Le tapis

Ce qui se passait au théâtre de verdure m’intrigua. La cohue dans le froid, c’était assez surprenant dan cette petite ville habituellement tranquille et sage. Un instant j’hésitai entre passer mon chemin et m’approcher et la curiosité l’emporta. Je contournai l’entrée de la salle des fêtes, malgré la petite voix chagrine qui me disait « Toujours à te laisser distraire au lieu d’aller de l’avant. Te demande pas pourquoi tu végètes. » Laisse tomber la voix, je fais ce qu’il me plait ! Je plongeai dans la foule mouvante et réussis, non sans peine, à émerger de l’autre côté. Ce que je découvris, un étal de tapis d’orient, me déçut : certes c’est beau un tapis, mais ce n’est pas ma tasse de thé. J’esquissai un mouvement pour rebrousser chemin quand le vendeur m’interpella :

« Et pour la demoiselle ce sera quoi ? »

« Rien, merci. »

Il arrondit grand les yeux :

« Comment ça rien ? J’ai forcément ce que vous cherchez. »

« Ben justement, je ne cherche rien. »

« Pourtant vous êtes venue. Personne ne repart les mains vides de mon stand. Tenez-moi ça. »

Il me tendit une tasse à moitié pleine, opéra un demi-tour, se dirigea vers un amoncellement de tapis, fit volte-face le temps de vérifier que je n’avais pas bougé puis fouilla dans le tas. Ma petite voix me suggérait de déguerpir, mais je restais plantée, la tête baissée sur la tasse qui diffusait une agréable chaleur et un parfum aromatique délicat.

L’homme revint bientôt. Il me présenta un tapis de taille modeste aux couleurs flamboyantes. Je ne pouvais nier que je le trouvais à mon goût. J’étais même subjuguée. Je scrutai consciencieusement le motif : une panthère noire majestueusement allongée dans de hautes herbes. Elle semblait sourire. Me sourire. Et puis je crus voir sa queue remuer. Une hallucination ? Un effet d’optique ? Je rendis sa tasse au vendeur pour mieux me saisir du tapis et le contempler à mon aise.

« Vous pouvez constater la qualité de la matière… »

Je fis une mimique appréciative, mais sans plus. Je n’avais pas l’intention d’investir dans un tapis. Fut-il très beau. Je restais toutefois hypnotisée par la panthère, guettant un mouvement.

« C’est comme un tableau n’est-ce pas ?  Prenez le temps. Je vais m’occuper d’une dame qui approche. »

Accrochée au tapis, j’émis un vague murmure sans prêter attention à l’inquiétude qui perçait dans sa dernière phrase. Ma petite voix, perfide, me souffla que c’était le moment de partir, que j’étais restée bien assez longtemps plantée comme une idiote. Je concevais que ce n’était pas faux, pourtant j’étais incapable de me décider et je demeurai encore là à attendre je ne sais quoi. Un bond de la panthère, une intervention du marchand, un événement dans la foule… Qu’il se passe quelque chose pour me sortir de cet espèce d’enchantement qui me figeait là. Je sentis qu’on tirait sur le tapis. Une voix dit sur un ton péremptoire :

« Je veux celui-là. »

Je relevai la tête sur une femme grande et hautaine, encadrée par deux molosses qui créaient le vide autour d’elle. Instinctivement, je tirai le tapis à moi : je n’allais pas me laisser déposséder d’un bien que deux secondes plus tôt je n’avais pas l’intention d’acquérir, mais qui devenait, face à une autre acheteuse potentielle, ma propriété. Je lui répondis d’un ton sec :

« Vous permettez que je dise si je le prends ou pas ? »

L’atmosphère virait au duel. Le marchand s’interposa :

« Ah madame, habituellement, c’est moi qui propose et… »

Elle lui coupa la parole :

« Habituellement, c’est moi qui choisit. »

« Oui, euh, madame, sans vouloir vous commander, je pense avoir mieux pour vous. Une pièce plus adaptée à votre style. Pus grande, plus… plus… Ne bougez pas, je reviens. »

Elle n’allait pas bouger et moi non plus. Je m’étais redressée pour montrer que je ne me laissais pas intimider et je tenais fermement le tapis. Même pas peur des molosses ! J’avais une panthère avec moi. Je souris aux dobermans, je souris à la dame, roulai le tapis sur mon cœur, attrapai de ma main libre ma carte bleue dans mon sac et m’écriai :

« Je le prends ! »

Le visage, joyeux, du vendeur émergea du tapis immense qu’il tenait dans les bras.

« Ah, je ne pouvais en douter. Quand à vous, madame, regardez-moi plutôt cette merveille, le temps que je termine avec la demoiselle. »

Il étala le grand tapis aux pieds de la dame silencieuse et contrariée puis attrapa ma carte bleue, l’introduisit dans l’appareil sorti de sa poche, tapota quelques touches et me présenta le tout. C’est à peine si j’identifiai les trois chiffres affichés sur le cadran. Muette la petite voix moralisatrice ! Le cœur battant, je validai le code. La machine cracha la note. Le marchand de tapis arracha le papier et me rendit ma carte d’un air entendu.

« C’est une très bonne affaire que vous venez de réaliser. »

Pour lui sans doute. Pour moi… Je repartis, sonnée mais heureuse, mon tapis sous le bras, légère, délestée de quelques centaines d’euros. Le fou rire me prit. Ma petite voix n’avait rien à dire. L’argent, c’est fait pour circuler. Je ne faisais qu’appliquer un principe économique de Keynes alors pas la peine de grogner.

Je réalisai assez vite que les grognements n’étaient pas intérieurs. Je me retournai et vis les deux molosses à un petit mètre de distance, leur maîtresse, quelques pas derrière. Ils n’attendaient qu’un signe d’elle pour attaquer. Sans réfléchir, je déroulai le tapis, ce qui eut pour effet de produire le ricanement de la dame, puis comme en écho mal réglé, le couinement des dobermans. Je passai la tête au-dessus de mon bouclier et constatai que les molosses avaient détalé et la dame pâli.  On aurait dit un vampire. Pour autant, elle ne se jeta pas sur moi. Elle disparut à son tour. Je restai quelques instants incrédule, puis tournai le tapis face à moi. La panthère était toujours allongée dans de hautes herbes, avec un air satisfait que je ne lui avait pas remarqué auparavant. Un air satisfait et communicatif. Je roulai avec précaution le tapis et repris mon chemin.

OmbreTapis

2 réflexions sur “Le tapis

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