Mercredi matin avec les voisins

[Yogeeti, le chat d’Estelle, est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. La jeune femme a tenté d’aller le chercher à l’aide d’une échelle, trop petite, a installé une bâche, sans succès : le chat reste toujours perché, malgré la pluie, malgré l’orage. N’ayant rien pu faire d’autre que d’imaginer de nouvelles solutions le deuxième jour, elle espère retrouver son chat le jour suivant.]

La pluie a fini de tomber mais le ciel demeure couvert et l’atmosphère humide. Peu importe les conditions météorologiques, Estelle est déterminée à aller chercher Yogeeti aujourd’hui. Les mots posés dans son cahier et le thé qu’elle a bu au petit-déjeuner lui ont redonné de l’énergie.

Estelle remonte le panier de la cave, le sangle d’une corde. C’est un panier en osier dans lequel Yogeeti va parfois dormir. Il y a une couverture bleue à l’intérieur. Estelle espère rassurer son chat avec ce panier et pouvoir le faire descendre en douceur. Coup d’œil à la pendule. Neuf heures vingt. Il est temps d’aller rendre visite à monsieur et madame Cottençon.

Estelle traverse la rue et frappe à la porte du 122 qui s’ouvre cette fois. Madame Cottençon portant un tablier écoute les explications de sa voisine qui a l’âge de sa fille, d’ailleurs elles allaient à l’école primaire ensemble.

– Ah, c’est ton chat qu’on entend ? Mais qu’est-ce qu’il est allé faire là-haut ?

Estelle aimerait bien le savoir… Elle bafouille un « je ne sais pas… » , ce n’est pas le moment d’argumenter. Elle vient seulement demander une grande échelle. Que possède effectivement madame Cottençon.

– Oui, j’en ai une dans le garage. Tu peux la prendre bien sûr. Par contre, je ne vais pas pouvoir t’aider à la transporter, j’ai mal à l’épaule.

Estelle propose de repasser plus tard dans la journée, avec Yoann. Madame Cottençon hésite.

– On sera parti…

– Mais elle est bien lourde cette échelle ?

– Viens voir.

Estelle suit sa voisine dans son garage. De l’autre côté de la rue, monsieur et madame Séville discutent de l’installation d’un volet roulant devant leur porte d’entrée. Aperçevant madame Cottençon en compagnie d’Estelle, ils viennent les saluer.

– Bonjour. Alors vous avez une grande échelle pour aller chercher le chat ?

– Oui, seulement je ne peux pas la porter à cause de mon épaule.

Madame Séville se tourne vers son mari :

– Dis, tu peux lui donner un coup de main, toi ?

– Oui bien sûr.

Monsieur Séville entre dans le garage et décroche l’échelle fixée au mur.

– On va passer par dessus le portail, ce sera plus simple.

Estelle fait oui de la tête. Madame Séville répond à la moue interrogative de madame Cottençon :

– Comme Marie-Christine et Jean-Paul ne sont plus là, on ne peut pas rentrer. C’est tout fermé.

– Ah… Bon, vous m’excusez quelques minutes j’ai des haricots sur le feu.

Et tandis que madame Cottençon disparait dans sa maison, madame Séville dit à Estelle avoir entendu son chat miauler la veille au soir.

– Oh la la, quelle tristesse ! Ça fait deux jours maintenant. Pauvre chat.

– Il miaule quand il m’entend rentrer, ou dès que j’ouvre la fenêtre.

– Ah oui, il reconnait la voiture ! C’est qu’ils sont malins. Tu sais que Walter vient nous voir dès qu’ils nous entend rentrer. Il vient chercher ses croquettes.

– Oh madame Séville, vous n’êtes pas obligée de lui en donner.

– Ah mais, j’y tiens. Je l’aime ton chat, tu sais.

Estelle le sait effectivement. Elle sourit, un peu gênée. Un peu forcé le sourire. Elle n’attend qu’une seule chose être dans la cour de la maison de Marie-Christine et Jean-Paul. Madame Cottençon réapparait et la petite troupe traverse la rue dans l’autre sens en direction de la maison 42. Estelle et monsieur Séville portent l’échelle, chacun à un bout. Madame Séville interpelle le compagnon de madame Martin occupé dans son garage ouvert.

– Dites, vous ne voudriez pas nous donner un coup de main ? Vous pourriez monter dans l’arbre.

– Oh la, non ! J’ai le vertige. Mais, vous avez prévenu Marie-Christine et Jean-Paul ? Parce qu’imaginez qu’ils passent et vous trouvent chez eux, ça ne va sûrement pas leur plaire. Vous connaissez le caractère de Marie-Christine…

Estelle acquiesce :

– Oui, bien sûr qu’il faut les prévenir. Je suis complètement d’accord, mais je ne sais pas où les joindre alors je reste focalisée sur le plus pressé, c’est-à-dire mon chat. Cela dit, si vous avez leur numéro, je les appelle.

