Concert à Vienne

Ce soir*, je vais à un concert en plein air au théâtre antique de Vienne. Vienne, la porte de l’autoroute du soleil. Fraîcheur du soir après une chaude journée… Ça devrait être pas mal du tout, sauf qu’il y a des nuages qui s’amassent, par là, du côté droit… J’aurais peut-être dû prévoir un imperméable au lieu de me demander si je pouvais venir en tongs. En fin de compte, je n’ai pas osé, mais je vois qu’il y a des gens qui se sont permis de le faire.

Evidemment, je suis partie plus tard que prévu. Je me suis dit que le public de Thomas Fersen, Miossec et Jeanne Cherhal (que je ne connais pas encore) n’était pas du genre à faire le pied de grue trois heures avant l’heure. En arrivant, j’ai pu constater que j’avais pensé juste. A près de dix-neuf heures trente, alors que le concert est annoncé à vingt heures trente, il reste des places pour se garer en ville et il n’y a pas foule dans les petites rues qui mènent au théâtre antique. Cernée par les hautes façades, je remarque que je n’ai jamais pris le temps de flâner, ni de regarder l’architecture. Ce ne sera pas encore pour aujourd’hui : j’ai un rendez-vous musical. Baissant la tête sur la montée des derniers mètres, je surprends un moucheron sur ma brassière verte. Un moucheron… Rien d’étonnant, je vais écouter Thomas Fersen.

Les gradins et la fosse restent clairsemés. J’hésite sur la direction à prendre : m’asseoir derrière ou m’installer devant ? Suis-je fatiguée ou encore jeune ?… Je décide d’être assez fan pour aller dans la fosse. Et puis en tant que myope, même avec des lentilles, je préfère la vision de près à la vue d’ensemble. Je m’installe tant bien que mal sur une marche, bouteille d’eau sans bouchon à la main. Sans bouchon, parce qu’il a été réquisitionné par les vigiles qui fouillaient les sacs à l’entrée. « Pas d’appareil photo ? » Ben, non. Une fois, j’ai essayé, mais ça n’a pas été une réussite, alors je n’ai pas renouvelé l’expérience.

J’avais pourtant bien préparé le coup. C’était un concert de Goldman. J’avais acheté, pour l’occasion, un appareil jetable que j’avais glissé, en digne apprentie espionne, dans un paquet de gâteaux. N’étant pas au premier rang (bien qu’ayant fait plus de deux heures de queue), j’avais pris mes clichés les bras levés au-dessus de la mêlée, en inclinant légèrement l’appareil pour prendre la scène et pas les projecteurs. J’étais assez fière de moi croyant avoir pensé à tout. Sauf que, ayant mal calculé l’angle d’inclinaison et la scène étant un peu loin pour les relatives capacités du flash, j’ai rapporté comme souvenirs photographiques de cette soirée des chevelures et des bras en l’air, avec parfois, en arrière plan dans la pénombre, des silhouettes sur la scène. Une pellicule complète de spectateurs de dos : ce fut un sacré désenchantement quand j’ai vu les tirages. J’ai décidé qu’on ne m’y reprendrait plus.

Donc, pas d’appareil photo dans mon sac ce soir, mais une grande bouteille d’eau pour me désaltérer, qui se trouve maintenant démunie de son bouchon, ce qui va rendre son transport délicat. En plus je ne pourrai pas la réutiliser ! Franchement, c’est quoi cette histoire de retirer les bouchons des bouteilles ? Je ne sais pas, je n’ai pas demandé, et je me retrouve bien embêtée. Si j’avais su, je n’aurais pris qu’une petite bouteille, car je doute fort que le grand modèle tienne vaillamment debout toute la soirée. Tant pis. Pour l’heure, je sors mon encas : barres aux céréales et mini BN. Peut-être qu’un emballage pourrait capuchonner ma bouteille…

Je ne suis pas sûre qu’on ne prenne pas de l’eau sur la tête d’ici un moment. Le ciel est de plus en plus couvert. Mais le vent souffle… Pour dissiper les nuages, ou les rassembler. Ou seulement pour les promener… En tous cas, assez pour faire envoler mon emballage capuchon de fortune au milieu de la fosse.

