Court dialogue intérieur

Le cerveau — Pffffffff, moi je pense qu’il n’est absolument pas normal de travailler 41 heures sur une semaine quand on a un emploi à temps partiel, fut-il annualisé. Ça m’use, ça me fatigue. Dame céphalée vient me visiter… Comment je fais pour écrire une chronique en temps et en heure ?

Le cœur — T’inquiète, le temps n’existe pas.

Le cerveau — Ah ?

Le cœur — Ouaip !

Le cerveau — Ah.

Scène de gare

C’est un vieil homme en complet sombre, un homme serein au regard vif, qui inscrit son empreinte dans le paysage d’un quai de gare. Il se présente à chaque fois qu’un TGV entre en gare, vient s’asseoir sur un banc, regarde les voyageurs descendre, puis, quand le dernier s’en est allé, traînant derrière lui sa valise à roulettes, quand la voie s’est vidée, il se lève et part à son tour. Seul. C’est comme un rituel : il arrive, il attend, il observe, il repart. Vingt fois par jour. Anonyme parmi les anonymes. Sans que personne ne lui prête attention. Personne, mis à part le chef de gare qui, intrigué par son manège, a fini par l’aborder. Le vieil homme l’a écouté sans s’arrêter de marcher vers le banc. Il s’est assis, a regardé le chef de gare en lui souriant et lui a simplement dit avant que les portes du TGV ne s’ouvrent pour déverser ses passagers :

— Je m’impressionne de l’ambiance.

Guère avancé, mais devinant qu’il n’en apprendrait pas davantage, le chef de gare n’a pas insisté. Il a pensé avoir affaire à un doux dingue, un retraité qui venait tromper, là, sa solitude.

A quelques mois de là, le chef de gare croit reconnaître le vieil homme étrange dans son quotidien régional. Le doux dingue serait peintre, amateur mais prometteur. L’Office du tourisme expose une toile qu’il vient de réaliser, son œuvre : TGV en quai.

Profitant d’un jour de congé, le chef de gare se rend à l’exposition. Le tableau qu’il découvre est immense, de taille et de talent. Il représente bien plus qu’une scène de gare anodine. Il dit l’âme du lieu, sa quintessence. A travers quelques figures, la peinture raconte le fourmillement de la gare : il y a l’individu pressé, celui qui a le temps, celle qui file d’un pas décidé, celui qui hésite, un peu perdu. Il y a toutes les vies qui se croisent sous l’œil attentif du chef de gare : le touriste et son sac à dos, l’homme d’affaire et son portable, l’étudiante et son bouquin, la grand-mère et son petit-fils…

Le chef de gare est émerveillé, il n’aurait pas cru qu’il soit possible d’embrasser l’atmosphère multiple d’une gare dans un tableau unique. Le vieil homme l’observe observer sa toile. Le chef de gare, ému, vient le féliciter et lui serrer chaleureusement la main. Il voudrait savoir comment il a réussi un tel exploit.

— C’est simple, lui répond le peintre en herbe, je me suis imaginé en chef de gare.

Recyclable

Ce samedi matin de juillet, il y a foule à la mairie. Des gens de la commune qui s’amassent en une file grossière devant la porte. Des jeunes adultes, des personnes plus âgées, des seniors comme on dit maintenant. En couple, en famille, ou seul. Une maman avec une poussette. Une vieille dame avec son vélo. Un homme avec son chien. Il y a celles et ceux qui prennent garde à se placer en bout de file, il y a celles ou ceux qui tentent de gagner quelques places. Qu’on se connaisse ou pas, la situation est propice à la conversation. Ambiance bon enfant. On se salue. On se parle.

— Ça en fait du monde !
— Ben oui, j’aurais jamais cru que ça fasse la queue comme ça.
— Ah, toi aussi, t’es là ?
— Eh oui, ça fait longtemps que tu attends ?
— Oh, dix minutes.
— Je suis passé de bonne heure, il y avait déjà du monde. A un moment ou à un autre il faut faire la queue…
— Ils auraient pu trouver une autre façon de faire. Nous distribuer les sacs dans les boîtes aux lettres par exemple.
— Et comment on fera après ?
— Faudra téléphoner à la mairie.
— Ça serait pas plus simple d’aller les acheter en grandes surfaces ? On se sert, on paye et hop ! Plutôt que de faire la queue…
— Oh mais ne vous inquiétez pas, on y viendra.
— Et vous savez ce qu’il faut mettre dedans ?
— Ils vont nous expliquer. C’est d’ailleurs pour ça que c’est si long.
— C’est marquer dessus de toutes façons. Pas besoin qu’ils nous expliquent.
— T’as pas eu la fiche ?
— Quelle fiche ?
— Celle qu’ils ont distribuée. Tiens, regarde.
— Ah ben non. J’ai pas eu ça moi. Fais voir.

Et tandis que les discussions vont bon train, un homme arrive au volant d’une Kangoo. Il se gare devant la mairie, décharge des cartons du coffre du véhicule.

