Lundi : première traversée

Estelle a entendu miauler dès son réveil. « – Je viens minou » a-t-elle lancé de la fenêtre de sa chambre. « – J’arrive » répète-t-elle de sa cuisine.
Bientôt.

En ouvrant les volets de son salon, elle voit ses voisins du 45, Monsieur et Madame Séville, de retour de la boulangerie ou du bureau de tabac, enfin, peu importe, ils rentrent chez eux. Estelle les salue et leur demande si Marie-Christine est là. La réponse de Madame Séville la laisse pantoise :
« – Ah, mais non, la maison est en vente. Jean-Paul et Marie-Christine n’habitent plus là.  »
« – Oui, j’ai bien vu le panneau sur le portail, mais je ne savais pas qu’ils étaient partis… Je voulais leur demander pour aller dans la cour derrière. Il y a un chat qui miaule dans l’arbre. »
« – Ah oui, on l’a entendu aussi. Tu crois pas qu’il va redescendre ? »
« – C’est qu’il y est depuis au moins hier. Je vais voir si je peux passer par dessus la clôture.  Bonne journée. »
« – Bonne journée. Dis, tu nous appelles si tu as besoin d’aide. Tu ne te gênes pas avec nous. »
« – Oui, je sais Madame Séville. Merci. »

Maison à vendre. Les voisins ont déjà déménagé. Ben oui, évidemment. Mais quand ? Estelle ne s’en est pas aperçue. Faut-il qu’elle soit fermée dans sa bulle et coupée de ce qui se passe autour d’elle ! C’est un sentiment assez désagréable, mais elle met de côté le jugement qui l’assaille. Le chat l’attend.

La chaleur semble être de retour en ce milieu d’automne. Estelle a chaud dans son gilet. Elle a enjambé son grillage pour passer dans le champ, terre nue, après les moissons. Elle le traverse, portant avec elle un marche-pied acquis il y a quelques mois suite à des échanges avec des amis au sujet de la bonne position pour le travail intestinal quand on est aux toilettes. D’un partage d’article, la discussion s’était enflammée autour de l’objet adéquat pour surélever les pieds. C’est Jenny qui avait suggéré le marche-pied qu’on trouve dans les magasins d’équipement d’équitation. « Il faudra que je pense à la remercier » se dit Estelle.

Face au grillage, elle pose le marche-pied de l’autre côté et prévient le chat de son arrivée imminente tout en cherchant le moyen le plus sûr de passer dans la cour de la maison 42 à vendre. Pied gauche sur le muret de la clôture voisine, elle s’agrippe fermement à un piquet et enjambe le grillage dans un mouvement plus empoté que souple. Estelle n’est pas du genre sportive et le manque d’exercice physique se fait vite sentir dans son corps de quarante-cinq ans. Elle va se placer sous l’arbre, tête en arrière, cherchant le chat du regard, tout en se sentant, elle-même, observée : la dame du 41, qu’elle ne connait pas, est à sa fenêtre. Estelle focalise son attention sur le chat.

« – Me voilà minou. Alors, tu es où ? »

Elle finit par apercevoir la robe tigrée de Yogeeti, sur une grosse branche, à proximité du tronc, à trois mètre du sol. Et c’est avant tout un soulagement d’avoir retrouvé son chat. Certes, il est dans une posture délicate, mais il est là. Certes, elle ne pourra jamais l’atteindre avec son marche-pied, mais il y a certainement quelqu’un dans le voisinage qui possède une  échelle. Estelle parle à Yogeeti, pour le rassurer, l’amener à descendre de son perchoir, tout en faisant le tour de l’arbre, cherchant un endroit où il serait possible de s’agripper, de grimper peut-être… Cela semble possible… Pour une personne qui en aurait l’habitude, une personne un minimum sportive… Yogeeti reste accroché à sa branche. Penaud. Il miaule. Estelle est mue par une énergie de sauveuse :

« – T’inquiète pas mon Yogeeti. Je vais te trouver une échelle. Je reviens. »

Douche cérébrale (1)

Lundi 24 octobre

Hier soir j’ai entendu un chat miauler dehors. Je suis allée voir. Je crois qu’il est dans l’arbre chez les voisins. Ce matin il miaule toujours. Je vais aller frapper chez eux. Mais il est huit heures et demie et je me dis que c’est peut-être encore tôt. Les volets sont fermés. Mais peut-être qu’ils ne sont pas là… Dans ce cas, je fais quoi ? Je passe par dessus la clôture ? J’en serais capable même si je me dis que ça ne se fait pas.

