance, vient humer la flaque dorée, évitant précautionneusement de se piquer les coussinets. Le parfum lui plait. De sa langue râpeuse, la Noune lape avec délectation le précieux breuvage qui lui réchauffe le gosier. Elle ne s’est jamais sentie aussi gaie… Entendant la porte claquer, elle relève le museau et par la fenêtre entrouverte s’éclipse, à pas quelque peu désordonnés.

« Mon rhum ! » s’écrit celui qui se croit son maître en entrant dans la cuisine. « Satanée Noune ! Si je t’attrape !.. »

L’homme soupire, l’homme fulmine, il tend l’oreille. Il entend comme un chant. Un drôle de chant.
Intrigué, il s’approche de la fenêtre.
Il y a des spectacles qui calment tout net un accès de colère. La Noune dans le cerisier est en train de miauchantonner au clair de lune. L’homme en est tellement ébloui qu’il n’a plus envie de l’étrangler. Mais parce qu’il lui en veut quand même encore un peu, il ferme la fenêtre.

« Ça te fera du bien de passer la nuit dehors. »

La Noune ne l’entend toujours pas. Elle n’est pas prête à rentrer. Miauchantonnant dans son cerisier, elle se sent flotter. Sans se prendre pour un oiseau, elle a l’impression étrange de pouvoir voler…