Douche cérébrale (6)

Samedi 29 octobre

Ouh, je dors ! Je passerais bien la journée à la maison avec les chats, avec Yogeeti qui est de retour, yeah ! Mais faut que j’aille bosser. Ben oui. Bon. Yogeeti est là, enfin là et bien là. Après un saut de dix mètres ! Quand l’élagueur monté sur l’arbre, a avancé sur la branche pour l’attraper, il a sauté. Poum. Dans le champ. Et course jusqu’à la maison. Précipitation sur la gamelle. Ça a drôlement faim un chat qui est resté coincé cinq jours dans un arbre. Apparemment, il n’a rien de cassé. Je crois l’avoir aperçu tout à l’heure mais il est retourné se poser dans un coin tranquille à l’abri de Myrtille toujours aussi vive et toujours aussi chenille. Ah la la quelle aventure !

Trois heures dix-sept, faut que j’avance.

Quand j’y pense, ça lui a fait un sacré vol plané. Je me demande si je dois l’emmener à la clinique vétérinaire… 

L’heure tourne, je me dis que je dois me dépêcher à remplir mes trois pages, mais là, y a pas grand chose qui me vient, pour ne pas dire rien.

Je me revois hier rappeler les pompiers et raccrocher au nez du pompier qui me confirme qu’ils ne se déplacent pas pour un chat. Oh, comme j’étais en colère ! Je me revois appeler la société d’élagage. Je revois l’élagueur observer l’arbre et finir par me dire qu’il allait envoyer deux jeunes après le chantier. Je me revois dans la cuisine à bout, en larmes, me sentant complètement démunie et perdue,  accueillir ces émotions pour les transmuter. Ouh ! Ouf ! Ce matin je me sens beaucoup mieux. Soulagée bien évidemment. Un peu inquiète pour Yogeeti. Je voudrais être sûre qu’il n’ait pas d’hémorragie interne ou autre séquelle de son saut de dix mètres. Mais s’il a de l’appétit c’est que ça va, non ? Je vais surveiller ses selles, vérifier qu’elles ne sont pas noires de sang. 

Trois heures trente-trois. J’ai la chanson du Voltigeur version l’Orage dans la tête. Oh, me voilà à la moitié du cahier ! Demain j’entame la deuxième moitié. Demain, on passe à l’horaire d’hiver. Je me lève une heure plus tard. Chouette ! Cet après-midi sieste et ce soir je me couche de bonne heure. Je me mettrai à jour lundi. J’ai de quoi manger, c’est le principal. Le ménage peut attendre. Voilà. Et ensuite ? Je ne sais pas. Une demi-page de je ne sais pas quoi écrire ? Je me sens soulagée et c’est bien agréable. Voilà, c’est tout. Va falloir que j’aille me préparer incessamment sous peu. C’est fou ce que ça fait du bien de se sentir détendue. Ah la la, mon Yogeeti ! J’espère que tout va bien. Que tu n’as pas besoin d’une visite chez le vétérinaire. Dans l’absolu faudrait que je l’emmène. Pour me rassurer. Pour vérifier que tout va bien. Mais je n’ai pas trop envie de l’emmener. Je n’ai jamais eu envie et je ne l’ai jamais emmené d’ailleurs. Je me suis mis en tête qu’il était peut-être pucé et que quelqu’un voudrait le récupérer. Quelqu’un de pas forcément bien intentionné. Quelqu’un qu’il a fuit. Bref, pour l’heure (ça va, je ne suis pas encore en retard…) je préfère ne pas le stresser. Ça va aller Yogeeti, je te laisse te reposer. Te remettre de tes émotions. Voilà. Oh mais j’y pense, on a laissé l’assiette dans l’arbre !

 

FIN

Yogeeti

[Cinq jours que Yogeeti est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. Son humaine, Estelle, a cherché différentes solutions pour faire redescendre son chat, sans succès jusqu’à présent, même avec l’aide de ses voisins, de son frère ou d’un ami : il reste perché et Estelle est de plus en plus abattue. De retour au pied de l’arbre, après un poste matinal électrique, elle fait appel à une société d’élagage. Deux apprentis élagueurs vont passer en fin d’après-midi après leur chantier.]

