Douche cérébrale (5)

Vendredi 28 octobre

J’ai décalé le réveil d’un quart d’heure mais ce n’est pas suffisant. Evidemment. J’ai sommeil. Grandement sommeil. Ah la la. Je ne vais pas tenir longtemps à ce rythme. Yogeeti, faut que tu descendes maintenant. Hier soir à l’atelier, Marie-Pierre nous a dit qu’on possède les outils pour répondre aux événements de la vie. Que la vie nous présente les expériences quand on a les outils pour les vivre. Ok. Je veux bien. Mais là, ce matin, je me sens complètement HS. Peut-être qu’il est temps que je lâche. Que je laisse faire.

Laisser faire ?

Le temps ? Yogeeti va finir par redescendre tout seul ? Je ne sais pas. J’ai un gros doute. Et là, je n’en peux plus. C’est peut-être le boulot que je dois lâcher aussi. Lâcher le boulot ? J’ai reçu un courriel hier m’annonçant un rendez-vous mardi 8 novembre, pour un entretien pour le poste en deux-huit auquel j’ai postulé (ah un poste à tour fixe !). Il y est aussi précisé que je vais recevoir un autre message pour un test de personnalité à faire avant le premier novembre je crois… Compte-tenu de mon emploi du temps, de mes horaires, ça va être chaud. Je ne vais pas être fraîche. Je me demande si ça ne vaudrait pas le coup que je signale que je suis dans un cycle de quarante-quatre heures et que j’ai besoin de repos pour avoir les idées claires pour répondre au mieux à un test de personnalité. Bref, d’une manière ou d’une autre, faut que je le signale. Oh la la, cinq heures presque quarante, faut que j’avance ! C’est quoi cette manière de voir ? Faut que ci, faut que ça ? Et puis fuck !

Merdum ! Y a Walter qui tourne en rond. Qu’est-ce que tu veux encore chat ? Sortir ? Sortir, oui. Et Yogeeti qui miaule en haut de l’arbre…

Hier, je me disais que si quelqu’un venait avec une échelle de vingt mètre, je serais prête à y monter pour aller le chercher. Ce matin, je m’en sens nettement moins capable. Yogeeti faut que tu descendes maintenant !

Je ne sais plus quoi écrire.

Qu’est-ce que je pourrais bien écrire ?

Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je ne sais toujours pas. Aucune idée. Rien. J’ai besoin de me reposer. 

Les voisins aussi s’inquiètent pour Yogeeti. J’ai l’impression d’être dans une version adaptée de « Chacun cherche son chat » de Klapisch. (Et si je regardais le film ? A l’occasion.) Là, c’est « chacun cherche à faire descendre son chat » . Et Yogeeti reste bloqué là-haut. Je me dis qu’il lui faut… qu’il a besoin de calme pour descendre, que toute cette agitation autour de lui l’inquiète au lieu de le rassurer. Mais la nuit, il n’y a personne. Tout est calme. Il pourrait descendre alors. Mais non.

Tu as peur de quelque chose Yogeeti ?

Je me suis dit que je pourrais aller me poser sous l’arbre le temps nécessaire pour le rassurer. Passer la nuit dehors. Une idée. Je n’en ai pas le courage ce matin. J’imagine toutes sortes de scénarios et Yogeeti reste dans l’arbre. Purée, Yogeeti ! Descend maintenant ! Je suis presque au bout du rouleau. Je n’ai plus, je ne ressens plus l’énergie de faire quoi que ce soit. Je voudrais seulement dormir. Me reposer. Et que Yogeeti soit avec moi à la maison. sur l’oreiller, à côté de moi. Voilà. C’est ça que je voudrais. Dormir. Yogeeti sur l’oreiller à côté de moi. C’est simple, non ?

 

(A suivre…)

De bas en haut

[Quatre jours que Yogeeti, un chat, est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. Son humaine, Estelle, a cherché différentes solutions pour le faire redescendre, sans succès jusqu’à présent, même avec l’aide de ses voisins, de son frère ou d’un ami : il reste perché et Estelle est de plus en plus abattue. Après le nouvel échec de ce jeudi, on sonne à la porte : madame Séville, sa voisine du 45, a une nouvelle idée.]

– J’ai repensé au fait que c’est le fils de monsieur Nougat qui venait tailler l’arbre. Tu le connais ?

Sans préciser qu’elle croit bien se souvenir d’avoir fait un tour sur sa mobylette quand elle avait une dizaine d’années, Estelle répond par l’affirmative.

– Oui, bien sûr. Il était là à la fête des voisins l’année dernière.

– Ah oui, c’est vrai. Il nous avait rejoint chez Florence et Damien. Donc, voilà, comme il est du métier, on pourrait lui demander à lui, si des fois il vient voir son père ce week-end.

Estelle reste insensible à l’enthousiasme de sa voisine. Elle ne sait pas quoi répondre, n’ose pas lui dire qu’elle n’y croit pas vraiment. Sans entrain, elle suit tout de même madame Séville de l’autre côté de la rue pour aller frapper chez monsieur Nougat et madame Meyer — une autre amoureuse des chats — au 121, entre la maison de monsieur et madame Cottençon et celle de monsieur et madame Marceau. Estelle se demande si elle va être capable d’aligner deux phrases, mais elle n’a pas besoin d’ouvrir la bouche, madame Séville parle pour elle. Monsieur Nougat l’écoute gentiment.

– Mon fils n’habite plus dans le coin. Il est loin maintenant et il n’est prévu qu’il passe ces jours-ci. Il est bien occupé.

– Ah, je comprends. C’est qu’on est embêté pour ce chat, alors on tente toutes les solutions possibles.

– Oui, je vois bien, mais vous ne croyez pas qu’il va finir par redescendre tout seul ?

– Ah ben on ne sait pas… Mais faut l’entendre miauler ! Ça fait quatre jours qu’il est là-haut le pauvre. Vous ne l’entendez pas de chez vous ? Enfin, bon, on cherche le moyen de lui venir en aide. En tous cas merci. Excusez-nous du dérangement.

– Oh mais pas de soucis. Y a pas de mal. Bonne soirée.

Avec une drôle mimique, Estelle murmure un remerciement à monsieur Nougat. Tout le monde se salue et rentre chez soi.

– On aura essayé, conclut madame Séville.

Estelle se sent morne et abattue et quand Walter vient miauler avec insistance au milieu de la cuisine, elle s’énerve comme après un  enfant capricieux :

– Ecoute Walter, toi, tu es là au chaud, tu as à manger dans ta gamelle, je t’ouvre la porte si tu veux sortir. Qu’est-ce que tu veux de plus ?