– Oui, je peux vous le donner. Attendez…

Tandis que monsieur Ollivier fait défiler les numéros du répertoire de son smartphone, Estelle court chez elle chercher de quoi écrire.

– Voilà, je vous écoute.

Monsieur Ollivier tient son portable à bout de bras, plisse les yeux, il dicte deux numéros à Estelle. Elle s’isole dans l’entrée de sa maison et compose le premier. C’est une voix d’homme inconnu qui lui répond. Estelle balaye le doute qui lui traverse  l’esprit — qui cela pourrait être d’autre que Jean-Paul ? — se présente succinctement en tant que la voisine du lotissement et demande l’autorisation d’enjamber la clôture pour aller chercher son chat coincé dans l’arbre. La réponse de son interlocuteur fait comprendre à Estelle que son doute était fondé et qu’il y a erreur sur la personne.

– Quel arbre ? Ma mère habite effectivement le lotissement de Chaponay, au 43, mais il n’y a pas d’arbre dans sa cour.

– Au 43 ? Oh, pardon excusez-moi. Je me suis trompée de numéro. Pardon, désolée…

Et Estelle raccroche, confuse (la prochaine fois ça vaudrait le coup de demander qui est au bout du fil). Elle sort dire à son voisin qu’il ne lui a pas communiqué le bon numéro.

– C’est le fils de Marie-Rose qui m’a répondu…

– Ah…

Monsieur Ollivier cherche à nouveau dans son répertoire et lui donne un autre 06. Estelle s’isole à nouveau, laissant ses voisins papoter. Personne ne décroche, mais elle arrive sur le répondeur de Marie-Christine. Elle laisse un message et compose le deuxième numéro, celui de Jean-Paul, cette fois. Estelle se présente à son ancien voisin qu’elle connait sans le connaître, c’est-à-dire de vue seulement, sans avoir jamais vraiment échanger un mot avec lui, tout au long de ces années de voisinage — combien d’années au juste ? Elle ne saurait le dire. Par contre, aujourd’hui elle a quelque chose à lui dire, quelque chose d’important à lui demander. Elle lui dresse le tableau, lui demande l’autorisation de passer par dessus la clôture pour aller récupérer son chat. Ce à quoi il répond par le oui attendu. Estelle est soulagée. Elle le remercie et va transmettre son feu vert à ses voisins qui l’attendent dehors sans madame Cottençon retournée à ses fourneaux.

Monsieur Ollivier propose de passer par la petite barrière devant chez lui, au lieu de faire le tour par derrière.

(A suivre…)

 

Douche cérébrale (3)

Mercredi 26 octobre

Je voudrais être vive, je voudrais être forte, je voudrais être dynamique, aller chercher une grande échelle, la porter en courant au pied de l’arbre, la poser avec détermination. Et voir Yogeeti descendre. Ou attendre Yoann en fin de journée et monter le chercher. Mais voilà, je me sens fatiguée, tendue, raide. Trop stressée pour avoir bien dormi. Et je suis en train de choper la crève ! Merdum ! La gorge qui gratte, le nez qui s’encombre. Ça sent pas bon. Et puis en prime j’ai mal aux reins. Allez Estelle, ça va aller. Respire un grand coup.

Je suis fatiguée et tendue et je ne sais pas quoi écrire. Je n’ai pas envie d’écrire. Ah quoi bon écrire ? Pffff. Pourquoi j’écris d’abord ? A quoi ça sert ? Yogeeti. Dans l’arbre. Encore. Purée, mais pourquoi il n’arrive pas à descendre ! Yogeeti, t’as peur ? Mon chou. Mon chat. Je suis là. Pas très puissante, mais je suis là. Si j’étais girafe, tu pourrais descendre le long de mon cou… C’est l’image qui m’est venue hier. Purée, je suis incapable de ne pas être fatiguée. Ça me saoule ! Et ? Et je suis artiste. C’est l’exercice que Mireille nous avait fait faire l’année dernière dans son atelier. Je ne sais plus ce qui me saoulait ce soir-là, mais je répétais « ça me saoule » à chaque fois qu’elle me demandait « et ? » . Elle est passée à la personne suivante et c’est là que j’ai compris que pour sortir du cercle infernal, il suffisait de se connecter à sa qualité profonde (bon, ça fonctionne pour les situations pas trop désespérées…). Moi, j’étais obtuse : « ça me saoule ! » et puis c’est tout. « Ça me saoule. » Et là maintenant je tousse. J’ai vraiment quelque chose dans la gorge. Besoin de boire quelque chose de chaud.