Quand les deux jeunes gens se présentent au portail, Estelle les attend de pieds fermes avec la cage de transport. Elle leur explique comme à leur employeur que le portail est fermé à clé, et comme leur employeur, ils passent par dessus. Ils cherchent le chat des yeux et une fois qu’ils l’ont repéré, l’un des deux commence à s’harnacher. Estelle suit les préparatifs sans rien dire. Dans le champ de l’autre côté de la clôture, monsieur Séville est venu assister à la scène. Estelle donne la boîte de transport au jeune homme prêt à grimper. Son comparse surveille Yogeeti.

Estelle retient son souffle. sous le regard attentif de son collègue, le jeune élagueur est monté à l’échelle, il se tient maintenant debout sur la grosse branche à l’extrémité de laquelle se trouve Yogeeti. Il s’approche précautionneusement. Monsieur Séville intervient :

– La bâche Estelle ! Amène la bâche au cas où Yogeeti saute !

Il y a un poum et un cri de stupeur. Avant qu’Estelle ait eu le temps de réagir, Yogeeti a sauté dans le champ. Puis bien vite, il se met à courir en direction de sa maison, Estelle à sa suite. Elle lui ouvre la porte et le voit se ruer vers sa gamelle. Il a terriblement faim, mais il n’a pas l’air blessé. Elle lui remplit généreusement son assiette de pâtée et passe ses doigts dans son pelage pendant qu’il mange. Elle a l’impression de lui caresser les côtes.

– Comme tu es maigre !

L’envie est forte de rester là avec lui, mais elle se dit qu’elle ne peut pas abandonner les élagueurs et monsieur Séville dans la cour de la maison à vendre. Elle file les rejoindre et leur donne des nouvelles de  son chat.

– Ça a l’air d’aller, il mange. Il a sauté de quelle hauteur ?

– Oh, bien dix mètres.

– Dix mètres !

Estelle entend encore le bruit sourd de la réception de Yogeeti sur la terre labourée. Poum. Ça lui donne le frisson.

– On va vous donner un coup de main pour ranger l’échelle.

– Oh merci, c’est gentil. Je n’en reviens pas qu’il ait sauté.

Tandis que les deux jeunes élagueurs replient l’échelle, Estelle ramène la cage de transport et la bâche chez elle. Elle redonne quelques cuillerées de pâtée à Yogeeti,

– Eh vas-y doucement !

puis va chercher quatre billets dans son porte-feuille : deux de vingt et deux de cinquante — « voilà pour les étrennes » — , et retourne ensuite auprès des élagueurs, côté rue cette fois. Monsieur Séville a aussi fait le tour pour leur indiquer où rapporter la grande échelle avant de rentrer chez lui. Estelle tend les billets pliés dans sa main à l’élagueur qui est monté dans l’arbre en le remerciant une nouvelle fois d’être venu. Elle se défend de réfléchir au prix du saut de Yogeeti, l’important c’est qu’il soit de retour à la maison. Elle irait bien le retrouver tout de suite, mais elle a une dernière chose à faire avant : ramener la petite échelle à madame Guismo.

Ça ne lui prend que quelques minutes, le temps de s’excuser d’avoir gardé l’échelle aussi  longtemps et de partager sa joie d’avoir récupéré son chat. Elle dépose l’échelle là où elle l’avait prise le lundi précédent et saluant madame Guismo d’un large sourire, elle rentre enfin chez elle.

Yogeeti s’est installé sur le bureau, ventre en l’air. C’est la première fois qu’il adopte cette position.

– Alors Yogeeti, on est mieux à la maison, non ?

Estelle approche la main doucement, le caresse délicatement. Il se laisse faire.

– Ça va ? rien de cassé ? Pas d’hémorragie là-dedans ? On verra demain pour le vétérinaire. Je te laisse te reposer.

Estelle regarde son chat, soulagée, heureuse. Elle aurait presque envie de danser.

– Je vais peut-être prévenir le groupe de communication animale. Et Yoann aussi. Comme je suis heureuse que tu sois là à nouveau !

Un peu plus tard dans la soirée, alors qu’Estelle remonte de la cave où elle est allée ranger la boite de transport et la bâche, quelqu’un sonne à la porte.

– Ah madame Cottençon ! Merci pour votre échelle !

– Oh ce n’est rien. Comment va ton chat ?

– Bien. Il a beaucoup maigri mais il a l’air d’aller. Il a fait un saut de dix mètres !