Yogeeti n’est pas rentré depuis plus de vingt-quatre heures, je me demande si ce n’est pas lui qui est coincé là-haut. Raison de plus pour aller l’aider. Donc, j’expédie mes trois pages et j’y vais. Il sera bien neuf heures. J’expédie, oui, mais en écrivant quoi ? J’aurais quand même l’impression d’agir comme une voleuse si je dois passer par dessus la clôture… Ah… J’ai un projet, du moins un objectif, aider un chat, qui est peut-être Yogeeti, à descendre d’un arbre. Bon. C’est même un but, j’ai besoin de l’aide d’autrui. Donc, il me suffit dans un premier temps d’aller sonner à la porte. Et si ça ne répond pas, d’aller sonner chez les voisins d’à côté. Et si ça ne répond pas, de passer par dessus la clôture. J’ai donc plusieurs solutions. Il ne me reste plus qu’à passer à l’action. Je crois que j’ai besoin de me donner la permission… Ok. Je respire un grand coup. Et je prononce la phrase magique : « je reconnais et j’accepte qu’habituellement j’ai peur de déranger, mais, exceptionnellement, pour ce matin, je me donne la permission d’aller sonner chez les voisins pour venir en aide au chat qui miaule dans l’arbre. » Voilà. Je vais y aller. Je suis déjà habillée. Je me suis préparée dès que j’ai entendu miauler. Pas question de traîner ce matin. J’ai pris le temps d’ouvrir mon cahier pour écrire parce que je trouvais qu’il était trop tôt pour aller sonner chez les voisins et pour me donner du courage aussi. Ah la la la la la la. J’en ai besoin de courage, tellement j’ai du mal à sortir de ma coquille. Qu’est-ce que m’avait dit Geneviève l’autre fois ? Que je devais sortir de ma zone de confort… Ben voilà une belle occasion. Toc, toc, toc, bonjour, j’ai entendu miauler, je crois qu’il y a un chat dans l’arbre derrière chez vous. Vous l’avez pas entendu ? Ah, et vous l’abandonnez à son triste sort ! (euh, non, je vais éviter ce genre de remarque.) Est-ce qu’on peut faire quelque chose ?

Je crois que je suis en train de m’enrhumer. J’ai le nez qui coule et qui surtout commence à s’encombrer. Pfffff. Bon, faudrait que je me mouche là, ce qui veut dire me lever pour attraper un mouchoir. Euh, je peux pas finir ma dernière page d’abord ? Bien sûr que je peux. En reniflant un peu. Ce qui n’est pas gracieux. Mais là franchement… Non, en fait, je ne m’en fous pas. Je n’ai à plaire à personne, mais je préfère ce qui est gracieux. Je n’irais pas jusqu’à écrire que je préfère être gracieuse, parce que je ne crois pas l’être complètement. Ouaich… La prise de tête du matin ! En même temps c’est pile poil l’objet de ces trois pages : me libérer la tête. N’empêche… Prise de tête… La coupeuse de cheveux en quatre plutôt. Un seul suffit. Oui, vas-y, Estelle, dépêche-toi de finir pour aller te moucher. Renifler ne va plus suffire, là. Y a une goutte qui continue son chemin jusqu’à l’extrémité de ma narine. Non, elle ne va pas tomber, mais elle me titille. Allez, allez, plus que trois lignes et puis je me mouche et puis je vais ouvrir les volets du salon et puis je vais sonner chez les voisins. J’y suis presque. Voilà. Ça y est. Yes !

dimanche soir

Un miaulement dans la nuit. Comme un appel. Etonné. Ou peut-être apeuré.

Estelle, interpelée, pose le torchon à vaisselle sur le dossier de la chaise la plus proche et sort sur la terrasse.

Le miaulement se répète. C’est un appel de détresse qui vient de l’arbre de la maison 42. La jeune femme lui fait savoir qu’elle l’a entendu :
« – Minou, minou… Minou ? »

Le chat miaule de plus belle. Estelle rentre chez elle, attrape une lampe de poche dans un tiroir, enfile une paire de baskets et gagne le fond du terrain. Elle enjambe le grillage et marche d’un pas décidé jusqu’à la clôture de la propriété qui la sépare de l’arbre immense. Elle en éclaire les branches d’une lumière faiblarde qui pourrait faire croire à ses voisins que quelqu’un rode dans le champ, mais la maison, sans lumière, semble endormie.  La petite lampe de poche éclaire insuffisamment pour voir quoi que ce soit à travers le feuillage sombre. Les piles ! Ça fait combien de temps que la lampe dort dans le tiroir ? Estelle appelle à nouveau le chat d’une voix tendre pour le rassurer :
« – Minou, minou, qu’est-ce que tu fais là-haut ? Allez viens, descend. »

Le chat miaule, mais ne bouge pas. Se sentant impuissante, Estelle promet à l’animal de revenir quand il fera jour et rebrousse chemin. Une nuit perchée dans un arbre ce n’est pas dramatique. Et peut-être même qu’il sera redescendu demain ce chat. Quel chat ? Un jeune chat du voisinage ? Yogeeti ? Estelle balaye l’idée d’un mouvement de tête. Même si elle n’a pas vu son jeune matou depuis la veille, elle ne peut imaginer que ce soit lui là-haut.

Ce n’est pas son habitude.

Du genre sauvage, il ne sort jamais très longtemps. Discret et silencieux, il préfère rester à l’abri à la maison, sous un lit, ou à la cave. En grand timide, il sait se faire oublier.

Ce n’est pas non plus son habitude de disparaître plus de vingt-quatre heures…