Comment je peux être là, fatiguée, avachie sur la chaise, jambes croisées, tête appuyée sur la main droite, alors que Yogeeti est toujours à quatre mètres du sol ? Je devrais voler à son secours. Sauf que je ne suis pas wonder woman… J’ai l’impression d’être un poids mort ou pas loin. Mon corps pèse des tonnes. Il me montre ses limites. Ouaich, mon corps, je t’aimerais plus vif, plus résistant. J’exagère ? Ben oui, peut-être, mais bon.

Je me rappelle un rêve de cette nuit. Les parents dans la maison. Le daron avait enlevé la cheminée. La pièce était plus grande, mais pas pour longtemps, parce qu’après il y avait plein de meubles pour la combler voire la surcharger. Et puis j’étais à une animation tzigane. Une jeune fille allait conter une histoire. Je me suis assise à la grande table où était la conteuse. Il y avait des chaises en arrière plan contre un mur. Ça se passait sur une terrasse couverte. Et puis, je vois passer… Matthieu Kassovitz, je crois bien. Grande émotion pour moi, mais lui ne me voit pas du tout. Sur ma gauche, il y a un jeune homme assis sur la rambarde qui me regarde. Il me fait des signes, d’un air de dire : « Eh regarde-moi. Matthieu Kassovitz c’est moi. » Ça me fait rire. Et je suis en bien meilleure forme que je ne le suis ce matin.

Je vais boire une infusion bien chaude. Voire un thé… Et puis je m’habillerai et j’irai sonner chez les Cottençon. Ils n’étaient pas là hier matin quand j’y suis passée. Ils sont rentrés plus tard. Quand je me préparais à partir au boulot. Oh la galère hier ! J’ai mangé à moitié avant de partir et encore, de la soupe, parce que les haricots n’étaient pas cuits. 

J’ai des frissons. Pourtant, je n’ai pas froid. Je sens ma gorge enfler de l’intérieur. Bouh ! En fait, j’ai froid sur le cou. Dehors il y a du brouillard. Mais il ne pleut plus. J’espère que le soleil va sortir. Allez, Yogeeti, je viens !

(A suivre…)

Mardi après-midi : orage et désespoir

[Yogeeti, le chat d’Estelle, est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. La jeune femme a tenté d’aller le chercher à l’aide d’une échelle, trop petite, a installé une bâche, sans succès : le chat reste toujours perché, malgré la pluie, malgré l’orage. Le lendemain, après avoir cherché de nouvelles solutions, Estelle doit se résoudre à partir au péage 04 où elle travaille cet après-midi.]

Il y a des gens qui arrivent de bonne heure sur leur lieu de travail et le quittent sans tarder à la fin de la journée. Il y en a d’autres qui fonctionnent sur le modèle inverse : arrivée juste à l’heure, départ sans se presser. Estelle fait partie de la deuxième catégorie, le collègue qu’elle relève aujourd’hui, Jacques, de la première. Le temps des échanges d’usages et de la transmission des consignes : Bonjour, comment ça va ? Ça va. Comment ça s’est passé ce matin ? Tout va bien tout fonctionne. Tant mieux. Pourvu que ça dure comme ça. Bon après-midi. Merci toi aussi, salut, et Estelle s’installe au pupitre d’interventions à distance de la cabine de péage réaménagée. Elle basculera sur le poste d’encaissement à partir de seize heures quand le trafic s’intensifie. Avant l’affluence des trajets retours, son rôle consiste à répondre aux appels des bornes automatiques et intervenir sur les voies.

Avant les badges, il y avait trois cabines sur le site. Aujourd’hui, il n’en reste qu’une, ouverte par intermittence, quelques heures dans la journée. Mis à part quelques utilisateurs occasionnels qui découvrent les bornes automatiques avec perplexité, le plupart des usagers ont pris le pli et se sont adaptés sinon habitués à la disparition du personnel. Certains automobilistes sont même parfois surpris de rencontrer un humain au péage.

L’activité soutenue de ce mardi après-midi empêche Estelle de cogiter, mais c’est à peine si elle en a conscience, elle vit son poste en automate, répétant les formules d’une voix mécanique, qu’il s’agisse de répondre à distance : Bonjour en quoi puis-je vous aider ? Vous êtes sur une voie réservée pour le télépéage. Il faut prendre une voie avec une flèche verte quand vous n’avez pas de badge. Votre carte ne passe pas ? Un instant je regarde. C’est la piste magnétique qui n’est pas lue, est-ce que vous pouvez essayer le lecteur du haut. Oui, celui pour les poids lourds. Merci. Bonne journée, au revoir. ou d’accueillir les automobilistes dans sa voie : bonjour, un euro quarante s’il vous plait, merci, au revoir.