Ce n’est pas le moment de jouer les chats difficiles, mais Walter ne joue pas les chats difficiles. Sans comprendre ce qui la met dans cet état, il sent le stress de son humaine et s’en inquiète. il compatit à sa manière. Elle, ne l’entend pas de cette oreille.

Estelle hésite à se rendre à son atelier mensuel de travail sur soi. Elle se dit qu’elle serait aussi bien au fond de son lit. Pourtant elle décide de prendre son manteau et la route. S’exprimer, partager cette histoire qui finit par la tourmenter ne pourra que lui faire du bien et ce n’est pas la clé de voiture tombée au sol dans le noir qui lui fera changer d’avis. Il lui faut de longues secondes pour la retrouver à l’aveugle, quelques longues secondes pendant lesquelles elle imagine qu’il s’agit peut-être d’un présage pour lui signifier de rester chez elle ou plus vraisemblablement qu’elle va être en retard. La clé dans la main, elle ouvre la voiture et constate sur l’heure affichée sur le tableau de bord qu’elle est encore dans les temps. Ce soir, il sera question de changement qui se met en place à partir du moment où on l’accepte. Estelle ne sait pas trop comment l’interpréter dans sa situation mais elle rentre boostée de l’énergie bienveillante du cercle de parole.

– Tu nous tiens au courant pour le chat et le pompier…

Ben voyons, comptez là-dessus ! Estelle n’a pas besoin d’un sauveur, ni même d’un amoureux, seulement d’aide. Dans l’absolu, elle aurait préféré être capable d’aller chercher Yogeeti elle-même. Elle a toutefois appris que vouloir être autonome ne signifie pas faire tout toute seule. Après la théorie, la pratique, après la leçon, l’exercice d’application. Depuis lundi, elle n’a jamais été en contact avec autant de personnes en dehors de son milieu professionnel. Et pourtant Yogeeti est toujours perché là-haut. Quand va-t-il redescendre ? Et comment ? Estelle s’imagine grimper à une échelle de vingt mètres ou atteindre la cime de l’arbre dans une nacelle. Elle a besoin d’une personne possédant le matériel nécessaire. Le reste, elle en fait son affaire.

Ce soir, Estelle se couche en super héroïne.

(A suivre…)

Monter ou faire descendre

[Quatre jours que Yogeeti, un chat, est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. Son humaine, Estelle, a cherché différentes solutions pour le faire redescendre, sans succès jusqu’à présent, même avec l’aide de ses voisins ou de son frère : il reste perché. Christophe, un ami venu l’aider à son tour fait le même constat que son frère la veille : l’arbre est trop mouillé pour grimper aux branches. Alors qu’ils sont encore dans la cour de la maison, arrive un ami de la fille de la propriétaire : il doit faire visiter la maison. En attendant la personne avec laquelle il a rendez-vous il essaierait bien de monter dans l’arbre.]

– J’ai le vertige, mais je fais de la via ferrata depuis plusieurs années.

Les paroles du jeune hommes font un nœud dans la tête  d’Estelle : quelle idée saugrenue de faire de la via ferrata quand on a le vertige. C’est complètement incongru pour elle. Quelque peu abasourdie, elle le regarde escalader l’échelle et chercher à poser un pied sur une branche. Christophe le met en garde.

– Attention c’est glissant.

– Oui, je vois ça. Pourtant… Ah, c’est dommage… Si je pouvais… Ah non ça ne va pas le faire…

Il finit par redescendre.

– Ouh, mais c’est qu’il est inaccessible l’animal. Faudrait le faire descendre en lui faisant peur. Peut-être qu’en lui lançant un morceau de bois…

Estelle change de tête. Elle est incapable de dire un mot mais son visage parle pour elle : prendre le risque de le faire tomber ! Non, mais ça va pas ! Le jeune homme lui sourit :

– Je ne vais pas l’assommer, je veux seulement lui faire peur pour le faire bouger.

C’en est déjà trop pour Estelle, pétrifiée à l’idée de voir tomber Yogeeti. L’ami d’Alexandra attrape une petite bûche sur le tas dans le fond de la cour, vise et la lance. Pas assez fort. Estelle respire, mais le jeune homme recommence. Une fois, deux fois, trois fois… Des bûches viennent taper le tronc de l’arbre avant de retomber, d’autres restent accrochés à travers le branchage. Le jeu à l’air de bien l’amuser.

– Il va être content Jean-Paul quand il va voir son tas de bois éparpillé !

Ça le fait rire. Estelle, pas du tout. Elle tremble pour son chat et de froid. Madame Séville crie de son jardin :

– Faut lui lancer de l’eau ! C’est comme ça que font les pompiers. Faut lui lancer de l’eau !

Son mari resté dans le champ intervient :

– Mais enfin, comment veux-tu qu’on l’atteigne. On n’a pas de lance comme eux.

– Et une société d’élagage ? On pourrait faire appel à une société d’élagage. Il y en a une pas très loin. J’ai noté son nom dans le bottin tout à l’heure avec ma petite-fille. Attendez… Je l’ai là : Dauphinélagage.

Christophe sort son smartphone. L’ami d’Alexandra aussi. Le premier à la recherche des coordonnées de Dauphinélagage, le second pour tenter de joindre la personne avec laquelle il avait rendez-vous pour la maison.

– C’est bizarre que le premier rendez-vous ne soit pas encore là…

– Je l’ai, Estelle. Tu veux que j’appelle ?

Sans smartphone, transie et perdue, Estelle est seulement en mesure d’acquiescer d’une faible voix :

– Oui, s’il te plait. Merci. Autant chercher à les joindre tout de suite.

– Ah, le premier rendez-vous est annulé. La personne qui devait venir a eu un contre-temps.

– Ils ne vont pas pouvoir venir aujourd’hui. Par contre, ils sont prêts à passer demain si Yogeeti est toujours là-haut. Je t’envoie leur numéro sur ton portable ?

– Oui, s’il te plait. Merci.

L’ami d’Alexandra propose une autre solution :

– Ce qu’il faudrait sinon, c’est une échelle de vingt mètres, une échelle de charpentier.

Christophe connait peut-être quelqu’un :

– Je peux voir avec un collègue et je te fais suivre l’info, si c’est ok.

Estelle fait oui de la tête.

Reste la question de l’accès à l’arbre. Plongé dans son smartphone, l’ami d’Alexandra propose de ne pas fermer le portail à clé en repartant le soir.

