Une échelle

Estelle enjambe le grillage dans l’autre sens, traverse le champ, sa cour, pose son gilet sur la première chaise venue de la cuisine et va trouver ses voisins du 43. Les voitures sont dans la cour et le portail est fermé. Elle cherche la sonnette. En vain. Un doute l’assaille : serait-elle trop perturbée pour la trouver ? Il y a bien le numéro de la maison sur le pilier, la boîte aux lettres avec les deux noms — Madame Marie-Rose Martin et Monsieur  Christian Ollivier — est fixée sur la barrière de gauche, mais aussi improbable que cela puisse paraître, il n’y a aucun bouton où appuyer pour signaler sa présence. Et comment fait le facteur avec un recommandé ou un colis ? Il laisse un avis de passage, comme chez elle, où la sonnette du pilier n’a jamais été branchée, mais le portail reste ouvert.

Estelle rentre chez elle, attrape le bottin dans la bibliothèque de l’entrée et compose le numéro de ses voisins. C’est madame Martin qui décroche. Estelle lui expose succinctement la situation et lui demande si elle n’aurait pas une échelle. Madame Martin a entendu les miaulements : « Ah, c’est votre chat qui est là-haut ? Ah oui, le pauvre… mais, on n’a pas d’échelle. Christian, tu n’as pas d’échelle ? Qui pourrait en avoir dans le quartier ? »

Estelle est déçue. Elle sait pour l’avoir entendu plus d’une fois taper, couper ou poncer, bref, bricoler dans son garage, monsieur Ollivier très actif dans les travaux de rénovation de la maison. Elle découvre qu’une échelle ne fait pas partie du matériel de base. Elle attend silencieusement, tendant l’oreille sur l’échange entre Madame Martin et son compagnon.  Enfin, madame Martin s’adresse à nouveau à elle : « Essayez de voir avec les Marceau. Il est possible qu’ils en aient une. » Estelle remercie poliment sa voisine.

Elle traverse la rue et va sonner chez monsieur et madame Marceau. Monsieur Marceau vient au portail. Estelle lui explique que son chat est coincé dans un arbre et qu’elle cherche une échelle. Madame Marceau écoute du pas de la porte, tenant quelque chose entre ses mains. Monsieur Marceau est désolé mais il n’en a pas. Oh il en avait bien une dans le temps pour tailler ses haies, mais depuis qu’il les a coupées à hauteur d’homme il s’en est séparé : « eh oui, je n’ai plus l’âge de grimper à une échelle. » Il propose à Estelle d’aller demander à Monsieur Morino : « il est artisan, il doit bien avoir une échelle. Il habite dans la raquette, la deuxième maison… Ou alors, Monsieur Guismo, peut-être aussi… »

Madame Marceau s’est approchée doucement. Elle caresse quelque chose dans la coupe de sa main gauche :

« Oui, les Guismo… Sinon Monsieur Morino. »

Elle lève les mains en direction de la rue perpendiculaire : « C’est la maison juste là, derrière la nôtre. Elle est très gentille madame Guismo. » Puis elle soulève la main droite pour montrer son trésor à Estelle : « C’est un bébé tortue. Elle a trois mois. Elle a son nid à la maison, mais il faut la sortir trois heures par jour. on a aussi une chatte. Je ne peux pas dormir si elle est dehors le soir, alors je fais le tour du quartier pour la chercher quand elle n’est pas rentrée. Oui, nous aussi on aime les animaux. » Estelle lui sourit, pleine d’empathie. Elle lui expliquerait bien, si elle n’était pas pressée de retourner au pied de l’arbre avec une échelle, qu’elle-même ouvre dix fois la porte le soir avant d’aller se coucher quand un de ses chats n’est pas rentré. Jusque là, elle croyait qu’elle en faisait trop, que, sans doute, on devait la prendre pour une folle. Elle se rend compte dans cet échange avec des voisins de quarante ans qu’elle connait si peu, qu’elle partage avec eux cet amour des animaux. Et ça lui fait chaud au cœur.

Estelle remercie le couple de retraités et repart en quête d’une échelle. Monsieur et madame Guismo ? Elle ne les connait absolument pas, même pas de nom, bien qu’ils habitent à cent mètres de chez elle dans la rue en cul-de-sac. Estelle connait principalement ses voisins directs dans ce lotissement aux allures labyrinthiques, construit autour d’une route principale en boucle, avec plusieurs rues en cul-de-sac que les riverains appellent raquettes. Du temps qu’elle était enfant, qu’elle allait à l’école en préfabriqué qui n’existe plus aujourd’hui, c’était différent. Elle avait ses camarades de classe, ses amis, perdus de vue depuis. Et si les Marceau et les Séville ont toujours été les voisins de ses parents, d’autres ont changé au fil des années.

Pas de portail chez les Guismo. Alors que nombre d’habitants ont fermés leur propriété en montant mur et portail, ici, c’est toujours la petite clôture de béton qui délimite la cour. Estelle frappe directement à la porte. C’est une petite dame brune et un peu forte qui vient lui ouvrir. Après s’être présentée, Estelle raconte, une nouvelle fois, son chat dans l’arbre et son besoin d’échelle. Madame Guismo a une échelle à lui prêter. Elle la conduit jusqu’à son jardin : « je ne sais pas si ça suffira, mais vous pouvez la prendre. »

C’est une échelle de deux mètres, en aluminium, légère, qu’Estelle peut porter sans difficulté. Elle remercie chaleureusement madame Guismo et tenant fermement l’objet en mains, se persuadant qu’il sera assez grand, elle retourne au pied de l’arbre.

(à suivre…)

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