– Oui, monsieur Séville m’a raconté. Je pourrais le voir ?

Estelle hésite :

– Il se repose, je ne sais où, mais je vais voir, entrez.

Myrtille traverse le couloir.

– Ah, c’est ce petit minou ?

– Ah non, elle c’est Myrtille, la petite dernière. Je reviens. Il m’a suivie à la cave tout à l’heure.

Estelle balaye la pièce du regard, cherche succinctement, dans le panier, sur le sofa, sans le trouver : « à peine retrouvé déjà reperdu » s’amuse-t-elle en remontant les escaliers.

– Je suis désolée madame Cottençon, mais il a dû se cacher quelque part pour se reposer tranquillement. Il en a besoin après cette aventure.

– Oh oui qu’il peut en avoir besoin ! Une semaine là haut ! C’est à peine croyable. Mais c’est qu’il est trop haut cet arbre. C’est interdit normalement des arbres de cette taille en lotissement. Quand on est arrivé, on nous avait dit qu’on ne pouvait pas avoir des arbres de plus de deux mètres. Et puis après… Personne ne dit rien. Pourtant c’est dangereux ! Il pourrait écraser une maison sil venait à tomber.

– A vrai dire jusqu’à présent, je ne m’en souciais pas de cet arbre. Bien sûr, il fait de l’ombre dans ma cour le matin vu où il est placé, mais ça ne me dérangeait pas plus que ça. Aujourd’hui, je le vois d’un autre œil ! Peut-être que les futurs nouveaux voisins le feront couper. C’est à espérer.

Estelle sourit. Madame Cottençon aussi.

– Bon, je ne te dérange pas plus longtemps. Bonne soirée.

– Merci. Bonne soirée madame Cottençon.

En refermant la porte, Estelle se souvient du bouleau qu’il y avait à la place du noisetier quand elle était adolescente. C’était un bel arbre. Haut. Très haut. Trop haut aux dires du voisinage. Son père avait fini par le couper. Estelle avait gardé une tranche du tronc.

Elle entend gratter à la porte de la cave. Yogeeti sort de sa cachette. Il vient se frotter contre les jambes de son humaine.

– Ah te voilà. Toujours aussi sauvage, toi ? Tu sais que tout le quartier s’est inquiété pour toi ? Oui, je sais que tu sais.

 

L’élagueur

[Cinq jours que Yogeeti est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. Son humaine, Estelle, a cherché différentes solutions pour faire redescendre son chat, sans succès jusqu’à présent, même avec l’aide de ses voisins, de son frère ou d’un ami : il reste perché et Estelle est de plus en plus abattue. Après un poste matinal électrique, elle retourne au pied de l’arbre.]

Estelle cherche Yogeeti des yeux, l’appelle, finit par l’apercevoir au milieu des branches : « Ah tu es là… » Il lui semble qu’il est moins haut que la veille. Elle voudrait pouvoir le rassurer, mais aurait autant besoin de l’être elle-même tellement elle se sent impuissante : cinq jours qu’elle lui promet de trouver une solution pour l’aider à descendre, cinq jours qu’elle se démène et pour quel résultat ? Yogeeti est toujours perché : « Je vais appeler la société d’élagage. »

Madame Séville est à l’affût dans sa cour. Elle interpelle Estelle qui traverse le champ : elle aussi s’inquiète du sort de Yogeeti.

– Faudrait rappeler les pompiers, non ?

– Mais madame Séville, ils ne se déplacent pas pour un chat dans un arbre. Ils me l’ont dit lundi.

– Peut-être, mais là ça fait une semaine quand même ! Ça vaudrait le coup de les rappeler. Ils sont équipés eux, ils ont tous ce qu’il faut ! L’échelle, la lance à eau…

Madame Séville n’a pas tort. Estelle se range à son avis. Elle sort son portable et compose le 18. L’échange est de même nature qu’en début de semaine.

– Comme vous l’a signifié mon collègue, on ne se déplace pas pour un chat…

Estelle ne le laisse pas terminer sa phrase.

– Eh bien, puisque je ne peux pas compter sur vous, au revoir.

Elle raccroche rageusement.