– Ce sera plus simple. Je vais demander à Jean-Paul, mais je ne pense pas que ça risque grand chose, le quartier est tranquille.

Estelle le remercie. Elle remercie aussi Christophe d’être venu et le raccompagne jusqu’à sa voiture en faisant le tour de la maison.

– Ça va aller ?

– Euh, oui.

– T’inquiète pas. Il a une grande confiance en toi ton chat.

– Plus que moi sans doute…

– Tu me tiens au courant pour la société d’élagage et je te dirai pour l’échelle de vingt mètres.

– Ok, ça marche. Bonne soirée et bonjour à Isabelle.

Estelle rentre se mettre au chaud chez elle. Elle vérifie sur son portable qu’elle a bien reçu le numéro de la société d’élagage, le relève sur un papier. Ses gestes sont mécaniques. Elle est toute à ses pensées, elle imagine combien Yogeeti doit avoir froid perché sur sa branche. La sonnerie du téléphone la sort de sas triste rêverie. C’est son frère, Yoann, qui vient aux nouvelles. Elle lui raconte la situation, il lui dit qu’il rappellera le lendemain. Et puis quelqu’un sonne à la porte : madame Séville a une nouvelle solution.

(A suivre)

Elément bois

[Yogeeti, le chat d’Estelle, est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. En trois jours, cette dernière a cherché et testé différentes solutions pour le faire redescendre, sans succès, même avec l’aide de ses voisins ou de son frère : il reste perché. Au quatrième jour, de retour de son poste de travail, Estelle fait appel à un ami qui lui a proposé de lui venir en aide si elle en avait besoin.]

Estelle explique à Christophe qu’il va falloir passer par dessus la clôture derrière la maison, mais il s’arrête sur le pas de la porte.

– Vas-y, je n’ai pas fait le ménage.

Ce n’est jamais vraiment sa priorité, aujourd’hui c’est le cadet de ses soucis, même si elle est un peu gênée vis-à-vis de son visiteur, mais que Christophe n’ose pas entrer en chaussures la surprend et la rassure sur l’aspect de relative propreté de son intérieur.

– Est-ce que tu aurais une boîte de transport que je pourrais utiliser pour faire descendre ton chat sans risque ?

– Ah oui bien sûr. Ce sera mieux qu’un panier… Je vais la chercher. Elle est à la cave.

Sur la terrasse, Estelle précise à Christophe qu’elle a prévenu Yogeeti de sa venue.

– C’est bien. Dis-moi, c’est un drôle de nom Yogeeti.

– C’est le titre d’un spectacle de la compagnie Käfig, une compagnie de danse hip-hop que je suis depuis plusieurs années. J’aime beaucoup le travail de Mourad Merzouki. Je lisais un article sur les vingt ans de sa compagnie et le nom m’a fait tilt. Yogeeti venait d’entrer dans ma vie et je ne savais pas encore comment l’appeler. J’ai trouvé que ça lui allait bien.

Ils traversent la cour, enjambent le grillage, Christophe avec sa corde, Estelle avec la boîte et le marche-pied. Madame Séville, dans son jardin, les interpelle :

– Vous dites si vous avez avez besoin d’un coup de main.

– Oui, merci madame Séville.

Contrairement à Yoann la veille, Christophe estime que le marche-pied est utile pour passer par dessus la clôture. Dans l’arrière cour, il évalue la hauteur de l’arbre. Il s’interroge sur la présence de la bâche.

– C’était pour inciter Yogeeti à sauter, mais ça n’a pas servi à grand chose. Ça ne l’a pas du tout inspiré.

– Autant la détacher alors.

– Oui, tu as raison. Je vais chercher une paire de ciseaux.

Estelle court chez elle et revient couper les ficelles qui maintenaient artisanalement mais assez fortement la bâche suspendue à deux mètres du sol. Christophe cherche Yogeeti du regard.

– Il est où ? Je ne le vois pas… Ah si. Il est haut…

– Oui.

Christophe s’agrippe à l’échelle et monte en souplesse. Il appelle doucement Yogeeti. Estelle l’observe tout en s’adressant mentalement à son chat : « c’est Christophe Yogeeti. Il vient t’aider à descendre. N’aies pas peur. Viens. »

A la cime de l’échelle, Christophe fait le même constat que Yoann la veille : l’écorce est très humide.

– C’est encore drôlement glissant. Je ne vais pas avoir de prise… Yogeeti… Yogeeti… Viens par là. Tu es un chat magnifique. Viens, approche… C’est dommage que ce soit autant mouillé.

Estelle se tient droite, toute tendue au pied de l’arbre, à l’écoute des paroles de Christophe.

– Ah non, je ne peux pas monter sur une branche. C’est vraiment trop glissant.

Sous l’armure qui maintient encore Estelle debout c’est l’effondrement : combien de temps Yogeeti va-t-il pouvoir tenir là-haut ?

Un bruit vient déchirer la tension. Un bruit de volet roulant électrique. Signe de vie dans la maison. Il y a quelqu’un. Estelle s’agite. Elle ne voit personne dans la véranda qui reste fermée. Elle se rue du côté de la cour au-delà du garage, tente de voir par dessus le portillon qui ouvre sur le devant de la maison, revient sans avoir rencontré personne. Christophe est descendu de l’arbre :

– Il y a quelqu’un à l’intérieur.

Estelle ne voit toujours personne, jusqu’à ce qu’un jeune homme qu’elle ne connait pas sorte de la véranda. Elle se précipite sur lui pour se présenter, lui expliquer la raison de sa présence. Le jeune homme n’est pas le moins du monde dérangé,  ni offusqué par le fait de trouver deux personnes dans la cour de la maison à vendre. Il prête une oreille attentive à l’histoire de Yogeeti. Il lève la tête, ne le voit pas pas, l’aperçoit, puis, à nouveau, ne le voit plus.

– Il se confond avec les branches !

Estelle sourit. Evidemment que Yogeeti se confond avec les branches, il est couleur bois. C’est la raison pour laquelle elle l’associe à cet élément. Même si elle estimait que quatre chats c’était bien suffisant, elle se disait au fond d’elle-même que cinq ça aurait du sens : un pour chacun des éléments définis en énergétique chinoise : Walter, blanc tigré gris, le métal ; Bagheera, noire, comme l’eau en profondeur ; Yogeeti, tigré écorce et regard vert, le bois ; Mirabob, roux à l’estomac fragile, la terre et Myrtille la pétillante, le feu.

