Mardi après-midi : orage et désespoir

[Yogeeti, le chat d’Estelle, est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. La jeune femme a tenté d’aller le chercher à l’aide d’une échelle, trop petite, a installé une bâche, sans succès : le chat reste toujours perché, malgré la pluie, malgré l’orage. Le lendemain, après avoir cherché de nouvelles solutions, Estelle doit se résoudre à partir au péage 04 où elle travaille cet après-midi.]

Il y a des gens qui arrivent de bonne heure sur leur lieu de travail et le quittent sans tarder à la fin de la journée. Il y en a d’autres qui fonctionnent sur le modèle inverse : arrivée juste à l’heure, départ sans se presser. Estelle fait partie de la deuxième catégorie, le collègue qu’elle relève aujourd’hui, Jacques, de la première. Le temps des échanges d’usages et de la transmission des consignes : Bonjour, comment ça va ? Ça va. Comment ça s’est passé ce matin ? Tout va bien tout fonctionne. Tant mieux. Pourvu que ça dure comme ça. Bon après-midi. Merci toi aussi, salut, et Estelle s’installe au pupitre d’interventions à distance de la cabine de péage réaménagée. Elle basculera sur le poste d’encaissement à partir de seize heures quand le trafic s’intensifie. Avant l’affluence des trajets retours, son rôle consiste à répondre aux appels des bornes automatiques et intervenir sur les voies.

Avant les badges, il y avait trois cabines sur le site. Aujourd’hui, il n’en reste qu’une, ouverte par intermittence, quelques heures dans la journée. Mis à part quelques utilisateurs occasionnels qui découvrent les bornes automatiques avec perplexité, le plupart des usagers ont pris le pli et se sont adaptés sinon habitués à la disparition du personnel. Certains automobilistes sont même parfois surpris de rencontrer un humain au péage.

L’activité soutenue de ce mardi après-midi empêche Estelle de cogiter, mais c’est à peine si elle en a conscience, elle vit son poste en automate, répétant les formules d’une voix mécanique, qu’il s’agisse de répondre à distance : Bonjour en quoi puis-je vous aider ? Vous êtes sur une voie réservée pour le télépéage. Il faut prendre une voie avec une flèche verte quand vous n’avez pas de badge. Votre carte ne passe pas ? Un instant je regarde. C’est la piste magnétique qui n’est pas lue, est-ce que vous pouvez essayer le lecteur du haut. Oui, celui pour les poids lourds. Merci. Bonne journée, au revoir. ou d’accueillir les automobilistes dans sa voie : bonjour, un euro quarante s’il vous plait, merci, au revoir.

Bientôt les premiers phares. Il fait sombre et ce n’est pas seulement parce que le soir tombe vite fin octobre. La couverture nuageuse accentue le phénomène. Estelle se concentre sur les tarifs qui s’affichent sur son écran à chaque introduction de ticket,  saisit la monnaie, le billet ou la carte qu’on lui tend.

– Il y a le sans contact, si vous voulez.

Il faut un temps à Estelle pour comprendre la phrase du jeune homme. Le sans contact, la nouvelle utilisation des cartes bleues pour les petits montants ou comment les banques font entrer dans les mœurs l’utilisation généralisée de la CB à la place des espèces — comme les autoroutes font entrer dans les mœurs l’utilisation du télépéage en multipliant les voies spécialisées — Dématérialisation et fichage généralisé… Estelle explique à l’automobiliste que la machine lit la piste magnétique.

Dernière heure, la circulation commence à baisser. Estelle a hâte d’avoir fini. Un coup de tonnerre la fait sursauter : Ah non ! Pas encore ! Ça suffit là ! Elle s’angoisse pour Yogeeti, imaginant la peur qu’il doit ressentir. A moins qu’il ait eu le courage de descendre… Peut-être.

A l’heure de la fermeture, elle reçoit encore un appel de l’assistant télé-exploitation du secteur voisin. Il lui demande d’intervenir sur une borne automatique pour une carte bleue non lue. Faussement docile, Estelle répond : ok, j’y vais. Intérieurement, elle peste : c’est la dernière après je ne suis plus là !

Les mains crispées sur le volant, Estelle souffre d’entendre les grondements  du ciel chargé. De retour chez elle, elle est accueillie par les miaulements rauques de Yogeeti, toujours perché. « Je suis là » lance-t-elle. Je suis là, oui et après ? Qu’est-ce que je peux faire ?

Elle se précipite sur son ordinateur dans l’espoir d’une réponse à son message du matin. Mais aucunes nouvelles, son message est toujours en attente de validation. Estelle est déçue. Elle tape « Chat coincé dans un arbre » sur son moteur de recherche, lit des discussions sur des forums, retient l’intervention d’une société d’élagage. Ce sera peut-être à envisager.

Il est tard, Estelle s’adresse une dernière fois à son chat de la fenêtre de sa chambre : demain Yogeeti, demain. Il fera meilleur et Yoann va venir te chercher. Courage. Plus qu’une nuit.

Walter est déjà endormi sur la couette, Bagheera plus frileuse l’attend pour se blottir contre elle, indifférents, l’un comme l’autre, au sort de leur congénère.

(A suivre…)

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