Bientôt les premiers phares. Il fait sombre et ce n’est pas seulement parce que le soir tombe vite fin octobre. La couverture nuageuse accentue le phénomène. Estelle se concentre sur les tarifs qui s’affichent sur son écran à chaque introduction de ticket,  saisit la monnaie, le billet ou la carte qu’on lui tend.

– Il y a le sans contact, si vous voulez.

Il faut un temps à Estelle pour comprendre la phrase du jeune homme. Le sans contact, la nouvelle utilisation des cartes bleues pour les petits montants ou comment les banques font entrer dans les mœurs l’utilisation généralisée de la CB à la place des espèces — comme les autoroutes font entrer dans les mœurs l’utilisation du télépéage en multipliant les voies spécialisées — Dématérialisation et fichage généralisé… Estelle explique à l’automobiliste que la machine lit la piste magnétique.

Dernière heure, la circulation commence à baisser. Estelle a hâte d’avoir fini. Un coup de tonnerre la fait sursauter : Ah non ! Pas encore ! Ça suffit là ! Elle s’angoisse pour Yogeeti, imaginant la peur qu’il doit ressentir. A moins qu’il ait eu le courage de descendre… Peut-être.

A l’heure de la fermeture, elle reçoit encore un appel de l’assistant télé-exploitation du secteur voisin. Il lui demande d’intervenir sur une borne automatique pour une carte bleue non lue. Faussement docile, Estelle répond : ok, j’y vais. Intérieurement, elle peste : c’est la dernière après je ne suis plus là !

Les mains crispées sur le volant, Estelle souffre d’entendre les grondements  du ciel chargé. De retour chez elle, elle est accueillie par les miaulements rauques de Yogeeti, toujours perché. « Je suis là » lance-t-elle. Je suis là, oui et après ? Qu’est-ce que je peux faire ?

Elle se précipite sur son ordinateur dans l’espoir d’une réponse à son message du matin. Mais aucunes nouvelles, son message est toujours en attente de validation. Estelle est déçue. Elle tape « Chat coincé dans un arbre » sur son moteur de recherche, lit des discussions sur des forums, retient l’intervention d’une société d’élagage. Ce sera peut-être à envisager.

Il est tard, Estelle s’adresse une dernière fois à son chat de la fenêtre de sa chambre : demain Yogeeti, demain. Il fera meilleur et Yoann va venir te chercher. Courage. Plus qu’une nuit.

Walter est déjà endormi sur la couette, Bagheera plus frileuse l’attend pour se blottir contre elle, indifférents, l’un comme l’autre, au sort de leur congénère.

(A suivre…)

Mon P’tit bouchon s’en est allé

Missy repose sur l’oreiller sur l’étendage transformé en arbre à chat. Pour elle.
Dors ma belle !

A la tombée de la nuit, elle est sortie devant la maison alors que j’ouvrais la porte pour aller arroser les marguerites. Elle a  foncé entre Beline et Avril. « Mais tu es toute folle ! » je lui ai dit. « Tu es folle et c’est comme ça que je t’aime. » J’ai rentré l’arrosoir et suis ressortie avec des emballages à jeter dans la poubelle jaune. J’ai vu Missy courir et la voiture la faucher. J’ai vu Missy en l’air, sans avoir bondi, la voiture passer sans s’arrêter et le corps de Missy à terre secoué de soubresauts.

J’ai crié avant de me précipiter.

Il y avait du sang sur le goudron. Son sang. Son petit corps qui tressaillait encore. Son œil fixe. Son regard vide. Son museau ensanglanté. Mes mains dans son pelage cherchant les battements de son cœur. Mes mains pour lui dire : je suis là. Pour l’accompagner dans ses derniers instants.

Je la regarde dormir.

Son petit corps est maintenant tout raide.

Sa fougue, ses câlins, sa folie vont me manquer.

1705_Missy

Mardi matin : sous la pluie

[Estelle a entendu un chat miauler dans l’arbre d’une propriété voisine à vendre. C’est son chat, Yogeeti, qui n’ose plus redescendre. L’échelle qu’Estelle a trouvée chez des voisins est trop courte pour accéder à son chat. Il devra passer une nouvelle nuit perché. Le lendemain matin, Estelle a plusieurs idées en tête, mais il pleut.]