Monsieur Séville est dans le champ de l’autre côté de la clôture. Le jeune homme inconnu le salue et se présente enfin :

– Je suis l’ami d’Alexandra. Un ami. J’habite à côté et je viens donner un coup de main pour la vente de la maison. Il y a deux visites ce soir.

Il lève à nouveau la tête.

– Et donc, il ne veut pas descendre ? Mais qu’est-ce qu’il est allé faire là-haut ?

Christophe lui explique qu’il vient de monter mais que l’arbre est trop mouillé pour qu’on puisse se tenir sur une branche. L’ami de la fille de Marie-Christine s’approche de l’arbre. Il a envie d’essayer de monter à son tour.

(A suivre…)

 

Christophe

[Yogeeti, le chat d’Estelle, est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. En trois jours, cette dernière a cherché et testé différentes solutions pour le faire redescendre, sans succès, même avec l’aide de ses voisins ou de son frère : il reste perché. Au quatrième jour, de retour de son poste de travail, Estelle retourne voir son chat dans l’arbre et décide de contacter Christophe, une connaissance qui lui a proposé de lui venir en aide si elle en avait besoin.]

Estelle se poste sur son ordinateur et envoie un message à Christophe via Facebook. Un message court et concis avec numéro de téléphone signé d’un merci. Son portable sonne dans la minute qui suit et c’est à peine si elle s’en émeut, tant son émotion est centrée sur son chat.

– Allô ?

– Estelle ?

– Oui.

– C’est Christophe.

– Ah Christophe ! Bonjour. Je ne m’attendais pas à ce que tu m’appelles si vite.

– J’ai eu ton message en direct. Alors, il est toujours là-haut ?

– Eh oui… Mon frère n’a pas réussi à le faire redescendre hier. L’arbre était trop mouillé pour pouvoir y grimper.

– Tu habites où exactement ?

– Dans le lotissement de Chaponay. Au 44. Il y a un noisetier devant la maison.

– Je mettrai le GPS, mais je connais le lotissement. J’ai déjà eu l’occasion d’y venir. On n’est pas très loin.

– Ah oui ?

– Oui, je suis de Vélun.

– Ah, effectivement.

–  Bon, il faudrait intervenir assez rapidement maintenant. Tu es disponible quand ?

– Cet après-midi ou demain après-midi aussi. Je travaille du matin.

– Demain, je ne vais pas pouvoir, par contre je peux venir cet après-midi.

– Oui, ce serait bien.

– Il est à quelle hauteur ?

– Je ne sais pas…

Estelle a du mal à réfléchir. Les connexions neuronales s’établissent difficilement dans son cerveau ramolli (combien mesure l’échelle déjà ? Et Yogeeti est à combien au-dessus ? Approximativement ?). Christophe tente de l’aider à évaluer la hauteur en lui donnant des repères :

– Tu dirais dix mètres ? Vingt mètres ?

Estelle essaie d’évaluer par rapport aux plongeoirs de la piscine sur lesquels elle n’est pourtant jamais montée, mais c’est l’image qui lui vient : la piscine des sorties scolaires.

– Ah non, pas vingt mètres… Euh… Entre huit et dix je dirais… On a laissé l’échelle contre l’arbre.

– Et c’est quoi comme arbre ?

– Alors là… Aucune idée.

Estelle fronce les sourcils. Elle tremble un peu. Elle n’en peut plus de toutes ces questions auxquelles elle ne sait quoi répondre.

– Je viens avec des cordes et je verrai ce que je peux faire. Je serai là dans, disons, une heure. Ça te va ?

– Oui, ça me va. Merci.

– A tout à l’heure.

Estelle ferme les yeux et prend une profonde respiration. Elle se demande si Christophe sera LA solution. En tous cas, il lui semble préférable de prévenir Yogeeti de sa venue. Elle s’installe à nouveau devant son ordinateur et lance le protocole pour entrer en communication avec son chat.

Etonnamment la peur a fait place à de l’amour. Estelle visualise très bien Yogeeti cette fois. Il se présente face à elle, ces yeux verts si beaux grand ouverts, confiant et réceptif. Estelle lui explique que Christophe qui a communiqué avec lui la veille va venir le libérer, quand la sonnerie de la porte d’entrée retentit. Ce ne peut être déjà Christophe. Estelle hésite, mais va ouvrir. C’est le couple Séville qui lui rend visite. Madame Séville explique à Estelle qu’elle est allée porter des croquettes à Yogeeti avec sa petite fille dans la matinée.

– Ah ! C’est vous qui avez mis l’assiette dans l’arbre ? Merci !

– Ah mais c’est qu’on s’inquiète pour ton chat. C’est ma petite fille qui est montée. Elle a aussi pensé qu’on pourrait faire appel à une société d’élagage pour aller le chercher.

Estelle acquiesce :

– C’est une bonne idée oui. J’ai un ami qui s’est proposé de venir tout à l’heure. Je vais déjà voir avec lui.

– Oui bien-sûr. Tu nous dis si tu as besoin d’aide. Tu n’hésites pas, hein !

– Oui, madame Séville. Merci beaucoup. Je vous appellerai.

Estelle retourne à sa communication : « tu vois Yogeeti, tout le monde s’inquiète pour toi, tout le monde cherche à te venir en aide. » Quand elle sent le moment venu de clore l’échange, Estelle voit Yogeeti se lever, s’étirer et puis partir, serein. Elle lui dit à tout à l’heure en l’accompagnant du regard.

L’air de rien, Estelle surveille l’heure. Quand elle aperçoit un véhicule blanc se garer sur le trottoir devant chez elle, elle se retient de se précipiter pour aller ouvrir la porte. Elle l’ouvre toutefois sans attendre d’en entendre la sonnette. Car il y en a aussi une sur le pilier à côté de la boîte aux lettres qui retient parfois les visiteurs de franchir le seuil du portail ouvert, or cette sonnette-là n’a jamais été branchée.

Estelle vient saluer Christophe à sa voiture. il a ouvert le coffre et lui montre la corde qu’il a apportée :

– C’est du matériel de montagne.

(A suivre…)

Quatrième jour

[Yogeeti, le chat d’Estelle, est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. En trois jours, cette dernière a cherché et testé différentes solutions pour le faire redescendre, sans succès, même avec l’aide de ses voisins ou de son frère : il reste perché. Ce jeudi matin, Estelle note ses doutes et ses interrogations dans son carnet des trois pages.]

