Lire

Je m’étais dit que ce serait bien d’évoquer ici un livre que je suis en train de lire, Paysage d’hiver, Voyage en compagnie d’un sage de Christine Jordis. J’avais même pensé le terminer avant le jour de ma chronique. Eh bien non seulement je n’ai pas fini la lecture PaysageD'Hiverde ce roman à ce jour, mais en plus je n’ai pas publié de chronique mardi 23 février… Ah la la !
Je l’avais pourtant commencée. J’avais même espéré pouvoir la mettre en ligne deux ou trois jours après la date initialement prévue. Mais voilà, impossible de me caler un nouveau temps d’écriture. Frustration d’abord, puis lâcher prise : ok, j’accepte de rater un rendez-vous (mais ce serait bien quand même de prévoir un petit panneau du genre « désolée pour l’absence, je reviens bientôt » pour une prochaine fois). Bref.

Entre ma première idée de sujet et le 23 février, un événement est venu réorienter ma rédaction : le décès d’Umberto Eco. Auteur, entre autres ouvrages, du célèbre Nom de la Rose dont j’ai vu la version cinématographique de Jean-Jacques Annaud, du Pendule de Foucault, roman que j’ai adoré et qui m’a beaucoup marquée, de La Structure absente qui faisait partie de la bibliographie de base de mes années universitaires, mais dont je n’ai pas souvenir du contenu (pourtant les traits de crayons sous certains passages prouvent que je l’ai bien lu…), de Kant et l’ornithorynque, autre lecture universitaire (plus ou moins aboutie… plutôt moins que plus), en cabine de péage…

Encore la nuit. Pluie. Clapotis des gouttes, pépiements d’oiseaux, moteurs, bonsoir de longue soirée, bonjour de courte nuit, taxi mutique. Dans ma cabine, en attendant les usagers matutinaux, je pense au péager de la nuit qui va aller se coucher… Moi j’attaque ma journée, avec Kant et l’ornithorynque. Introduction, je fais mienne à mon tour la formule de Boscoe Pertwee, devenue devise d’Umberto Eco : « autrefois j’étais indécis, mais à présent je n’en suis plus aussi sûr ». Autrefois j’étais indécise, mais à présent je n’en suis plus aussi sûre… Premier sourire.

Six heures et demie, il fait déjà moins nuit. Prémices du matin.

A sept heures les lampadaires sont éteints. Il fait jour, gris et nuageux. Ma cabine restera allumée. Ce n’est pas ce matin que je verrai la lueur rose monter de derrière les peupliers. Ce n’est pas ce matin que les nuages deviendront barbe à papa et lavande. Ce matin je n’apercevrai pas l’astre solaire.

Jour gris sous la pluie. Matin calme qui mouille. Temps de grenouilles.

Jour triste. Sans couleurs. Matin pluvieux. Phares allumés, balai d’essuie-glaces à rythme varié. A tant pleuvoir les nuages finiront bien par dégonfler, fondre dans une brume. Pourtant le ciel reste gris. Imperturbablement. Le voile épais ne laisse pas percer la moindre parcelle bleue.

Jour humide. Délavé. Matin triste, réchauffé par le chant des oiseaux, éclairé de pastilles vives de passage… Une Kangoo jaune d’or. Une Golf rouge. Un colvert. Une Opel prune. Un anorak tomate. Une 306 amande. Un J5 pressé. Une Toyota citron. Un blouson vert. Une Clio noire. Une 306 vert bouteille. Une Clio rouille. Une Ford écarlate. Une Twingo bleu canard. Un camion d’oeufs. Deux Peugeot rouges. Un sourire. Une Punto vert pomme. Une 4 L bleu électrique. Des yeux verts. Une Beettle coquille d’oeuf. Une AX bleu marine. Un avion dans la fumée. Une Kangoo grenat. Un regard de braise. Une Twingo moutarde…

Et les minutes s’égrainent au fil des gouttes de pluie. Il est déjà midi. Dans une heure la relève.