Je suis là à méditer sur le temps, quand une frêle jeune femme vient s’installer discrètement au piano sur scène. Les gens se lèvent, je suis le mouvement, me voilà contre la barrière, au premier plan. A côté de moi, un couple a posé une bouteille derrière la barrière à l’abri des piétinement. C’est une bonne idée ! Je vais chercher la mienne que j’ai lâchement abandonnée et je fais pareil.

Autour de moi, des fans connaissent toutes les paroles des chansons de Jeanne Cherhal. Moi, je la découvre et je ne serai capable de chanter qu’en troisième partie de soirée.

Entre le public et la scène, il y a l’espace des vigiles et des photographes. Je suis impressionnée par le matériel de ces derniers, des appareils numériques haut, très haut de gamme. Je ne savais pas qu’il en existait des comme ça. Et je m’imagine de l’autre côté de la barrière, pro de la photo… Si j’étais photographe, je ne zoomerais pas uniquement sur les artistes, je fixerais aussi le travail des techniciens qui installent la scène, enlèvent le piano, branchent les guitares, vérifient les micros, scotchent un tapis poussiéreux… Je les observe s’activer, pendant qu’un photographe discute avec un agent de sécurité. Nous ne sommes pas plus de deux milles personnes ce soir. Je trouve que c’est déjà beaucoup deux milles personnes. C’est assez peu relativement aux capacités du théâtre antique.

Trois artistes pour trois ambiances différentes : Jeanne Cherhal, intimiste à son piano ; Miossec, plus mitraillé que les autres, qui joue avec le pied de son micro ; Thomas Fersen et ses musiciens, costumés, qui attirent aux premières loges, dans les câbles de l’avant-scène, un cafard.

Petit à petit, je m’éloigne de ma bouteille, sans avoir pour autant l’impression de me déplacer… Je ne cherche pas à comprendre.

Dernier rappel, retour à la lumière sur le public, mouvement vers la sortie pendant que les techniciens entament le rangement. J’attends que le théâtre se vide un peu pour me diriger vers l’espace des toilettes. Je reviendrais bien ensuite sur mes pas pour sortir du côté des stands et de la buvette, Thomas nous ayant invités à ne pas partir trop vite. J’en profiterais pour errer encore un peu dans la fosse et récupérer ma bouteille, restée à moitié pleine derrière la barrière. Mais les vigiles veillent à nous pousser du côté de la sortie la plus proche, alors je m’approche d’un attroupement à côté du portail. Thomas Fersen est en train de signer des autographes. C’est drôle : le Thomas de la scène est un personnage qui se donne en spectacle, celui qui est là, au milieu de ses fans, est un type sympa qui se prête gentiment au jeu des signatures. Je repars avec sa grifouille sur le billet de ce soir, non sans lui avoir dit que je trouvais formidable, mais sans savoir si c’était assez fort pour qu’il m’entende. C’est mon troisième billet signé de lui. Eh ! Eh ! Je peux commencer une collection !

Je quitte les lieux sans me presser, sans tenir compte des agents de sécurité qui voudraient bien fermer les portes. Envie de leur fredonner : « Je suis désolée, je n’ai que deux pieds… » . C’est d’un même pas nonchalant que je regagne ma voiture, la tête pleine d’images et de musique. Il est plus d’une heure et demie du matin et la vie est belle.

vienne2004

* C’était il y a 12 ans, le 22 juillet 2004.

Solitude, prélude, plénitude

Solitude, ça rime avec prélude
De Bach
À sable
Normal au cœur de juillet ! C’est l’été, la saison des vacances. Mais ce n’est pas le sujet.