Estelle pose son stylo et referme son cahier. Elle remplit les gamelles de Walter, Myrtille, Bagheera et Mirabob qui paraissent toujours autant indifférents au sort de Yogeeti. Chacun est là pour le gîte et le couvert. Chacun sa vie, chacun sa place. Chacun sa pièce, presque. Estelle se demande parfois s’ils ont un brin de reconnaissance pour elle, alors de la compassion pour Yogeeti… Entre deux goulées de thé vert au jasmin, Estelle fait sortir Walter et Bagheera, puis Mirabob. Puis à nouveau Walter, rentré entre temps. Voilà, tout ce qu’elle représente pour eux : une servante, voire une serviteuse.

Après un court passage à la salle de bain, Estelle est prête à partir. Les miaulements dans la nuit quand elle va pour monter dans sa voiture lui déchirent une nouvelle fois le cœur : « Oh Yogeeti ! Je vais travailler. Je reviens tout de suite après. A tout à l’heure. Courage mon chat. Je suis toujours avec toi. »

Estelle s’installe, morne, sans goût, à son poste de travail. La journée s’annonce morose. L’agent de maintenance qui passe en début de matinée n’est pas dans de meilleures dispositions. Il y a des jours comme ça, où l’humeur est accordée au temps qu’il fait. Les deux collègues partagent leur manque d’énergie. Brièvement. Sans développer. Et puis l’agent de maintenance continue sa tournée des péages.

Entre deux appels sur les bornes automatiques, Estelle dresse la liste des solutions envisageables pour venir en aide à son chat, jusqu’aux plus improbables, mêmes les plus saugrenues : monter à une grande échelle ; grimper dans l’arbre ; faire appel à un alpiniste ; faire appel aux pompiers ; faire appel à un élagueur ; faire appel à un charpentier ; convaincre Yogeeti de descendre ; aller s’installer sous l’arbre ; attendre ; trouver une girafe ; trouver un hélicoptère ; trouver une montgolfière ; faire appel à un bucheron pour couper l’arbre ; demander à la communicatrice animale professionnelle. Sur une feuille de brouillon, elle dessine un arbre, à l’intérieur duquel elle écrit « chat perché » puis elle fait partir des branches tout autour, autant de branches que de solutions. Un arbre soleil en quelque sorte… Une espèce de schéma heuristique comme elle a appris à en dessiner. Il ne manque que la couleur. Estelle, pleine d’amertume, écrit sous le dessin : « C’est bien d’avoir une multitude de solutions, encore faut-il qu’il y en ait une qui fonctionne… » elle ponctue la phrase de trois points de suspension rageur. A quoi servent ces prétendues solutions théoriques, si aucune ne fonctionne réellement en pratique ?

A midi, Estelle mange sa salade de lentilles. A treize heures quarante, elle accueille avec soulagement l’équipe de l’après-midi : Gérard et Yves. Elle leur raconte son chat dans l’arbre.

– Sans manger ni boire ?
S’étonne Gérard.

– Sans manger, oui. Sans boire, non… Avec la pluie, il a eu de quoi s’hydrater un minimum.

– Ah oui, il a pu lécher l’écorce…
Imagine Yves
– Oh, il va bien finir par redescendre.

– Je voudrais bien y croire, seulement ça fait quatre jours maintenant. J’ai lu que si un chat n’est pas redescendu au bout de vingt-quatre heures c’est qu’il ne redescendra pas tout seul.

– Il ne va pas se laisser mourir de faim tout de même.

– On dit qu’on n’a jamais trouvé de squelette de chat dans un arbre. Mais au pied ? Parce que si un chat meurt dans un arbre, à un moment il va bien finir par tomber. Comme une feuille…

Estelle ravale les larmes qu’elle sent monter. Gérard lui propose un café. Elle sourit, fait bonne figure, mais rentre rapidement, avec l’espoir fou que peut-être cette fois, Yogeeti aura descendu les barreaux de l’échelle. Les appels qu’elles entend en sortant de sa voiture lui font savoir que non. Il est toujours là-haut et ses miaulements sont plus forts que la veille. Estelle quitte sa tenue de travail, enfile un vêtement ordinaire et rejoint son chat dans la cour de la maison à vendre. Elle escalade l’échelle et trouve une assiette sur une branche. Elle reconnait l’assiette  qu’elle avait posée dans l’herbe l’avant-veille. Quelqu’un est venu. Quelqu’un est monté. Estelle cherche Yogeeti. Elle penche la tête en arrière sans pouvoir le distinguer. Elle l’appelle. Il est toujours à plusieurs mètres au-dessus d’elle… Alors elle enserre le tronc entre ses bras, comme si elle pouvait atteindre son chat à travers l’arbre : « Allez, Yogeeti, j’ai confiance en toi. Cet arbre est solide. Viens, maintenant, descends. »

Yogeeti observe son humaine avec curiosité, mais la magie n’opère pas et Estelle redescend de l’échelle. Elle décide de contacter Christophe.

Douche cérébrale (4)

Jeudi 27 octobre

Il est cinq heures.

Debout, de-ebout, debout !

De boue… Bouh… Pfff. Oh la la. Sommeil. Mais tendue. Ça aide à tenir debout. Bon. Yogeeti est toujours perché dans l’arbre. Plus haut. Impossible de le déloger jusque là. Va-t-il finir par descendre tout seul ? Comment le faire descendre ? Comment l’aider à descendre ? Ch’ais pas. Pauvre chat. Qu’est-ce qu’il est allé faire là-haut ? Aucune idée. Se mettre à l’abri ? Ben, le voilà prisonnier… C’est bête. Aïe, aïe, aïe ! 

Cinq heures du mat’. J’entame ma série de matins. J’étais persuadée que Yogeeti serait redescendu, sauvé hier. Ben non. C’est raté. Mauvaise conviction. Bon. Qu’est-ce que je vais faire ? Je voudrais qu’il fasse soleil. Grand soleil. Je serais assise là-haut. Dans l’arbre avec Yogeeti dans les bras. Un moment tous les deux, seuls au monde. Dans une bulle. Et puis on redescendrait gentiment. Yogeeti dans ma veste. Contre mon cœur. En sécurité. On retrouverait la terre ferme. Je le ramènerais à la maison. Je lui donnerais à manger. Je prendrais soin de lui. Il irait dormir sur l’oreiller. Longtemps. Il va faire un grand somme quand il aura quitté son perchoir. Ouaich, Yogeeti ! La maison t’attend. Je t’attends… Tu peux descendre par l’échelle. J’y suis bien montée moi. Oh la la, que d’émotions ! Ex movere… Mouais, voilà.