J’ai écouté un entretien de mai 2015 dans lequel le sémioticien romancier rappelle plein de belles choses essentielles comme : toutes les vérités autres que romanesques peuvent être remises en cause ; le complot c’est la déresponsabilisation de soi-même ; le livre est un objet parfait comme la fourchette ou le marteau. Il conclut l’entretien sur l’importance de la lecture, activité qui nous entraîne dans des lieux et des époques qu’on ne connaîtra pas en dehors de mots : « lire est un moyen de prolonger sa propre vie » .

Eh bien justement, je suis — enfin, je suivais — Christine Jordis sur les traces de Kim Jeong-Hui, considéré comme le plus grand calligraphe du XVIe siècle. L’art de la calligraphie en Corée, ou en Chine, comme celui de la peinture (ou celui de l’écriture — j’allais écrire poésie) est celui du souffle. Tout par de lui, du qi : « Le souffle on ne le retient pas, on en est traversé » (page 43).

Si par manque de pratique, l’intérieur (la vision) et l’extérieur (l’objet produit) ne s’accordent pas, si « le cœur et la main ne sont point à l’unisson » , alors il est inutile d’aller plus loin. [p.45]

La lecture de ce passage m’a confirmé le bien-fondé de ma décision de jeter mes « œuvres » lycéennes conservées jusque-là dans un carton à la cave. La veille de cette lecture, à la recherche d’une image à mettre sous verre (ayant un cadre disponible), je m’étais dit : et pourquoi pas un de mes dessins ? En les sortant du carton qui avait eu le temps de se couvrir de moisissures (Oh !) je les ai trouvés, pour la plupart, bien fades. Plats. Sans vie. Je dessinais de l’extérieur. J’ai tout jeté ou presque. Sans regrets. (Une question a émergé : ma volonté de suivre un cursus artistique à l’époque n’était-elle pas inconsciemment le moyen de prendre, relativement, de la distance vis-à-vis de mes parents ?)

« Le cœur et la main à l’unisson »
A condition d’être ouvert au monde
Ne pas avoir le cœur verrouillé
(accord intérieur/extérieur)

Ne pas exécuter, mais vivre l’œuvre.

Pour la première fois, ses dessins ont été dictés par la nécessité.
Elle n’a pas exécuté mais vécu l’œuvre.
Ce moment est fondateur pour la jeune fille.
L’homme qu’elle aime a posé des mots sur sa frénésie.
Ce qu’elle vient de vivre l’enivre.
Elle sait maintenant où aller.
Elle sait où se cacher, s’abriter de la haine.
Peut-elle s’avouer qu’elle est artiste ?
Artiste.
Elle répète ce mot.
Sans être réellement capable de le définir.
Peu importe.
Les mots n’ont pas toujours besoin d’une destination.
On les laisse s’arrêter aux frontières des sensations.
Errant sans tête dans l’espace du trouble.
Et c’est bien là le privilège des artistes : vivre dans la confusion.

David Foenkinos, Charlotte, p.92

Charlotte

Il y a une semaine, une amie m’a mis ce roman, Charlotte, entre les mains.

A vrai dire, je n’avais pas très envie de le lire. J’ai déjà une bonne réserve et puis l’histoire d’une jeune peintre assassinée, enceinte, au cours de la deuxième guerre mondiale… Réalité trop triste. Cela dit, la forme m’a interpellée.

Retour à la ligne à chaque phrase.
On dirait un poème.
Des respirations, pour l’auteur.
Circulation du souffle.

J’ai plongé dedans un soir d’insomnie. Ce roman est tout simplement magnifique. Fort de vie. J’ai beaucoup pleuré. J’ai eu aussi envie de découvrir l’œuvre de Charlotte Salomon. J’en ai eu un premier aperçu ici. J’en ai découvert beaucoup plus sur le site du Jewish Historical Museum d’Amsterdam.

VieOuThéâtre_JHM_4925

La quatrième de couverture du livre sous les yeux, je lis « Charlotte est aussi le récit d’une quête » . Il en est de même pour Paysage d’hiver. David Foenkinos à la recherche de Charlotte Salomon, Christine Jordis sur les traces de Kim Jeong-Hui et moi sur leurs pas, remuée en profondeur par leurs mots.

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