Yoann

[Yogeeti, le chat d’Estelle, est coincé depuis deux jours en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. Deux jours qu’elle cherche une solution pour l’en faire redescendre, sans succès : il reste perché. Ce mercredi, Estelle compte bien, grâce à une grande échelle et avec l’aide de voisins, récupérer son chat. Mais vouloir n’est pas pouvoir et elle a seulement réussi à le faire grimper plus haut. De retour chez elle, elle a suivi le protocole pour entrer en communication télépathique avec son chat. Entre doutes et espoir, elle attend la venue de son frère, Yoann.]

Estelle se précipite pour ouvrir à Yoann dès qu’elle aperçoit sa voiture se garer devant chez elle. Même si sa raison s’en défend, son frère de quatre ans son cadet lui apparait comme un sauveur. Son frère agile, qui sait grimper aux arbres et qui « sait tout faire de ses dix doigts » comme on le répète dans la famille, un bricoleur hors pair, en digne héritier de leur père. D’ailleurs, il lui ressemble physiquement de plus en plus avec l’âge. Les cheveux en moins.

– Bon, alors ? Il est toujours pas descendu ?

– Non.

– Je veux bien monter, mais il ne me connait pas ton chat.

– Tu l’as déjà vu…

– Ouais, de loin… Il ne se laisse pas vraiment approcher. On y va ?

– Oui, on y va.

Marche-pied et panier en main, Estelle raconte à son frère la mésaventure du matin alors qu’ils traversent le champ. Arrivée à la clôture, Elle pose le panier et le marche-pied dans la cour de la maison à vendre, enjambe le grillage, mais perd l’équilibre, une jambe suspendue en l’air. Elle se réceptionne comme elle peut en maugréant. Elle a ressenti une douleur dans la cuisse. Manquerait plus qu’elle se soit fait une élongation. Non, ça va.

Son frère, d’une voix douce et tranquille, lui explique qu’il est préférable de sauter par dessus en montrant l’exemple. Estelle se tait, mais elle n’est pas d’accord avec lui : elle n’a pas posé le marche-pied de manière assez stable, c’est tout. Et puis c’est plus facile d’enjamber une clôture pour un gabarit plus élancé et sportif comme celui de son frère.

Yoann, tête en arrière, évalue la hauteur de l’arbre. Yogeeti s’est remis à miauler.

– Eh bien alors minou qu’est-ce que tu fais là-haut ?

Puis se tournant vers sa sœur :

– Je ne te promets rien, Estelle. Je vais voir, mais je ne te promets rien.

Estelle regarde son frère escalader l’échelle. Elle adresse mentalement un message à son chat : « allez, Yogeeti, c’est Yoann qui vient te chercher. Laisse-toi attraper cette fois. Aies confiance. »

Yoann, en haut de l’échelle, appelle Yogeeti :

– Alors minet, tu te caches où ? Allez, montre-toi. C’est l’heure de descendre…

Estelle attend au pied de l’échelle, tendue.

– Oh mais qu’est-ce que tu es allé faire si haut ! Euh… Il est trop haut, Estelle, je ne vais jamais pouvoir l’atteindre. Si encore l’arbre était sec. Mais c’est que là c’est tout mouillé.

Estelle suit les mouvements de son frère qui tente de s’agripper aux branches.

– Fais attention, ne prends pas le risque de tomber.

– C’est trop glissant… C’est dommage parce qu’avec toutes ces branches, y aurait moyen de monter plus haut… Si c’était sec. Mais là, non, ce n’est pas possible. Par contre, il pourrait redescendre tout seul. Hey, pourquoi tu restes là-haut ?

– Il a peur.

–  Ouais ben, chat, je ne peux rien faire pour toi. Désolé.

Et Yoann redescend. Il explique à sa sœur qu’en plein été ça aurait été différent.

– Mais je ne comprend pas pourquoi il n’arrive pas à redescendre tout seul. Franchement avec les branches, ça devrait être facile pour lui. Je peux repasser voir demain, au cas où ce soit moins humide.

– Ah oui, merci. Ce serait gentil. Je vais aussi demander à un ami.

– Bon, ben, à demain alors.

Yoann ne s’éternise pas. Il rentre chez lui, à quelques pas, une maison à l’entrée du lotissement.

Le moral d’Estelle a chuté d’un cran : Yogeeti va passer une nouvelle nuit en haut de l’arbre. La matinée va être longue au péage… Comme si elle pouvait avoir une quelconque influence sur la météo, Elle se répète qu’il fera soleil le lendemain.

Et pour la deuxième fois de la journée, Elle s’installe pour communiquer avec son chat. Elle voit la nuit noire, ressent l’humidité. Elle transmet son amour à Yogeeti qui en a grand besoin. Elle se voit dans l’arbre avec lui, dans une bulle ensoleillée. Et puis, elle lui montre à nouveau l’échelle. Mais quand elle décide de mettre fin, pour le moment, à l’échange, elle ressent à nouveau une profonde tristesse.

Estelle tape à nouveau « chat coincé dans un arbre » dans son moteur de recherche. Manière de s’occuper l’esprit. De se rassurer. D’approfondir ce qu’elle a entrevu la veille. Les premiers témoignages ne lui apprennent rien, ni ne lui apportent de réconfort : un chat qui n’est pas descendu d’un arbre au bout de vingt-quatre heures ne redescendra pas tout seul, il a besoin d’aide ; non, les pompiers n’interviennent plus pour un chat dans un arbre, ni pour un nid de guêpes ; un chat a su descendre par une échelle installée par son humain (ah, ben, pas Yogeeti, du moins pas encore…) ; un autre n’a pas osé sauter sur une couverture tenue par plusieurs personnes venues à sa rescousse ; un autre encore est resté dix jours perché (dix jours ! Non, non, non, Yogeeti ne restera pas aussi longtemps là-haut !). Et puis, il y a cette mention faite de l’intervention d’une société d’élagage. Elle se dit qu’il faudrait qu’elle cherche dans les pages jaunes, mais il est tard et la fatigue l’emporte.

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