C’est super utile un camion avec une grande échelle dans un garage pense-t-elle avec rancœur. Surtout qu’ils ne viennent pas en fin d’année pour le calendrier ! Estelle est encore assez raisonnable pour savoir qu’il ne servirait à rien de leur hurler sa colère à la figure. Il n’empêche qu’elle imagine très bien la scène où elle refuserait de prendre un calendrier au prétexte qu’il n’y a pas de photo de chat.

Colère bouillonnante à l’intérieur, glaciale à l’extérieur, avec les yeux revolver… Estelle s’est longtemps demandé pourquoi foie et yeux étaient reliés en énergétique chinoise. Et puis un jour, elle a pris conscience qu’une colère non exprimée verbalement pouvait lui sortir par les yeux. Elle en fait une nouvelle fois l’expérience, ce vendredi après-midi, au milieu du champ. Elle ferme les yeux, prend plusieurs grandes respirations jusqu’à retrouver un semblant de calme, puis elle compose le numéro de Dauphinélagage.

Elle est plus déterminée que jamais et quand l’homme qu’elle a en bout de ligne commence à lui faire part des risques de chute ou de griffures, elle répond qu’elle n’a besoin que de matériel, une grande échelle sur laquelle elle montera elle-même. Il y a un temps de silence. Un sourire de l’élagueur… Il dit qu’il va venir voir. Estelle transmet l’information à madame Séville et rentre chez elle. Debout, au milieu de la cuisine, l’armure craque, le trop plein d’émotions retenues s’évacue en sanglots. Estelle se libère enfin de la tension nerveuse accumulée.

Quand son portable sonne une demi-heure plus tard, les larmes se sont taries depuis longtemps. Elle regarde par la porte-fenêtre du salon, mais ne voit aucun véhicule. L’élagueur s’est garé devant le 42. Elle lui dit qu’elle arrive. Estelle traverse sa cour, le champ, pénètre dans la propriété à vendre, fait le tour de la maison pour aller ouvrir le portail, mais a la mauvaise surprise de le trouver fermé à clé. Elle explique à l’élagueur qu’il avait été convenu la veille que le portail reste ouvert. Elle lui propose de faire le tour par chez elle. Il estime que ce n’est pas la peine, le portail n’est pas si haut, il va passer par dessus. Estelle le conduit à l’arrière de la maison et l’observe évaluer l’arbre en professionnel et en silence.

– Bien. Vous avez de quoi transporter le chat ?

– Une cage de transport pour les visites chez le vétérinaire.

– Je peux vous envoyer deux jeunes en fin de journée après le chantier. Ils devraient être là d’ici deux heures.

– Ah merci !

– Vous leur donnerez des étrennes…

– Oui, bien sûr, cela va de soi.. Par  contre, est-ce que vous pouvez me dire pour le montant, parce que je n’ai aucune idée de ce que peut représenter une somme correcte…

– Cent euros au moins. Si vous aviez fait appel aux services de la mairie, ça vous aurait coûté bien plus cher.

Estelle ne relève pas. Elle ne se doutait pas qu’il existait un service secours animaux en détresse à la mairie, peut-être que la voisine du 41 l’avait évoqué, elle ne sait plus, et peu importe, elle croyait, il n’y a pas si longtemps, pouvoir compter sur les pompiers. Elle remercie chaleureusement l’élagueur qui repart comme il est venu, tranquille. Elle, a retrouvé de l’énergie. Elle prend son sac pour aller à la banque retirer de quoi rémunérer les apprentis élagueurs. Elle se dit qu’elle a même le temps pour quelques courses. Elle dresse alors rapidement la liste de ce dont elle a besoin et descend au centre-ville. En route un doute l’assaille : cent euros, c’est pour les deux ou pour chacun ?

(A suivre…)

 

Clash

[Cinq jours que Yogeeti est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. Son humaine, Estelle, a cherché différentes solutions pour faire redescendre son chat, sans succès jusqu’à présent, même avec l’aide de ses voisins, de son frère ou d’un ami : il reste perché et Estelle est de plus en plus abattue. Ce vendredi matin s’annonce rude.]

Estelle arrive au péage d’humeur « va falloir que ça se passe sans anicroche » . Elle voudrait que l’heure de repartir arrive vite. Elle voudrait qu’il fasse jour et soleil. Mais ce matin encore, le temps reste gris et froid.