Je ne sais plus quoi écrire. Je crois que j’irais bien me recoucher là. Non ? Si. Seulement je bosse. Ce matin. Demain matin. Samedi matin. Dimanche matin. J’ai fait sortir Walter, puis Bagheera ensuite. J’ai entendu Yogeeti dans l’arbre. Dans son arbre… Oh la la mon Yogeeti ! Je suis de tout cœur avec toi. Je te partage tout mon amour, tout mon courage, toute ma force, pour t’aider à suivre le chemin qui te ramènera au sol. Je reviens te voir cet après-midi après le boulot. Que l’énergie que je t’envoie te porte. Te donne la force de quitter ton perchoir. Yoann va revenir ce soir. Et Christophe m’a dit que je pouvais faire appel à lui. Qu’est-ce que tu en penses ? Je voudrais venir te chercher moi. J’ai autant besoin d’aide que toi. Ah la la la la, mon Yogeeti ! Quelle aventure ! Est-ce que je suis capable d’écrire sur un autre sujet ce matin ? Je me demande…

Je me demande quand Yogeeti va être redescendu de l’arbre, je me demande s’il va redescendre tout seul, je me demande si je vais aller le chercher moi-même, je me demande s’il acceptera l’aide de Yoann, je me demande si je dois faire appel à Christophe, je me demande combien de temps Yogeeti peut tenir perché, je me demande ce qu’il fait là-haut, je me demande… Je me demande comment le rassurer. Je me demande quoi faire. Je me demande où en est ma cartouche d’encre. Je me demande si le soleil va sortir aujourd’hui. Je me demande quelle est la solution. Je me demande si je ne devrais pas faire appel à Christophe dès aujourd’hui. Je me demande combien cette expérience va me faire grandir. Je me demande ce que j’ai à apprendre. Je me demande comment aider au mieux Yogeeti. Je me demande si je ne ferais pas mieux de rester à la maison plutôt que d’aller au boulot (allô, mon chat est prisonnier en haut d’un arbre et je ne me sens pas du tout de venir : il faut que je lui trouve une solution)… Je me demande si un chat coincé dans un arbre  peut être considéré comme un cas de force majeure… Je me demande… Je me demande… Je me demande combien de temps Yogeeti va rester encore perché tout là-haut. Je me demande comment l’aider. Je me demande…

Yoann

[Yogeeti, le chat d’Estelle, est coincé depuis deux jours en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. Deux jours qu’elle cherche une solution pour l’en faire redescendre, sans succès : il reste perché. Ce mercredi, Estelle compte bien, grâce à une grande échelle et avec l’aide de voisins, récupérer son chat. Mais vouloir n’est pas pouvoir et elle a seulement réussi à le faire grimper plus haut. De retour chez elle, elle a suivi le protocole pour entrer en communication télépathique avec son chat. Entre doutes et espoir, elle attend la venue de son frère, Yoann.]

Estelle se précipite pour ouvrir à Yoann dès qu’elle aperçoit sa voiture se garer devant chez elle. Même si sa raison s’en défend, son frère de quatre ans son cadet lui apparait comme un sauveur. Son frère agile, qui sait grimper aux arbres et qui « sait tout faire de ses dix doigts » comme on le répète dans la famille, un bricoleur hors pair, en digne héritier de leur père. D’ailleurs, il lui ressemble physiquement de plus en plus avec l’âge. Les cheveux en moins.

– Bon, alors ? Il est toujours pas descendu ?

– Non.

– Je veux bien monter, mais il ne me connait pas ton chat.

– Tu l’as déjà vu…

– Ouais, de loin… Il ne se laisse pas vraiment approcher. On y va ?

– Oui, on y va.

Marche-pied et panier en main, Estelle raconte à son frère la mésaventure du matin alors qu’ils traversent le champ. Arrivée à la clôture, Elle pose le panier et le marche-pied dans la cour de la maison à vendre, enjambe le grillage, mais perd l’équilibre, une jambe suspendue en l’air. Elle se réceptionne comme elle peut en maugréant. Elle a ressenti une douleur dans la cuisse. Manquerait plus qu’elle se soit fait une élongation. Non, ça va.

Son frère, d’une voix douce et tranquille, lui explique qu’il est préférable de sauter par dessus en montrant l’exemple. Estelle se tait, mais elle n’est pas d’accord avec lui : elle n’a pas posé le marche-pied de manière assez stable, c’est tout. Et puis c’est plus facile d’enjamber une clôture pour un gabarit plus élancé et sportif comme celui de son frère.

Yoann, tête en arrière, évalue la hauteur de l’arbre. Yogeeti s’est remis à miauler.

– Eh bien alors minou qu’est-ce que tu fais là-haut ?

Puis se tournant vers sa sœur :

– Je ne te promets rien, Estelle. Je vais voir, mais je ne te promets rien.

Estelle regarde son frère escalader l’échelle. Elle adresse mentalement un message à son chat : « allez, Yogeeti, c’est Yoann qui vient te chercher. Laisse-toi attraper cette fois. Aies confiance. »

Yoann, en haut de l’échelle, appelle Yogeeti :

– Alors minet, tu te caches où ? Allez, montre-toi. C’est l’heure de descendre…

Estelle attend au pied de l’échelle, tendue.

– Oh mais qu’est-ce que tu es allé faire si haut ! Euh… Il est trop haut, Estelle, je ne vais jamais pouvoir l’atteindre. Si encore l’arbre était sec. Mais c’est que là c’est tout mouillé.

Estelle suit les mouvements de son frère qui tente de s’agripper aux branches.

– Fais attention, ne prends pas le risque de tomber.

– C’est trop glissant… C’est dommage parce qu’avec toutes ces branches, y aurait moyen de monter plus haut… Si c’était sec. Mais là, non, ce n’est pas possible. Par contre, il pourrait redescendre tout seul. Hey, pourquoi tu restes là-haut ?

– Il a peur.

–  Ouais ben, chat, je ne peux rien faire pour toi. Désolé.

Et Yoann redescend. Il explique à sa sœur qu’en plein été ça aurait été différent.

– Mais je ne comprend pas pourquoi il n’arrive pas à redescendre tout seul. Franchement avec les branches, ça devrait être facile pour lui. Je peux repasser voir demain, au cas où ce soit moins humide.

– Ah oui, merci. Ce serait gentil. Je vais aussi demander à un ami.

– Bon, ben, à demain alors.

