Scène de gare

C’est un vieil homme en complet sombre, un homme serein au regard vif, qui inscrit son empreinte dans le paysage d’un quai de gare. Il se présente à chaque fois qu’un TGV entre en gare, vient s’asseoir sur un banc, regarde les voyageurs descendre, puis, quand le dernier s’en est allé, traînant derrière lui sa valise à roulettes, quand la voie s’est vidée, il se lève et part à son tour. Seul. C’est comme un rituel : il arrive, il attend, il observe, il repart. Vingt fois par jour. Anonyme parmi les anonymes. Sans que personne ne lui prête attention. Personne, mis à part le chef de gare qui, intrigué par son manège, a fini par l’aborder. Le vieil homme l’a écouté sans s’arrêter de marcher vers le banc. Il s’est assis, a regardé le chef de gare en lui souriant et lui a simplement dit avant que les portes du TGV ne s’ouvrent pour déverser ses passagers :

— Je m’impressionne de l’ambiance.

Guère avancé, mais devinant qu’il n’en apprendrait pas davantage, le chef de gare n’a pas insisté. Il a pensé avoir affaire à un doux dingue, un retraité qui venait tromper, là, sa solitude.

A quelques mois de là, le chef de gare croit reconnaître le vieil homme étrange dans son quotidien régional. Le doux dingue serait peintre, amateur mais prometteur. L’Office du tourisme expose une toile qu’il vient de réaliser, son œuvre : TGV en quai.

Profitant d’un jour de congé, le chef de gare se rend à l’exposition. Le tableau qu’il découvre est immense, de taille et de talent. Il représente bien plus qu’une scène de gare anodine. Il dit l’âme du lieu, sa quintessence. A travers quelques figures, la peinture raconte le fourmillement de la gare : il y a l’individu pressé, celui qui a le temps, celle qui file d’un pas décidé, celui qui hésite, un peu perdu. Il y a toutes les vies qui se croisent sous l’œil attentif du chef de gare : le touriste et son sac à dos, l’homme d’affaire et son portable, l’étudiante et son bouquin, la grand-mère et son petit-fils…

Le chef de gare est émerveillé, il n’aurait pas cru qu’il soit possible d’embrasser l’atmosphère multiple d’une gare dans un tableau unique. Le vieil homme l’observe observer sa toile. Le chef de gare, ému, vient le féliciter et lui serrer chaleureusement la main. Il voudrait savoir comment il a réussi un tel exploit.

— C’est simple, lui répond le peintre en herbe, je me suis imaginé en chef de gare.

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