Orage

Par une fin d’après-midi noire et grondante, Josée roulait au pas et maugréait, les mains crispées sur le volant de sa « demi-voiture » comme l’appelaient la plupart de ses collègues.

— Non, mais, quel temps pourri j’vous jure ! Ça ne devrait pas exister des orages pareils ! Paraît qu’une voiture ne peut pas prendre la foudre. Ouais. Il paraît. Mais on ne sait jamais… Vivement que je sois à la maison ! C’es infernal, je n’y vois rien ! Encore heureux qu’il n’y est pas de circulation…

Le nez collé au pare-brise que le balai d’essuie-glace ne réussissait pas à dégager de la pluie diluvienne, Josée ralentit encore. Cinquante mètre avant tourner à gauche. Elle mit le clignotant et s’arrêta au feu tricolore qui venait de passer au rouge.

— Et merde ! Il aurait pas pu rester au vert ! Décidément, tous les éléments sont contre moi !

Un formidable coup de tonnerre la fit sursauter. Elle imprima un peu plus le volant dans ses paumes et, les yeux plissés, scruta alentour. Elle aperçut des ombres sous l’Abribus du coin de la rue sur laquelle elle allait s’engager. Elle en fut d’abord surprise. Puis intriguée. Deux individus semblaient penchés au-dessus d’un troisième. Josée sentit le rythme de son cœur s’accélérer. Elle refusait consciemment de se rendre à l’évidence, pourtant, elle percevait qu’il se passait quelque chose. Quand le feu changea de couleur, elle enclencha la première et avança avec lenteur, les yeux rivés sur l’Abribus. Devait-elle s’arrêter ? Elle essayait d’analyser la situation, mais des pensées contradictoires l’assaillaient : « ils sont trois, je suis seule. Mon portable est déchargé… Je les ai vus, mais ils ne le savent pas… J’aurais très bien pu ne pas les voir. Je suis à cinq minutes à peine de chez moi et donc d’un téléphone. Je suis un monstre si je ne m’arrête pas ? Oh, mais, après tout, il n’y a peut-être rien de grave. C’est mon imagination qui s’emballe. Tout de même… »

Elle arrivait à hauteur des trois personnes, prête à appuyer sur l’accélérateur, quand un éclair illumina distinctement la scène : deux hommes soutenaient une vieille femme évanouie. L’image se figea dans la tête de Josée. Elle sentie sa poitrine exploser : L’homme qui tapotait tout doucement les joues de la vieille femme était l’homme de sa vie. Trait pour trait. Elle ne l’avait jamais vu, mais elle en était sûre. Elle aurait voulu se jeter dans ses bras. Celui qui prenait le pouls de la malade n’était autre que le docteur Peloux qui l’avait opérée d’une péritonite suraigüe, lui sauvant ainsi la vie, deux ans auparavant. Sans lui, elle ne serait pas là ce soir.

Le pied hésitant sur la pédale d’accélérateur, Josée passa devant l’Abribus. S’arrêter ? Pour faire monter qui ? Le sublime inconnu ? Le docteur Peloux ? La vieille femme qui était peut-être en train de mourir ? Alors que les deux hommes étaient toujours affairés autour de la dame, Josée eut la très désagréable impression d’être fixée par trois visages interrogateurs. QUI ?! Josée paniqua, voulut fuir, fit vrombir le moteur, et dans un sursaut de raison, écrasa la pédale de frein. La K cala. Josée redémarra, enclencha la marche arrière et s’arrêta à hauteur de l’Abribus. D’un doigt tremblant et décidé, elle fit descendre la vitre.

— Vous avez besoin d’aide ? Docteur, je peux faire quelque chose ?

C’est le jeune homme qui prit la parole.

— Il faut conduire cette femme à l’hôpital sans tarder.

— Comment ?

Josée réalisa l’incongruité de sa question au moment où le mot sortait de sa bouche, mais fut incapable d’ajouter quelque chose. Le docteur Peloux s’approcha de la voiture et expliqua, tout en dévisageant Josée :

— Cette femme vient de faire un malaise. Elle doit être conduite à l’hôpital. Je vous aurais bien demandé de l’emmener, mais je crois que… il serait plus raisonnable que je prenne le volant. Si vous me permettez d’emprunter votre voiture.

— Oh mais oui, bien sûr ! Evidemment Docteur.

Josée, fébrile, sortie maladroitement de sa voiture et courut tenir la portière passager ouverte pendant que les deux hommes installaient la vieille femme à l’intérieur. Quelques minutes plus tard, la Ka repartait, laissant sur le bord de la route deux êtres que la pluie indifférait.

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