A neuf heures se présente l’agent de la société de nettoyage. Ce n’est pas l’agent habituel qui sait ce qu’il a à faire et le fait efficacement, passant l’aspirateur ici, le chiffon là. Ce matin il s’agit d’un remplaçant qui attend les consignes. Estelle, naturellement guère loquace, l’est encore moins, l’esprit embrouillé. Elle s’en tient à des généralités : la cabine et les voies, sans plus de précisions. Elle estime que ce n’est pas son rôle de jouer les donneuses d’ordres. Elle ne comprend pas pourquoi son supérieur hiérarchique ou son collègue  n’ont pas expliqué au nouveau le travail à effectuer. Le jeune homme hésite mais face à la fermeture de son interlocutrice, il se résout à aller remplir son seau d’eau pour passer la serpillère puis sort pour disparaître sur les voies. Estelle ne le reverra pas. Elle note sa venue sur le journal de bord.

La matinée est  bien entamée quand un homme se présente à pieds à la fenêtre de la cabine, un billet de cent euros dans la main. Il a engagé sa voiture dans la voie automatique la plus proche et voudrait de la monnaie pour régler son péage. Un circuit neuronal contrarié s’active sous le crâne d’Estelle : « Non, mais quelle idée de vouloir payer avec un billet d’un montant aussi disproportionné par rapport au tarif du péage ! Eh ! On n’est pas la banque ! Dix comme ça dans la journée et il n’y a plus de monnaie dans le coffre ! » Elle demande à l’automobiliste s’il n’a pas un autre moyen de paiement. Il n’en a pas. Elle lui dit alors de retourner à son véhicule et d’appuyer sur le bouton SOS pour qu’on lui établisse une reconnaissance de dette. Il aura dix jours pour régulariser soit par carte sur internet, soit par chèque par courrier. L’automobiliste s’exécute en pestant. Estelle n’a pas le temps de prendre l’appel, la ligne s’est effacée au moment où elle a cliqué. Elle fait la moue, a un haussement d’épaules : que l’assistant télé-expoitation en poste se charge d’établir le document de paiement différé ! Voilà tout.  Mais la sonnerie du téléphone retentit. Son collègue lui demande si elle ne peut pas faire la monnaie de cent euros. Elle lui répond que non, arguant du fait qu’elle est en attente d’un échange monnaie avec la banque. Silence. Il a l’air surpris et l’échange se conclut sur un : « ah bon, d’accord. » Estelle a la sensation désagréable que son mode entêtement n’est sans doute pas le plus approprié, mais au diable les scrupules : d’une, on ne se présente pas sur un péage avec un billet de cent euros, de deux, son collègue n’avait qu’à pas prendre l’appel.

Elle croit l’incident clos, mais l’automobiliste se présente à nouveau à sa fenêtre, furieux cette fois. Elle ne comprend pas.

– Mon collègue ne s’est pas occupé de vous ?

– Non ! Dix minutes que j’attends ! C’est inadmissible !

La colère de l’automobiliste nourrit la rage d’Estelle :

– Vous voulez de la monnaie ? Eh bien vous allez en avoir !

Elle saisit le billet, va chercher de quoi l’échanger dans le coffre calculant rapidement quelle somme maximale il lui est est possible de rendre en pièces sans gêner le roulement et revient avec soixante quinze euros en pièces de un et deux euros pour vingt-cinq euros en billets :

– Voilà ! C’est tout ce que j’ai !

L’homme retourne à sa voiture en continuant de crier que c’est inadmissible, Estelle referme la fenêtre, fulminant tout autant que lui : « Ah bon, d’accord. » Tu parles !

Estelle est soulagée de voir arriver ses collègues de l’après-midi. L’un après l’autre, ils lui demandent des nouvelles de son chat. L’un après l’autre, ils sont surpris d’apprendre qu’il est toujours perché :

– Ça commence à faire long…

– Je vais faire appel à une société d’élagage. Je ne vois plus que ça.

Estelle ne prendra pas de café aujourd’hui. Elle a trop hâte de rentrer. Sur la route du retour, le soleil semble sortir timidement des nuages, Estelle se demande si elle prend le temps d’une petite sieste. Elle se sent tellement fatiguée… Les miaulements de Yogeeti qu’elle entend dès qu’elle ouvre la portière de la voiture lui font renoncer à se reposer. Le temps de poser ses affaires de travail et de se changer et la voilà au pied de l’arbre.