Dimanche dernier, je suis allée voir Dans les Forêts de Sibérie, le film de Safy Nebbou, adapté du récit de Sylvain Tesson. L’entretien du cinéaste, début juin, dans Un autre jour est possible m’avait grandement donné envie de découvrir le film. Ah vivre seule, en pleine nature, loin de l’agitation et des bruits de la ville, loin de la folie furieuse et de la barbarie du XIXe siècle. J’ai beaucoup aimé les mots d’Olivier Pascal-Moussellard dans le dernier numéro de Télérama :

« […] pour faire face à la barbarie des hommes, nos armes sont plus nombreuses que les leurs, et ne sont pas que militaires ou policières. Elles puisent leur plus grande force dans les sources que cette barbarie, cette haine veulent assécher : une éducation ouverte, l’égalité hommes-femmes, une justice fondée sur les droits humains, non divins ; et puis la laïcité, une société juste, fraternelle et tolérante, l’amour et la vie, l’amour de cette vie, non la passion de la mort. »

« Résister à la nuit » Olivier Pascal-Moussellard Téléram 3471

Et en la recopiant, je me dis que peut-être les sources, justement, sont à raviver, la folie meurtrière étant un symptôme révélateur, une expression paroxystique du malaise. C’est-à-dire que le « eux » contre « nous » sonne dissonant dans un monde globalisé.

J’ai aussi beaucoup apprécié la réflexion de Yuval Noah Harari, comparant le terroriste à une mouche, La stratégie de la mouche : pourquoi le terrorisme est-il efficace ? Sa réflexion met les événements en perspective et permet de prendre un recul salutaire. Je citerai ici un court passage :

« Il en va de la responsabilité de chaque citoyen et de chaque citoyenne de libérer son imagination, et de se rappeler quelles sont les vraies dimensions de la menace. C’est notre propre terreur intérieure qui incite les médias à traiter obsessionnellement du terrorisme et le gouvernement à réagir de façon démesurée. »

Yuval Noah Harari, « Pourquoi le terrorisme est-il efficace ? »

En résumé, ne pas s’emballer, raison garder, cultiver la joie de vivre pour montrer que c’est possible, dans l’esprit de Prévert…

Il_faudrait_essayer_d_etre_heureux_ne_serait-ce_que_pour_donner_l_exemple_-10266

Avec mon rythme de vie décalé — plus proche de l’horaire du soleil que de celui de la pendule, notamment pour le repas de midi (mais qui a décrété qu’il fallait déjeuner à midi ?) —, rythme qui me convient mais qui ne facilite pas la vie sociale, je me dis que je vivrais bien en ermite. Dimanche dernier, donc, je suis allée voir ce que ça donnait dans les forêts de Sibérie. Le film est magnifique, mais très peu pour moi l’installation au bord du lac Baïkal : les conditions de vie y sont trop extrêmes : je veux bien vivre seule, mais avec un minimum de confort et assez de réserves pour subvenir à mes besoins en toutes circonstances. Solitaire, mais peu aventurière… Pas question d’être complètement isolée. Non, faut pas exagérer. Je vivrais bien dans un chalet retiré au bout d’un chemin du genre « vieilles routes sinueuses et inhabitées qui mènent hors des villes… une route qui conduise aux confis de la terre… où l’esprit est libre », routes dont Henry David Thoreau a la nostalgie. Un chemin que je pourrais suivre en sens inverse pour accéder à la ville à chaque fois que j’aurais besoin de me ravitailler.

Ermite, mais modéré. Ermite moderne ? En tous cas pas pêcheuse, ni chasseuse, plutôt végétarienne. Tendance Arthur Keelt (précédemment évoqué ici). Aucun mur invisible entre moi et le monde du genre de celui du film de Julian Pölsler qui m’avait beaucoup impressionné.

J’aime la solitude. C’est mon refuge pour me ressourcer, me centrer, me retrouver. J’en ai besoin pour écrire. Mais je n’en demeure pas moins un animal social. Un peu sauvage, un peu ours, mais social malgré tout (sinon pourquoi le langage ?).

