De bas en haut

[Quatre jours que Yogeeti, un chat, est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. Son humaine, Estelle, a cherché différentes solutions pour le faire redescendre, sans succès jusqu’à présent, même avec l’aide de ses voisins, de son frère ou d’un ami : il reste perché et Estelle est de plus en plus abattue. Après le nouvel échec de ce jeudi, on sonne à la porte : madame Séville, sa voisine du 45, a une nouvelle idée.]

– J’ai repensé au fait que c’est le fils de monsieur Nougat qui venait tailler l’arbre. Tu le connais ?

Sans préciser qu’elle croit bien se souvenir d’avoir fait un tour sur sa mobylette quand elle avait une dizaine d’années, Estelle répond par l’affirmative.

– Oui, bien sûr. Il était là à la fête des voisins l’année dernière.

– Ah oui, c’est vrai. Il nous avait rejoint chez Florence et Damien. Donc, voilà, comme il est du métier, on pourrait lui demander à lui, si des fois il vient voir son père ce week-end.

Estelle reste insensible à l’enthousiasme de sa voisine. Elle ne sait pas quoi répondre, n’ose pas lui dire qu’elle n’y croit pas vraiment. Sans entrain, elle suit tout de même madame Séville de l’autre côté de la rue pour aller frapper chez monsieur Nougat et madame Meyer — une autre amoureuse des chats — au 121, entre la maison de monsieur et madame Cottençon et celle de monsieur et madame Marceau. Estelle se demande si elle va être capable d’aligner deux phrases, mais elle n’a pas besoin d’ouvrir la bouche, madame Séville parle pour elle. Monsieur Nougat l’écoute gentiment.

– Mon fils n’habite plus dans le coin. Il est loin maintenant et il n’est prévu qu’il passe ces jours-ci. Il est bien occupé.

– Ah, je comprends. C’est qu’on est embêté pour ce chat, alors on tente toutes les solutions possibles.

– Oui, je vois bien, mais vous ne croyez pas qu’il va finir par redescendre tout seul ?

– Ah ben on ne sait pas… Mais faut l’entendre miauler ! Ça fait quatre jours qu’il est là-haut le pauvre. Vous ne l’entendez pas de chez vous ? Enfin, bon, on cherche le moyen de lui venir en aide. En tous cas merci. Excusez-nous du dérangement.

– Oh mais pas de soucis. Y a pas de mal. Bonne soirée.

Avec une drôle mimique, Estelle murmure un remerciement à monsieur Nougat. Tout le monde se salue et rentre chez soi.

– On aura essayé, conclut madame Séville.

Estelle se sent morne et abattue et quand Walter vient miauler avec insistance au milieu de la cuisine, elle s’énerve comme après un  enfant capricieux :

– Ecoute Walter, toi, tu es là au chaud, tu as à manger dans ta gamelle, je t’ouvre la porte si tu veux sortir. Qu’est-ce que tu veux de plus ?

Ce n’est pas le moment de jouer les chats difficiles, mais Walter ne joue pas les chats difficiles. Sans comprendre ce qui la met dans cet état, il sent le stress de son humaine et s’en inquiète. il compatit à sa manière. Elle, ne l’entend pas de cette oreille.

Estelle hésite à se rendre à son atelier mensuel de travail sur soi. Elle se dit qu’elle serait aussi bien au fond de son lit. Pourtant elle décide de prendre son manteau et la route. S’exprimer, partager cette histoire qui finit par la tourmenter ne pourra que lui faire du bien et ce n’est pas la clé de voiture tombée au sol dans le noir qui lui fera changer d’avis. Il lui faut de longues secondes pour la retrouver à l’aveugle, quelques longues secondes pendant lesquelles elle imagine qu’il s’agit peut-être d’un présage pour lui signifier de rester chez elle ou plus vraisemblablement qu’elle va être en retard. La clé dans la main, elle ouvre la voiture et constate sur l’heure affichée sur le tableau de bord qu’elle est encore dans les temps. Ce soir, il sera question de changement qui se met en place à partir du moment où on l’accepte. Estelle ne sait pas trop comment l’interpréter dans sa situation mais elle rentre boostée de l’énergie bienveillante du cercle de parole.

– Tu nous tiens au courant pour le chat et le pompier…

Ben voyons, comptez là-dessus ! Estelle n’a pas besoin d’un sauveur, ni même d’un amoureux, seulement d’aide. Dans l’absolu, elle aurait préféré être capable d’aller chercher Yogeeti elle-même. Elle a toutefois appris que vouloir être autonome ne signifie pas faire tout toute seule. Après la théorie, la pratique, après la leçon, l’exercice d’application. Depuis lundi, elle n’a jamais été en contact avec autant de personnes en dehors de son milieu professionnel. Et pourtant Yogeeti est toujours perché là-haut. Quand va-t-il redescendre ? Et comment ? Estelle s’imagine grimper à une échelle de vingt mètres ou atteindre la cime de l’arbre dans une nacelle. Elle a besoin d’une personne possédant le matériel nécessaire. Le reste, elle en fait son affaire.

Ce soir, Estelle se couche en super héroïne.

(A suivre…)

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