Quatrième jour

[Yogeeti, le chat d’Estelle, est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. En trois jours, cette dernière a cherché et testé différentes solutions pour le faire redescendre, sans succès, même avec l’aide de ses voisins ou de son frère : il reste perché. Ce jeudi matin, Estelle note ses doutes et ses interrogations dans son carnet des trois pages.]

Estelle pose son stylo et referme son cahier. Elle remplit les gamelles de Walter, Myrtille, Bagheera et Mirabob qui paraissent toujours autant indifférents au sort de Yogeeti. Chacun est là pour le gîte et le couvert. Chacun sa vie, chacun sa place. Chacun sa pièce, presque. Estelle se demande parfois s’ils ont un brin de reconnaissance pour elle, alors de la compassion pour Yogeeti… Entre deux goulées de thé vert au jasmin, Estelle fait sortir Walter et Bagheera, puis Mirabob. Puis à nouveau Walter, rentré entre temps. Voilà, tout ce qu’elle représente pour eux : une servante, voire une serviteuse.

Après un court passage à la salle de bain, Estelle est prête à partir. Les miaulements dans la nuit quand elle va pour monter dans sa voiture lui déchirent une nouvelle fois le cœur : « Oh Yogeeti ! Je vais travailler. Je reviens tout de suite après. A tout à l’heure. Courage mon chat. Je suis toujours avec toi. »

Estelle s’installe, morne, sans goût, à son poste de travail. La journée s’annonce morose. L’agent de maintenance qui passe en début de matinée n’est pas dans de meilleures dispositions. Il y a des jours comme ça, où l’humeur est accordée au temps qu’il fait. Les deux collègues partagent leur manque d’énergie. Brièvement. Sans développer. Et puis l’agent de maintenance continue sa tournée des péages.

Entre deux appels sur les bornes automatiques, Estelle dresse la liste des solutions envisageables pour venir en aide à son chat, jusqu’aux plus improbables, mêmes les plus saugrenues : monter à une grande échelle ; grimper dans l’arbre ; faire appel à un alpiniste ; faire appel aux pompiers ; faire appel à un élagueur ; faire appel à un charpentier ; convaincre Yogeeti de descendre ; aller s’installer sous l’arbre ; attendre ; trouver une girafe ; trouver un hélicoptère ; trouver une montgolfière ; faire appel à un bucheron pour couper l’arbre ; demander à la communicatrice animale professionnelle. Sur une feuille de brouillon, elle dessine un arbre, à l’intérieur duquel elle écrit « chat perché » puis elle fait partir des branches tout autour, autant de branches que de solutions. Un arbre soleil en quelque sorte… Une espèce de schéma heuristique comme elle a appris à en dessiner. Il ne manque que la couleur. Estelle, pleine d’amertume, écrit sous le dessin : « C’est bien d’avoir une multitude de solutions, encore faut-il qu’il y en ait une qui fonctionne… » elle ponctue la phrase de trois points de suspension rageur. A quoi servent ces prétendues solutions théoriques, si aucune ne fonctionne réellement en pratique ?

A midi, Estelle mange sa salade de lentilles. A treize heures quarante, elle accueille avec soulagement l’équipe de l’après-midi : Gérard et Yves. Elle leur raconte son chat dans l’arbre.

– Sans manger ni boire ?
S’étonne Gérard.

– Sans manger, oui. Sans boire, non… Avec la pluie, il a eu de quoi s’hydrater un minimum.

– Ah oui, il a pu lécher l’écorce…
Imagine Yves
– Oh, il va bien finir par redescendre.

– Je voudrais bien y croire, seulement ça fait quatre jours maintenant. J’ai lu que si un chat n’est pas redescendu au bout de vingt-quatre heures c’est qu’il ne redescendra pas tout seul.

– Il ne va pas se laisser mourir de faim tout de même.

– On dit qu’on n’a jamais trouvé de squelette de chat dans un arbre. Mais au pied ? Parce que si un chat meurt dans un arbre, à un moment il va bien finir par tomber. Comme une feuille…

Estelle ravale les larmes qu’elle sent monter. Gérard lui propose un café. Elle sourit, fait bonne figure, mais rentre rapidement, avec l’espoir fou que peut-être cette fois, Yogeeti aura descendu les barreaux de l’échelle. Les appels qu’elles entend en sortant de sa voiture lui font savoir que non. Il est toujours là-haut et ses miaulements sont plus forts que la veille. Estelle quitte sa tenue de travail, enfile un vêtement ordinaire et rejoint son chat dans la cour de la maison à vendre. Elle escalade l’échelle et trouve une assiette sur une branche. Elle reconnait l’assiette  qu’elle avait posée dans l’herbe l’avant-veille. Quelqu’un est venu. Quelqu’un est monté. Estelle cherche Yogeeti. Elle penche la tête en arrière sans pouvoir le distinguer. Elle l’appelle. Il est toujours à plusieurs mètres au-dessus d’elle… Alors elle enserre le tronc entre ses bras, comme si elle pouvait atteindre son chat à travers l’arbre : « Allez, Yogeeti, j’ai confiance en toi. Cet arbre est solide. Viens, maintenant, descends. »

Yogeeti observe son humaine avec curiosité, mais la magie n’opère pas et Estelle redescend de l’échelle. Elle décide de contacter Christophe.

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