Estelle regarde désespérément le paysage détrempé par la porte-fenêtre de la cuisine. Pas la peine de songer à grimper sur une échelle par ce temps pourri. Il n’y a rien d’autre à faire qu’à attendre. La journée va être longue.

Estelle envoie un texto à son frère Yoann. Un texto le plus concis possible, sans abréviations, par respect de son interlocuteur et de la langue. « Salut, Yogeeti est monté dans un arbre et n’ose plus en descendre. Peux-tu passer demain soir après le boulot ? Est-ce que tu connais quelqu’un qui a une grande échelle ? Merci. A bientôt. Bises. » Au mieux, elle aura une réponse à l’heure du déjeuner.

C’est une fois le message envoyé, qu’Estelle croit se souvenir que ses voisins d’en face au 122, les Cottençon, ont, ou ont eu en tous cas, une grande échelle pour monter sur le toit. Elle se demande pourquoi elle n’a pas pensé tout de suite à eux, qu’elle connait mieux que ses voisins du 43 ou les Marceau du 120. Elle traverse la rue sous la pluie et va toquer à la porte. Une fois. Puis deux. Mais il n’y a personne. Estelle s’encourage : demain, il fera meilleur, les Cottençon seront chez eux et Yoann ira chercher Yogeeti. Il faut être patiente…

De retour sur le pas de la porte-fenêtre de sa cuisine, elle fixe l’arbre, pensant très fort à son chat là-haut, lui transmettant, une nouvelle fois, son soutien, sa confiance, son amour, toute l’énergie dont elle est capable pour le rassurer et l’inciter à descendre de lui-même. Porté par tant de bienveillance, Yogeeti va retrouver la terre ferme. C’est ce qu’Estelle veut croire.

Une petite voix lui dit d’entrer en communication avec lui. A quoi sert d’avoir fait un stage en communication animale l’été dernier si ce n’est pas pour le mettre en application ? Oui, mais… Ses doutes lui rappellent que c’est plus difficile avec ses propres animaux au début. Son mental lui signale qu’elle va être un peu juste en temps aujourd’hui. Estelle soupire pour évacuer sa discussion intérieure sans fin : ok, je le ferai demain, je vais déjà envoyer sa photo au groupe avant de partir au boulot.

Elle s’installe face à son ordinateur, cherche une photo de Yogeeti dans ses albums, surprise de ne pas en trouver une récente. Aucune photo de Yogeeti depuis la fin de l’été. Depuis septembre et l’arrivée de Myrtille, elle n’a plus fait que des portraits de la chatonne. Myrtille l’espiègle, Myrtille la curieuse, Myrtille qui renverse tout ce qui peut être renversé, qui grimpe partout où c’est possible. Myrtille qui a débarqué de nulle part un soir de septembre et qui a élu domicile la maison d’Estelle, comme Yogeeti l’année précédente et comme Mirabob quelques années plus tôt. De deux initialement, Estelle est ainsi devenue l’humaine de cinq chats : Walter, le pacha patriarche, Bagheera, la petite miss câline, Mirabob à l’oreille cassée, Yogeeti, tout doux qui a su se fondre dans la tribu sans bruit et Myrtille, la chatonne à l’énergie débordante. Aucune agressivité de la part des adultes à l’égard de la dernière arrivée. Ils l’évitent prudemment : chacun dans son coin. Aucun signe de solidarité à l’égard de Yogeeti coincé dans l’arbre… Aucun membre de la tribu ne semble touché par ses miaulements désespérés.

Estelle choisit une photo de Yogeeti dans l’herbe grasse printanière et l’accompagne d’une demande d’aide au groupe de communication animale. C’est un appel à l’aide autant pour son chat que pour elle-même qu’elle envoie avant de partir travailler.

La sonnerie du portable annonce l’arrivée d’un message. Estelle vérifie qu’il s’agit de la réponse attendue de son frère. Il passera le lendemain. Il ne connait personne ayant une grande échelle, mais il suggère à Estelle de demander aux Cottençon.  Ce sera fait pense-t-elle en voyant la voiture de ses voisins entrer dans la cour. Demain matin. Elle n’a plus le temps, elle doit rejoindre le péage.

(A suivre…)

Un an pile, après

Jeudi 8 juin, nous y voilà !
Etaient notés dans mon agenda
Trois mots à la date d’aujourd’hui
Une question en bleu : où je suis ?

Où je suis ?
Eh bien ici puis là.

En poste ce matin,
Partie sous le clair de la lune presque pleine
J’ai vu sur les écrans
Qui cachent les fenêtres
Le jour se lever.

Avant la sieste,
Au fond du jardin,
Sous le soleil de midi (heure solaire),
J’ai cueilli framboises et fraises des bois.
Gratitude pour dame nature.