Yoann ne s’éternise pas. Il rentre chez lui, à quelques pas, une maison à l’entrée du lotissement.

Le moral d’Estelle a chuté d’un cran : Yogeeti va passer une nouvelle nuit en haut de l’arbre. La matinée va être longue au péage… Comme si elle pouvait avoir une quelconque influence sur la météo, Elle se répète qu’il fera soleil le lendemain.

Et pour la deuxième fois de la journée, Elle s’installe pour communiquer avec son chat. Elle voit la nuit noire, ressent l’humidité. Elle transmet son amour à Yogeeti qui en a grand besoin. Elle se voit dans l’arbre avec lui, dans une bulle ensoleillée. Et puis, elle lui montre à nouveau l’échelle. Mais quand elle décide de mettre fin, pour le moment, à l’échange, elle ressent à nouveau une profonde tristesse.

Estelle tape à nouveau « chat coincé dans un arbre » dans son moteur de recherche. Manière de s’occuper l’esprit. De se rassurer. D’approfondir ce qu’elle a entrevu la veille. Les premiers témoignages ne lui apprennent rien, ni ne lui apportent de réconfort : un chat qui n’est pas descendu d’un arbre au bout de vingt-quatre heures ne redescendra pas tout seul, il a besoin d’aide ; non, les pompiers n’interviennent plus pour un chat dans un arbre, ni pour un nid de guêpes ; un chat a su descendre par une échelle installée par son humain (ah, ben, pas Yogeeti, du moins pas encore…) ; un autre n’a pas osé sauter sur une couverture tenue par plusieurs personnes venues à sa rescousse ; un autre encore est resté dix jours perché (dix jours ! Non, non, non, Yogeeti ne restera pas aussi longtemps là-haut !). Et puis, il y a cette mention faite de l’intervention d’une société d’élagage. Elle se dit qu’il faudrait qu’elle cherche dans les pages jaunes, mais il est tard et la fatigue l’emporte.

Connexion télépathique

[Yogeeti, le chat d’Estelle, est coincé depuis deux jours en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. Deux jours qu’elle cherche une solution pour l’en faire redescendre, sans succès : il reste perché. Ce mercredi, Estelle a trouvé une grande échelle et compte bien, avec l’aide de voisins, récupérer son chat. Mais vouloir n’est pas pouvoir et elle a seulement réussi à le faire grimper plus haut. En attendant la venue de son frère, Yoann, elle décide de tenter une communication avec Yogeeti.]

Estelle s’est installée dans son salon et a lancé le protocole audio le plus long enregistré dans son ordinateur. Particulièrement tendue et manquant d’expérience, elle a besoin du détail de toutes les étapes pour espérer atteindre le niveau de détente nécessaire qui lui permettra d’entrer en connexion avec son chat. Les yeux fermés, elle se concentre autant que faire se peut sur la voix de la communicatrice professionnelle avec laquelle elle a suivi une formation deux mois auparavant. Faisant abstraction de son mental résistant à la mise sous cloche dans son cadre familier, elle se représente avec conviction son théâtre intérieur.

Des images d’animaux lui viennent : un panda, un berger allemand genre Mabrouk de trente millions d’amis. Et puis c’est le noir. Estelle sent la peur. Et aussi de la tristesse. Une grande solitude. Elle visualise un ours descendant d’un arbre à reculons, pour montrer à Yogeeti que c’est possible et l’inciter à tenter l’expérience. Elle visualise l’échelle et la bâche : « regarde Yogeeti, ce sont des outils pour t’aider. » Elle rassure son chat de cœur à cœur, lui répète qu’elle l’aime, qu’elle a confiance en lui. Puis à nouveau, c’est un défilé d’animaux : une tête de lionne, des campagnols, un gros rat noir mouillé et menaçant, un tigre, un lièvre. Et puis le soleil. Yogeeti vient alors se frotter contre elle avant de partir, léger, détendu. Estelle lui répète qu’elle met tout en œuvre pour lui porter secours…

Oui, ça elle en est convaincue. Que son chat l’ait entendue… Elle en est moins sûre. Après tout, qu’est-ce qui prouve qu’elle ne s’est pas tout imaginé dans la tête ?

Estelle se connecte une nouvelle fois au groupe de communication animale. Cette fois son message est bien en ligne. Il n’y a plus qu’à attendre des commentaires et la venue de Yoann en fin d’après-midi. A treize heures trente, il est peut-être temps de passer à table.

Estelle déjeune face à la porte-fenêtre. Elle se nourrit sans plaisir, sans goût pour son assiette de haricots accompagnés d’une galette aux cèpes. Elle se dit que Yogeeti doit avoir faim là-haut… Elle se demande quand reviendra le soleil… Un grand soleil qui fera disparaître l’humidité et réchauffera l’atmosphère. Elle se rappelle qu’elle a l’aspirateur à passer, des plats à cuisiner pour les jours qui suivent. Oui, mais quoi ? Salade de lentilles et œufs. Oui. C’est bien. Ça cale.

Estelle sort une petite casserole pour les œufs, une plus grande pour les lentilles. Les remplit d’eau. Quelqu’un sonne à la porte. Il est trop tôt pour qu’il s’agisse de Yoann. Estelle va ouvrir et est surprise de trouver là monsieur Cottençon. Sans doute vient-il pour son échelle… Il est de fait venu aux nouvelles.

– Alors le chat ?

– On n’a pas réussi à le faire descendre ce matin. Yoann doit passer tout à l’heure. Votre échelle est toujours contre l’arbre. Ça vous ennuie ?

– Oh non.

Estelle se détend un peu. Madame Séville sort de chez elle.

– Oh la la ! Quel souci ce chat !

– Ce n’est qu’un chat.

La remarque froide de monsieur Cottençon glace Estelle. Fin de l’échange.

– Bon, ben, allez. Bonne journée.

– Au revoir.

Estelle referme la porte. A clé. Oh ! Quel odieux personnage !