Ma solitude, c’est ma liberté… Alors, sur un air de Moustaki, allons-y :

Ma solitude, longtemps je t’ai gardée, comme une perle rare
Ma solitude, longtemps tu as été mon refuge, mon rempart
Où je me reposais, où je me ressourçais, à l’abri des regards
Où sans être jugée, je pouvais briller comme une star

Ma solitude, loin des voix qui criaient, je me sentais solide
Ma solitude, dans ton cocon douillet je me sentais avide
De vivre pleinement, dans l’instant présent, sans aucune armure
Oubliés les horaires, libre comme l’air, proche de la nature

Ma solitude, tu as su protéger tous mes rêves de plume
Ma solitude, avec toi pour alliée, aujourd’hui j’les assume
Tous ces mots dans ma tête, prêts à faire la fête, s’agitent et s’animent
Eclos dans ton silence, les voilà qui dansent en prose ou en rimes

Ma solitude, mon carré réservé, au cœur de ma vie
Ma solitude, tu es ma liberté, ma liberté chérie
Si pour te satisfaire, je suis solitaire, c’est sans amertume
Pour un blond pour une brune, décrocher la lune n’est pas ma coutume

Version non définitive.

Mais aujourd’hui, solitude rime avec plénitude.

Je préfère la lune et le chardon au ballon rond

Il y a d’abord eu la Marseillaise. Ah, un match de foot et dans le voisinage on soutient avec ferveur l’équipe de France. Bon. J’ai mis un CD et fermé la porte-fenêtre.

Quand je suis allée arroser les fleurs dehors, j’ai entendu des acclamations. Tiens, ils viennent de marquer. Relevant la tête, j’ai aperçu la lune dans le coucher de soleil. Spectacle autrement plus plaisant pour moi. Juste un sourire au-dessus des nuages roses. Je suis allée chercher mon appareil photo.

160707_Lune

Et puis voilà l’heure de me mettre au lit parce que je me levais tôt ce matin. Perfide, j’ai souhaité que la France perde le match pour espérer pouvoir m’endormir tranquillement. Mais ils ont gagné. Aux acclamations : « on est en finale, on est en finale, on est, on est, on est en finale ! » j’ai répondu : « et on s’en fout, et on s’en fout, et on s’en fout ! »

Après, il y a eu les klaxons. J’étais effondrée. Sérieusement, comment peut-on s’enflammer pour la victoire de l’équipe millionnaire de France dans le contexte politique actuel ? Alors que l’UEFA est exonérée d’impôts pour l’organisation de la compétition. Alors que le gouvernement passe en force sa loi travail qui ramène les salarié-es au XIXe siècle. Alors que l’idéologie néo-libérale gangrène l’hôpital, l’école et détruit les services publics. Alors qu’il y a à se demander si nous pouvons encore être considérés comme des citoyen-nes ou seulement comme des bêtes de somme.

Du pain (industriel), des jeux, c’est bien assez pour les gueux !

Ça sent la fin de civilisation, moi j’dis !

 Je m’emballe, je m’énerve, tout en sachant que ça ne sert à rien (et c’est encore plus énervant).

Respiration.

Bouddha… euh, non, Gandhi a dit : « sois le changement que tu veux voir dans le monde. »

Ok. Donc. D’abord : arrêter de juger. Déjà, je ne juge pas les herbes mauvaises. Je laisse pousser, par curiosité et pour admirer les fleurs. Cette année, j’ai laissé pousser un énorme chardon à côté du romarin. Hier, j’ai observé qu’il n’était plus tout vert, mais qu’une boule violette avait éclos. Oh ! Beauté de la nature ! Piqûre d’émerveillement, si je puis dire.

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Et pour en revenir aux voisins : ils peuvent mettre des drapeaux aux fenêtres si ça leur plaît, ils on le droit d’être contents de la victoire de l’équipe de France (juste, ne faites pas trop de bruit, je voudrais pouvoir dormir…).

Au sujet de la société… Je m’en sens de plus en plus déconnectée. J’ai fait un pas de côté.

Les choses sont telles qu’elles sont.

Déprimantes…

Mais non ! Pas que !
Il y a des faits et des conséquences. Comme le répète le vieux fermier chinois du XIXe siècle (dont Jean-Jacques Crèvecœur raconte l’histoire dans cette vidéo) : « est-ce bien, est-ce mal, je n’en sais rien, je ne connais pas la fin de l’histoire. »

Par contre je veux bien apporter y mon paragraphe à cette histoire.