J’ai aussi aperçu
Dans l’herbe haute
Au pied d’un iris
Un gros escargot.

Et en fin d’après-midi
Me voilà partie
A la redécouverte
Du tai chi chuan.
Un début de mouvement,
Des explications…
Un visage doux de femme
Crâne rasé
Me traverse l’esprit :
Mei, dans Chaolin soccer

Une question ce soir : je me demande
si je ne vais m’inscrire aux cours de tai chi chuan à la rentrée…

 

Douche cérébrale (2)

Mardi 25 octobre

Yogeeti est toujours dans l’arbre… Je suis allée sonner chez plusieurs voisins pour trouver une échelle. J’en ai trouvé une petite. Pas assez haute. J’ai installé une bâche aux branches les plus basses pour inciter Yogeeti à sauter, mais ça n’a pas marché. J’ai aussi appelé les pompiers sur les conseils de madame Séville. Ils m’ont répondu qu’il descendra  quand il aura faim et qu’il fallait simplement lui mettre une gamelle avec des croquettes ou du lait au pied de l’arbre. Sauf que Yogeeti ne mange que de la pâtée et ne boit pas de lait ! De toutes façons je n’en ai pas (à part du végétal). Bref. Je lui ai porté une assiette de pâtée. Il est resté perché. Et puis il a bien fallu que j’aille au boulot. Quatre heures en tant que receveuse quai à 03 où la cabine a été démontée hier matin, plus trois heures supplémentaires au même poste au lieu d’aller à 62 : les travaux de nuit ayant été annulés à cause du mauvais temps, l’autoroute n’a pas été coupée et il n’y avait donc plus besoin de péagère à la sortie qui n’était plus rendue obligatoire.

Comme c’est les vacances ça roule moins. Je n’ai pas eu beaucoup d’interventions à traiter. Par contre, j’avais chaud dans mon polo d’hiver. J’avais bien remarqué que la température avait monté, vu que j’étais en t-shirt à la maison et même sous l’arbre. Mais je mettais le coup de chaud sur mon état émotionnel. Et puis je me suis dit aussi qu’il ferait froid en soirée. Ben non finalement. Pas de froid, mais la pluie. Dès cette nuit (la météo avait prévu à partir d’aujourd’hui, il me semble… Enfin, la dernière fois que j’ai regardé) et Yogeeti n’a pas bougé. Malgré les coups de tonnerre, parce que ce n’était simplement de la pluie, c’était carrément orageux, Yogeeti est resté perché. Je vais continuer à faire le tour du voisinage pour une grande échelle. Si personne n’en a, je passerai une annonce au Service d’Echanges Local. L’idée c’est d’installer une grande échelle contre l’arbre pour tenter de faire descendre Yogeeti de lui-même aujourd’hui. Vu qu’il pleut, je ne vais pas monter. Et puis c’est dangereux de le faire seule. Je verrai demain avec Yoann. Faut que je lui envoie un texto. Il finit le boulot à quelle heure déjà ? Je suis prête à monter moi-même à l’échelle, même si je sais mon frère plus agile que moi, c’est surtout qu’il faut quelqu’un au pied. Et puis Yogeeti étant peureux, c’est mieux que ce soit moi qui le récupère.

J’ai aussi pensé au panier dans lequel je l’ai vu dormir quelques fois à la cave. Seulement si je veux l’utiliser, il faut que j’assure l’anse, elle ne tient presque plus. Ah la la, j’ai le cerveau en ébullition, j’élabore mille solutions. Il suffit d’une qui fonctionne. N’empêche c’est mieux d’en avoir plusieurs en stock. Je vais envoyer un appel au groupe de pratique en communication animale. J’ai bien tenté d’entrer en communication directement avec Yogeeti, mais sans protocole, je n’y suis pas arrivée. Et puis je crois que je suis trop tendue. Je lui ai tout de même envoyé plein de messages d’amour, de soutien et de confiance. Mais il est toujours là-haut. Je l’ai entendu miauler tout à l’heure. Ça me rassure, ça veut dire qu’il est bien vivant.

J’ai beaucoup d’espoir dans la solution Yoann demain.

C’est con que je travaille aujourd’hui quand même, bon en même temps, je ne pourrais pas faire grand chose, il pleut. C’est dommage qu’il pleuve. Bref.

Une bâche

[Estelle a entendu un chat miauler dans l’arbre d’une propriété voisine à vendre. C’est son chat, Yogeeti, qui appelle. Il n’ose plus redescendre. Estelle a fait le tour du voisinage pour trouver une échelle. Elle revient au pied de l’arbre.]

– Je suis de retour Yogeeti !

