L’élagueur

[Cinq jours que Yogeeti est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. Son humaine, Estelle, a cherché différentes solutions pour faire redescendre son chat, sans succès jusqu’à présent, même avec l’aide de ses voisins, de son frère ou d’un ami : il reste perché et Estelle est de plus en plus abattue. Après un poste matinal électrique, elle retourne au pied de l’arbre.]

Estelle cherche Yogeeti des yeux, l’appelle, finit par l’apercevoir au milieu des branches : « Ah tu es là… » Il lui semble qu’il est moins haut que la veille. Elle voudrait pouvoir le rassurer, mais aurait autant besoin de l’être elle-même tellement elle se sent impuissante : cinq jours qu’elle lui promet de trouver une solution pour l’aider à descendre, cinq jours qu’elle se démène et pour quel résultat ? Yogeeti est toujours perché : « Je vais appeler la société d’élagage. »

Madame Séville est à l’affût dans sa cour. Elle interpelle Estelle qui traverse le champ : elle aussi s’inquiète du sort de Yogeeti.

– Faudrait rappeler les pompiers, non ?

– Mais madame Séville, ils ne se déplacent pas pour un chat dans un arbre. Ils me l’ont dit lundi.

– Peut-être, mais là ça fait une semaine quand même ! Ça vaudrait le coup de les rappeler. Ils sont équipés eux, ils ont tous ce qu’il faut ! L’échelle, la lance à eau…

Madame Séville n’a pas tort. Estelle se range à son avis. Elle sort son portable et compose le 18. L’échange est de même nature qu’en début de semaine.

– Comme vous l’a signifié mon collègue, on ne se déplace pas pour un chat…

Estelle ne le laisse pas terminer sa phrase.

– Eh bien, puisque je ne peux pas compter sur vous, au revoir.

Elle raccroche rageusement.

C’est super utile un camion avec une grande échelle dans un garage pense-t-elle avec rancœur. Surtout qu’ils ne viennent pas en fin d’année pour le calendrier ! Estelle est encore assez raisonnable pour savoir qu’il ne servirait à rien de leur hurler sa colère à la figure. Il n’empêche qu’elle imagine très bien la scène où elle refuserait de prendre un calendrier au prétexte qu’il n’y a pas de photo de chat.

Colère bouillonnante à l’intérieur, glaciale à l’extérieur, avec les yeux revolver… Estelle s’est longtemps demandé pourquoi foie et yeux étaient reliés en énergétique chinoise. Et puis un jour, elle a pris conscience qu’une colère non exprimée verbalement pouvait lui sortir par les yeux. Elle en fait une nouvelle fois l’expérience, ce vendredi après-midi, au milieu du champ. Elle ferme les yeux, prend plusieurs grandes respirations jusqu’à retrouver un semblant de calme, puis elle compose le numéro de Dauphinélagage.

Elle est plus déterminée que jamais et quand l’homme qu’elle a en bout de ligne commence à lui faire part des risques de chute ou de griffures, elle répond qu’elle n’a besoin que de matériel, une grande échelle sur laquelle elle montera elle-même. Il y a un temps de silence. Un sourire de l’élagueur… Il dit qu’il va venir voir. Estelle transmet l’information à madame Séville et rentre chez elle. Debout, au milieu de la cuisine, l’armure craque, le trop plein d’émotions retenues s’évacue en sanglots. Estelle se libère enfin de la tension nerveuse accumulée.

Quand son portable sonne une demi-heure plus tard, les larmes se sont taries depuis longtemps. Elle regarde par la porte-fenêtre du salon, mais ne voit aucun véhicule. L’élagueur s’est garé devant le 42. Elle lui dit qu’elle arrive. Estelle traverse sa cour, le champ, pénètre dans la propriété à vendre, fait le tour de la maison pour aller ouvrir le portail, mais a la mauvaise surprise de le trouver fermé à clé. Elle explique à l’élagueur qu’il avait été convenu la veille que le portail reste ouvert. Elle lui propose de faire le tour par chez elle. Il estime que ce n’est pas la peine, le portail n’est pas si haut, il va passer par dessus. Estelle le conduit à l’arrière de la maison et l’observe évaluer l’arbre en professionnel et en silence.

– Bien. Vous avez de quoi transporter le chat ?

– Une cage de transport pour les visites chez le vétérinaire.

– Je peux vous envoyer deux jeunes en fin de journée après le chantier. Ils devraient être là d’ici deux heures.

– Ah merci !

– Vous leur donnerez des étrennes…

– Oui, bien sûr, cela va de soi.. Par  contre, est-ce que vous pouvez me dire pour le montant, parce que je n’ai aucune idée de ce que peut représenter une somme correcte…

– Cent euros au moins. Si vous aviez fait appel aux services de la mairie, ça vous aurait coûté bien plus cher.

Estelle ne relève pas. Elle ne se doutait pas qu’il existait un service secours animaux en détresse à la mairie, peut-être que la voisine du 41 l’avait évoqué, elle ne sait plus, et peu importe, elle croyait, il n’y a pas si longtemps, pouvoir compter sur les pompiers. Elle remercie chaleureusement l’élagueur qui repart comme il est venu, tranquille. Elle, a retrouvé de l’énergie. Elle prend son sac pour aller à la banque retirer de quoi rémunérer les apprentis élagueurs. Elle se dit qu’elle a même le temps pour quelques courses. Elle dresse alors rapidement la liste de ce dont elle a besoin et descend au centre-ville. En route un doute l’assaille : cent euros, c’est pour les deux ou pour chacun ?

(A suivre…)

 

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