— Vous réapprovisionnez ?
— Donnez-les nous directement, ça ira plus vite ! Ah ah ah !
— Ah, mais c’est pour ça que ça n’avance plus. I’ z’ont plus d’sacs !
— J’espère que ça ne va plus traîner, je travaille moi après.
— Et moi, je dois encore aller au marché. J’espère qu’il restera des œufs et des fromages. Quand on arrive tard, c’est des fois déjà tout vendu.
— Et le repas à préparer… Quelle heure il est ?
— On a droit à combien de sacs au fait ?
— Ça doit dépendre du nombre de personnes dans la famille.
— On se croirait en temps de guerre avec les tickets de rationnements…
— Ouais, c’est un peu ça. Sauf qu’à cette époque on faisait la queue pour avoir de quoi manger et qu’aujourd’hui on la fait parce qu’il faut trier ses déchets…
— Oui, mais ce que je veux dire, c’est qu’on fait toujours la queue : que ce soit à l’entrée d’un magasin avec une carte de rationnement ou aux caisses des supermarchés, le chariot plein, ou encore comme ici, aujourd’hui devant la mairie.
— Ouais, c’est pas faux… Ah ça y est, voilà des gens qui sortent.

Un enfant et son père apparaissent sur le pas de la porte. Le garçon porte consciencieusement ses deux rouleaux de sacs plastique jaune dans les bras. Mouvements dans la file d’attente. Et tandis que des personnes sortent de la mairie, chargées de leurs précieux nouveaux sacs poubelle, d’autres s’engouffrent à l’intérieur.

— On est à l’entrée. Ça va aller vite maintenant.

[juillet 2003]

# # # # #

Je deviens folle.

Se calmer. Se recentrer. Ne pas perdre la raison.

Où est passé mon sac, qui devrait se trouver sur la chaise de la cuisine ? Je me rappelle pourtant bien l’avoir rentré hier, puisque j’avais mis à l’intérieur le paprika, le pain et la crème que je suis allée acheter juste avant l’heure de fermeture.

Il n’a pas pu se volatiliser ! Je ne peux pas imaginer quelqu’un s’introduisant dans la maison cette nuit pour me le dérober. Pourquoi mon père ou mon frère me l’aurait déplacé ? Je ne suis pas somnambule. Enfin, je ne crois pas. Non. Je ne suis pas somnambule. Je n’entrevois aucune solution. Tout ce que je sais, c’est que j’ai déjà perdue un numéro de Charlie Hebdo que je suis sûre d’avoir acheté dans les derniers jours d’août.

Je me dis que je vais finir par remettre la main dessus en me disant : « mais oui, bien sûr ! C’est vrai, je l’avais exceptionnellement posé là ! » Sauf que là j’ai regardé dans toutes les pièces de haut en bas. Je ne sais plus où chercher raisonnablement. Je ne sais plus quoi faire.

Je me dis qu’il est quelque part, sous mes yeux, et que je ne le vois pas. Je pense à Alzheimer. J’ai regardé jusque dans les placards. Sans résultat.

Est-ce que je dois appeler la banque ?

Dans mon sac, il y a mon agenda rouge avec toutes sortes de papiers à l’intérieur et des chèques d’adhésion syndicale que je devais déposer. Il y a mon porte-monnaie avec quelques pièces et la carte Champion. Il y a mon portefeuille avec mes papiers. Il y a mes clés. Dans mon agenda, il y a un répertoire téléphonique…

J’ai fini par appeler la banque. En trois fois. Parce que je voulais tomber sur quelqu’un, pas sur une messagerie d’accueil me proposant de taper 1, 2 ou 3 selon le service à joindre et me demandant de préciser mon numéro de cliente pour obtenir un accès plus rapide.

J’ai réussi à avoir une dame au bout du fil. Je lui ai expliqué que j’avais perdu mon sac avec CB et chéquier. Elle m’a mis tout ça en opposition, m’a demandé de quand datait mon dernier chèque. J’ai été incapable de répondre : c’était le véto ou le médecin ? Ça ne devrait pas poser de problème pour les chèques que j’aurais émis avant aujourd’hui. Maintenant, si j’ai besoin d’argent avant de recevoir ma nouvelle carte et un nouveau chéquier, je dois me présenter à un guichet avec un relevé de compte ou une carte d’identité. Une carte d’identité ? Disparue aussi. Heureusement, j’ai un passeport. Voilà les choses réglées pour la banque.

Et pour le reste ? Carte d’identité, permis de conduire, carte grise aussi ! Avec le papier de l’assurance bien évidemment. Et la Carte Vitale !
Moins grave, la Cate Festival, les cartes de magasins.

Est-il vraiment possible qu’on soit venu me voler mon sac dans la maison ? Quelqu’un a-t-il franchi la porte de la maison, pendant la nuit, ou au petit matin, est allé jusque dans la cuisine, s’est saisi de mon sac posé sur la chaise ? C’est du délire ! Mais alors sinon, il est où ?

J’hallucine.

[septembre 2007]

# # # # #

Mardi soir en rentrant, j’ai trouvé un sac en plastique jaune pendu à la porte d’entrée.

Un grand sac plastique de ceux que distribuait la commune, il y a quelques années, pour les déchets à recycler avant qu’elle nous fournisse une poubelle jaune.

A l’intérieur, j’ai découvert, intriguée, des déchets non recyclables et terreux : diverses cartes, quelque chose qui avait dû être un portefeuille… D’où est-ce que tout cela pouvait bien provenir ? Qui avait bien pu me le déposer ? Dans quel but ? Le mystère était entier. Je ne comprenais pas.

Jusqu’à ce que je fouille de plus près.

Il y a une carte bleue à mon nom, une carte bleue dont la validité remonte à l’année 2009. Ces détritus sont vraisemblablement les restes du sac à main qui m’a été dérobé il y a une petite dizaine d’années.

Pourquoi et comment réapparaissent-ils aujourd’hui ?

Quelle est la motivation de la personne qui me les a rapportées ?

Qu’est-ce que j’en fais ?

Le sac plastique jaune restant définitivement silencieux, je l’ai jeté à la poubelle.

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