Estelle pose l’échelle contre le tronc, monte. Yogeeti miaule au-dessus d’elle. Estelle tend un bras, loin de son chat qui est beaucoup plus haut. Elle ne peut pas l’atteindre. C’est une déception, mais Estelle ne s’avoue pas vaincue : si elle ne peut attraper son chat, peut-être osera-t-il sauter sur une bâche à mi-hauteur pour le réceptionner… Il suffirait de la fixer entre les deux grosses branches les plus basses. Estelle s’affaire. Le résultat est assez piteux par rapport au plan qu’elle avait conçu : elle n’a pas réussi à tendre correctement la bâche et la surface de réception est assez réduite… Est-ce qu’un chat pourrait tenir dessus ? Estelle en doute, mais ça amortira au moins sa chute, comme le rideau de douche avait amorti la sienne le jour où elle avait glissé dans la baignoire : elle était alors tombée au ralenti, sans se faire mal, se tenant inutilement au pommeau de douche. Estelle imagine Yogeeti sautant sur la bâche, glissant lentement, toutes griffes dehors et se réceptionnant au sol sans difficulté. Une voix la sort de sa rêverie. C’est madame Séville qui l’appelle de son jardin.

– Alors ?

– C’est Yogeeti qui est là haut depuis hier. Il a peur de descendre et l’échelle que j’ai est trop courte.

– Faut appeler les pompiers.

– Je ne crois pas qu’ils se déplacent pour un chat…

– Mais si, c’est leur boulot quand même. Ils sont déjà venus. Je me rappelle, ils ont fait descendre un chat avec leur lance à eau.

Estelle ne voit pas d’un très bon œil le fait qu’on fasse tomber Yogeeti de l’arbre à coup de lance à eau, mais elle a envie de croire à une intervention des pompiers avec une grande échelle. Même qu’elle pourrait monter elle-même dessus pour ne pas affoler son chat. Elle rentre chez elle composer le 18.

Le pompier qui décroche lui explique que le chat va redescendre de lui-même, qu’on n’a jamais vu un chat se laisser mourir de faim : on a même vu des chats redescendre de plus de vingt mètres ! Il suffit de lui mettre une gamelle de croquettes au pied de l’arbre. C’est sûr il va redescendre. Estelle est à moitié convaincue, mais va pour la gamelle. Elle remplit une assiette de pâtée — Yogeeti ne mangeant pas de croquettes — et va la porter au pied du grand arbre. Madame Séville l’observe avec curiosité. Estelle lui rapporte ce que lui a dit le pompier. Jamais à cours d’idée, madame Séville propose à Estelle de téléphoner au Chat-made : une association qui s’occupe des chats abandonnés doit bien avoir une solution.

– Tu ne risque rien à appeler.

Non, Estelle ne risque rien, mais elle est sceptique. Elle acquiesce mollement. Peut-être… De retour dans sa cuisine, elle cherche le prospectus de l’association qu’elle a conservé dans le porte-lettres fixé au mur à côté de la chaudière. Elle compose le numéro. Le téléphone sonne dans le vide. Il est pourtant quatorze heures trente. Estelle soupire. Elle a juste le temps d’avaler un repas sur le pouce avant d’aller travailler. Employée des autoroutes, elle occupera aujourd’hui un poste de receveuse quai sur le péage principal de son secteur qui vient de voir disparaître sa dernière cabine. Ainsi va l’automatisation.

Estelle va saluer son chat avant de partir.

– Je reviens te voir demain Yogeeti. Je ne pourrai rien faire ce soir, je rentre à la nuit. Mais toi tu peux descendre. Tu peux sauter sur la bâche. Allez, courage. Je dois y aller là.

(à suivre…)

Une échelle

Estelle enjambe le grillage dans l’autre sens, traverse le champ, sa cour, pose son gilet sur la première chaise venue de la cuisine et va trouver ses voisins du 43. Les voitures sont dans la cour et le portail est fermé. Elle cherche la sonnette. En vain. Un doute l’assaille : serait-elle trop perturbée pour la trouver ? Il y a bien le numéro de la maison sur le pilier, la boîte aux lettres avec les deux noms — Madame Marie-Rose Martin et Monsieur  Christian Ollivier — est fixée sur la barrière de gauche, mais aussi improbable que cela puisse paraître, il n’y a aucun bouton où appuyer pour signaler sa présence. Et comment fait le facteur avec un recommandé ou un colis ? Il laisse un avis de passage, comme chez elle, où la sonnette du pilier n’a jamais été branchée, mais le portail reste ouvert.

