Clash

[Cinq jours que Yogeeti est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. Son humaine, Estelle, a cherché différentes solutions pour faire redescendre son chat, sans succès jusqu’à présent, même avec l’aide de ses voisins, de son frère ou d’un ami : il reste perché et Estelle est de plus en plus abattue. Ce vendredi matin s’annonce rude.]

Estelle arrive au péage d’humeur « va falloir que ça se passe sans anicroche » . Elle voudrait que l’heure de repartir arrive vite. Elle voudrait qu’il fasse jour et soleil. Mais ce matin encore, le temps reste gris et froid.

A neuf heures se présente l’agent de la société de nettoyage. Ce n’est pas l’agent habituel qui sait ce qu’il a à faire et le fait efficacement, passant l’aspirateur ici, le chiffon là. Ce matin il s’agit d’un remplaçant qui attend les consignes. Estelle, naturellement guère loquace, l’est encore moins, l’esprit embrouillé. Elle s’en tient à des généralités : la cabine et les voies, sans plus de précisions. Elle estime que ce n’est pas son rôle de jouer les donneuses d’ordres. Elle ne comprend pas pourquoi son supérieur hiérarchique ou son collègue  n’ont pas expliqué au nouveau le travail à effectuer. Le jeune homme hésite mais face à la fermeture de son interlocutrice, il se résout à aller remplir son seau d’eau pour passer la serpillère puis sort pour disparaître sur les voies. Estelle ne le reverra pas. Elle note sa venue sur le journal de bord.

La matinée est  bien entamée quand un homme se présente à pieds à la fenêtre de la cabine, un billet de cent euros dans la main. Il a engagé sa voiture dans la voie automatique la plus proche et voudrait de la monnaie pour régler son péage. Un circuit neuronal contrarié s’active sous le crâne d’Estelle : « Non, mais quelle idée de vouloir payer avec un billet d’un montant aussi disproportionné par rapport au tarif du péage ! Eh ! On n’est pas la banque ! Dix comme ça dans la journée et il n’y a plus de monnaie dans le coffre ! » Elle demande à l’automobiliste s’il n’a pas un autre moyen de paiement. Il n’en a pas. Elle lui dit alors de retourner à son véhicule et d’appuyer sur le bouton SOS pour qu’on lui établisse une reconnaissance de dette. Il aura dix jours pour régulariser soit par carte sur internet, soit par chèque par courrier. L’automobiliste s’exécute en pestant. Estelle n’a pas le temps de prendre l’appel, la ligne s’est effacée au moment où elle a cliqué. Elle fait la moue, a un haussement d’épaules : que l’assistant télé-expoitation en poste se charge d’établir le document de paiement différé ! Voilà tout.  Mais la sonnerie du téléphone retentit. Son collègue lui demande si elle ne peut pas faire la monnaie de cent euros. Elle lui répond que non, arguant du fait qu’elle est en attente d’un échange monnaie avec la banque. Silence. Il a l’air surpris et l’échange se conclut sur un : « ah bon, d’accord. » Estelle a la sensation désagréable que son mode entêtement n’est sans doute pas le plus approprié, mais au diable les scrupules : d’une, on ne se présente pas sur un péage avec un billet de cent euros, de deux, son collègue n’avait qu’à pas prendre l’appel.

Elle croit l’incident clos, mais l’automobiliste se présente à nouveau à sa fenêtre, furieux cette fois. Elle ne comprend pas.

– Mon collègue ne s’est pas occupé de vous ?

– Non ! Dix minutes que j’attends ! C’est inadmissible !

La colère de l’automobiliste nourrit la rage d’Estelle :

– Vous voulez de la monnaie ? Eh bien vous allez en avoir !

Elle saisit le billet, va chercher de quoi l’échanger dans le coffre calculant rapidement quelle somme maximale il lui est est possible de rendre en pièces sans gêner le roulement et revient avec soixante quinze euros en pièces de un et deux euros pour vingt-cinq euros en billets :

– Voilà ! C’est tout ce que j’ai !

L’homme retourne à sa voiture en continuant de crier que c’est inadmissible, Estelle referme la fenêtre, fulminant tout autant que lui : « Ah bon, d’accord. » Tu parles !

Estelle est soulagée de voir arriver ses collègues de l’après-midi. L’un après l’autre, ils lui demandent des nouvelles de son chat. L’un après l’autre, ils sont surpris d’apprendre qu’il est toujours perché :

– Ça commence à faire long…

– Je vais faire appel à une société d’élagage. Je ne vois plus que ça.

Estelle ne prendra pas de café aujourd’hui. Elle a trop hâte de rentrer. Sur la route du retour, le soleil semble sortir timidement des nuages, Estelle se demande si elle prend le temps d’une petite sieste. Elle se sent tellement fatiguée… Les miaulements de Yogeeti qu’elle entend dès qu’elle ouvre la portière de la voiture lui font renoncer à se reposer. Le temps de poser ses affaires de travail et de se changer et la voilà au pied de l’arbre.

 

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