Tandis que lentilles et œufs durs refroidissent dans un plat sur la cuisinière, Estelle se connecte à nouveau sur la page du groupe de communication animale. Il y a deux commentaires. Un premier d’une personne qu’elle ne connait pas, Sophie, dont les mots lui serre le cœur : Yogeeti a peur et besoin d’aide. Le deuxième est de Christophe, qu’Estelle a déjà eu l’occasion de rencontrer plusieurs fois avec sa compagne, Isabelle, chez une amie commune. L’émotion qu’Estelle ressent à la lecture de : Yogeeti a confiance en toi est à la hauteur de ses doutes. Christophe lui propose de venir lui prêter main forte si elle en a besoin. Estelle remercie les deux intervenants. Elle compte avant tout sur son frère, toutefois elle n’hésitera pas à contacter Christophe si jamais Yogeeti n’était pas descendu de l’arbre ce soir. Mais il sera redescendu. Il faut y croire. Il faut ? La formule est un peu rigide. Estelle, moins sereine que l’avant-veille, sait qu’il ne sert à rien de vouloir imposer quoi que ce soit, que c’est rigoureusement inutile, voire contre-productif. Avoir confiance dans le déroulement des événements est nettement plus prometteur : Je pose des actes qui aboutiront à une issue favorable. A un moment. Le plus tôt possible. Estelle se rassure en se disant qu’elle fait de son mieux et que Yogeeti a confiance en elle. Oui mais… Il y a toujours ce doute insidieux qui la tourmente : fait-elle le maximum ?

(A suivre…)

Une échelle et des branches

[Yogeeti, le chat d’Estelle, est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. La jeune femme a bien tenté d’aller le chercher à l’aide d’une échelle, trop petite, elle a installé une bâche, cherché à imaginer d’autres solutions, sans succès : deux jours se sont passés et le chat reste toujours perché, malgré la pluie, malgré l’orage. Ce mercredi, Estelle a trouvé une grande échelle et avec l’aide de voisins, elle compte bien récupérer son chat. Monsieur Ollivier a proposé de passer par devant chez lui, au lieu de faire le tour par le champ derrière.]

Pendant que monsieur Ollivier et monsieur Séville portent l’échelle jusqu’au pied de l’arbre, Estelle court chercher le panier chez elle. Quand elle arrive dans la cour du 42, les deux hommes ont placé l’échelle contre le tronc et planté des tournevis aux pieds pour la maintenir. Une jeune femme est là. C’est la voisine du 41, celle qu’Estelle a aperçue regarder par sa fenêtre le lundi matin. Elle aussi s’inquiète pour le chat. Elle aussi a appelé les pompiers qui lui ont répondu qu’ils ne se déplaçaient pas. Elle vient voir ce qu’il en est et face à la mine fermée d’Estelle elle rentre rapidement chez elle.

Estelle, panier dans la main droite pose un pied sur le premier échelon. Monsieur Ollivier lui conseille de laisser le panier en bas et de grimper sans dans un premier temps :

– Tenez vous bien à l’échelle. Vous pourrez descendre chercher le panier si vous en avez besoin.

Estelle pose le panier et tandis que ses deux voisins tiennent chacun un pied de l’échelle, elle monte. Elle monte, elle monte. Un échelon après l’autre. De moins en mois rassurée, mais toujours portée par la volonté de sauver Yogeeti. Plus que quelques échelons. Estelle ne cherche pas à savoir à quelle hauteur elle est, elle ne regarde surtout pas en bas. Elle se concentre sur sa respiration, inspire et expire lentement et profondément. Elle a atteint le haut de l’échelle. il y a deux grosses branches qui partent de l’autre côté du tronc. Yogeeti est sur l’une d’elles, contre le tronc. Estelle tend le bras, touche son chat, caresse son poil mouillé. Elle lui parle doucement, l’attrape par la peau du cou, tente maladroitement de le soulever. Il reste accroché, griffes plantées dans l’écorce. Elle a peur de mal s’y prendre, de lui faire mal en le tirant trop fort, ou de le faire tomber, elle manque de force et d’assurance. Il lui faudrait pouvoir utiliser son autre bras. Il lui faudrait être de l’autre côté de l’arbre, face à la branche. Au pied de l’arbre, monsieur Séville l’encourage :

– Allez, tu l’as. Tire-le à toi !

– J’y arrive pas. Il reste accroché.

EStelle caresse à nouveau son chat, tente d’améliorer sa prise :

– Allez Yogeeti, viens. Laisse-toi faire. Tu as confiance en moi ?

Non. Pas franchement. Le miaulement de Yogeeti semble bien signifier le contraire. Estelle évalue la situation : il a raison, elle manque de stabilité, n’a pas l’appui nécessaire pour l’attraper en toute sécurité. Elle-même a plus peur que confiance. Si elle était de l’autre côté de l’arbre ce serait différent. Elle pourrait plaquer Yogeeti contre elle. A contre-cœur, Estelle lâche son chat qui grimpe aussitôt plus haut : « Non ! Yogeeti ! Où tu vas ? Reviens ! »

Estelle redescend dans un état second. Sans épiloguer sur le fait que son chat est monté de quelques mètres supplémentaires, elle propose à ses voisins de déplacer l’échelle de l’autre côté du tronc. Monsieur Ollivier fait remarquer qu’il y a beaucoup de branches et nettement moins de marge pour incliner assez l’échelle. Monsieur Séville, plus optimiste, estime que ça reste possible : « faut essayer » .

Les deux hommes déplacent l’échelle et Estelle entame l’escalade, nourrie d’un espoir renouvelé, tout en étant en même temps remuée par une plus grande appréhension : l’inclinaison plus raide impressionne le corps. Estelle respire et grimpe, la volonté plus forte que la sensation de vertige. Elle grimpe, respire, grimpe, respire, grimpe encore. Son cœur tape fort dans sa poitrine. « Allez, c’est la même échelle…. » Plus que trois échelons, mais Yogeeti est bien plus haut au-dessus d’elle. Il est inatteignable depuis l’échelle.

Estelle l’appelle. Il miaule mais ne bouge pas de son perchoir. Inutile d’insister. Alors Estelle redescend avec précautions. Elle remercie ses voisins pour l’aide qu’ils lui ont apportée. Ils replacent l’échelle du côté plus accessible et chacun rentre chez soi.

Assaillie par le doute, Estelle ne sait plus quoi faire. Malgré toute sa volonté, Yogeeti est toujours dans l’arbre et même perché encore plus haut. Il se prend pour un oiseau ou quoi ?

Estelle a rendez-vous avec une amie en ce début d’après-midi, mais au cœur des agitations d’un océan émotionnel, elle ne se sent pas du tout disposée à recevoir de la compagnie, fut-elle bonne. Elle préfère annuler. Dans son état, elle n’aspire qu’à rester seule : se taire et se terrer. Elle prévient son amie par texto, elle prévient aussi son frère que l’échelle des Cottençon est contre l’arbre. Elle se dit que le moment est venu de tenter une communication avec son chat.

(A suivre…)