Estelle rentre chez elle, attrape le bottin dans la bibliothèque de l’entrée et compose le numéro de ses voisins. C’est madame Martin qui décroche. Estelle lui expose succinctement la situation et lui demande si elle n’aurait pas une échelle. Madame Martin a entendu les miaulements : « Ah, c’est votre chat qui est là-haut ? Ah oui, le pauvre… mais, on n’a pas d’échelle. Christian, tu n’as pas d’échelle ? Qui pourrait en avoir dans le quartier ? »

Estelle est déçue. Elle sait pour l’avoir entendu plus d’une fois taper, couper ou poncer, bref, bricoler dans son garage, monsieur Ollivier très actif dans les travaux de rénovation de la maison. Elle découvre qu’une échelle ne fait pas partie du matériel de base. Elle attend silencieusement, tendant l’oreille sur l’échange entre Madame Martin et son compagnon.  Enfin, madame Martin s’adresse à nouveau à elle : « Essayez de voir avec les Marceau. Il est possible qu’ils en aient une. » Estelle remercie poliment sa voisine.

Elle traverse la rue et va sonner chez monsieur et madame Marceau. Monsieur Marceau vient au portail. Estelle lui explique que son chat est coincé dans un arbre et qu’elle cherche une échelle. Madame Marceau écoute du pas de la porte, tenant quelque chose entre ses mains. Monsieur Marceau est désolé mais il n’en a pas. Oh il en avait bien une dans le temps pour tailler ses haies, mais depuis qu’il les a coupées à hauteur d’homme il s’en est séparé : « eh oui, je n’ai plus l’âge de grimper à une échelle. » Il propose à Estelle d’aller demander à Monsieur Morino : « il est artisan, il doit bien avoir une échelle. Il habite dans la raquette, la deuxième maison… Ou alors, Monsieur Guismo, peut-être aussi… »

Madame Marceau s’est approchée doucement. Elle caresse quelque chose dans la coupe de sa main gauche :

« Oui, les Guismo… Sinon Monsieur Morino. »

Elle lève les mains en direction de la rue perpendiculaire : « C’est la maison juste là, derrière la nôtre. Elle est très gentille madame Guismo. » Puis elle soulève la main droite pour montrer son trésor à Estelle : « C’est un bébé tortue. Elle a trois mois. Elle a son nid à la maison, mais il faut la sortir trois heures par jour. on a aussi une chatte. Je ne peux pas dormir si elle est dehors le soir, alors je fais le tour du quartier pour la chercher quand elle n’est pas rentrée. Oui, nous aussi on aime les animaux. » Estelle lui sourit, pleine d’empathie. Elle lui expliquerait bien, si elle n’était pas pressée de retourner au pied de l’arbre avec une échelle, qu’elle-même ouvre dix fois la porte le soir avant d’aller se coucher quand un de ses chats n’est pas rentré. Jusque là, elle croyait qu’elle en faisait trop, que, sans doute, on devait la prendre pour une folle. Elle se rend compte dans cet échange avec des voisins de quarante ans qu’elle connait si peu, qu’elle partage avec eux cet amour des animaux. Et ça lui fait chaud au cœur.

Estelle remercie le couple de retraités et repart en quête d’une échelle. Monsieur et madame Guismo ? Elle ne les connait absolument pas, même pas de nom, bien qu’ils habitent à cent mètres de chez elle dans la rue en cul-de-sac. Estelle connait principalement ses voisins directs dans ce lotissement aux allures labyrinthiques, construit autour d’une route principale en boucle, avec plusieurs rues en cul-de-sac que les riverains appellent raquettes. Du temps qu’elle était enfant, qu’elle allait à l’école en préfabriqué qui n’existe plus aujourd’hui, c’était différent. Elle avait ses camarades de classe, ses amis, perdus de vue depuis. Et si les Marceau et les Séville ont toujours été les voisins de ses parents, d’autres ont changé au fil des années.

Pas de portail chez les Guismo. Alors que nombre d’habitants ont fermés leur propriété en montant mur et portail, ici, c’est toujours la petite clôture de béton qui délimite la cour. Estelle frappe directement à la porte. C’est une petite dame brune et un peu forte qui vient lui ouvrir. Après s’être présentée, Estelle raconte, une nouvelle fois, son chat dans l’arbre et son besoin d’échelle. Madame Guismo a une échelle à lui prêter. Elle la conduit jusqu’à son jardin : « je ne sais pas si ça suffira, mais vous pouvez la prendre. »

C’est une échelle de deux mètres, en aluminium, légère, qu’Estelle peut porter sans difficulté. Elle remercie chaleureusement madame Guismo et tenant fermement l’objet en mains, se persuadant qu’il sera assez grand, elle retourne au pied de l’arbre.

(à suivre…)