Yogeeti

[Cinq jours que Yogeeti est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. Son humaine, Estelle, a cherché différentes solutions pour faire redescendre son chat, sans succès jusqu’à présent, même avec l’aide de ses voisins, de son frère ou d’un ami : il reste perché et Estelle est de plus en plus abattue. De retour au pied de l’arbre, après un poste matinal électrique, elle fait appel à une société d’élagage. Deux apprentis élagueurs vont passer en fin d’après-midi après leur chantier.]

Quand les deux jeunes gens se présentent au portail, Estelle les attend de pieds fermes avec la cage de transport. Elle leur explique comme à leur employeur que le portail est fermé à clé, et comme leur employeur, ils passent par dessus. Ils cherchent le chat des yeux et une fois qu’ils l’ont repéré, l’un des deux commence à s’harnacher. Estelle suit les préparatifs sans rien dire. Dans le champ de l’autre côté de la clôture, monsieur Séville est venu assister à la scène. Estelle donne la boîte de transport au jeune homme prêt à grimper. Son comparse surveille Yogeeti.

Estelle retient son souffle. sous le regard attentif de son collègue, le jeune élagueur est monté à l’échelle, il se tient maintenant debout sur la grosse branche à l’extrémité de laquelle se trouve Yogeeti. Il s’approche précautionneusement. Monsieur Séville intervient :

– La bâche Estelle ! Amène la bâche au cas où Yogeeti saute !

Il y a un poum et un cri de stupeur. Avant qu’Estelle ait eu le temps de réagir, Yogeeti a sauté dans le champ. Puis bien vite, il se met à courir en direction de sa maison, Estelle à sa suite. Elle lui ouvre la porte et le voit se ruer vers sa gamelle. Il a terriblement faim, mais il n’a pas l’air blessé. Elle lui remplit généreusement son assiette de pâtée et passe ses doigts dans son pelage pendant qu’il mange. Elle a l’impression de lui caresser les côtes.

– Comme tu es maigre !

L’envie est forte de rester là avec lui, mais elle se dit qu’elle ne peut pas abandonner les élagueurs et monsieur Séville dans la cour de la maison à vendre. Elle file les rejoindre et leur donne des nouvelles de  son chat.

– Ça a l’air d’aller, il mange. Il a sauté de quelle hauteur ?

– Oh, bien dix mètres.

– Dix mètres !

Estelle entend encore le bruit sourd de la réception de Yogeeti sur la terre labourée. Poum. Ça lui donne le frisson.

– On va vous donner un coup de main pour ranger l’échelle.

– Oh merci, c’est gentil. Je n’en reviens pas qu’il ait sauté.

Tandis que les deux jeunes élagueurs replient l’échelle, Estelle ramène la cage de transport et la bâche chez elle. Elle redonne quelques cuillerées de pâtée à Yogeeti,

– Eh vas-y doucement !

puis va chercher quatre billets dans son porte-feuille : deux de vingt et deux de cinquante — « voilà pour les étrennes » — , et retourne ensuite auprès des élagueurs, côté rue cette fois. Monsieur Séville a aussi fait le tour pour leur indiquer où rapporter la grande échelle avant de rentrer chez lui. Estelle tend les billets pliés dans sa main à l’élagueur qui est monté dans l’arbre en le remerciant une nouvelle fois d’être venu. Elle se défend de réfléchir au prix du saut de Yogeeti, l’important c’est qu’il soit de retour à la maison. Elle irait bien le retrouver tout de suite, mais elle a une dernière chose à faire avant : ramener la petite échelle à madame Guismo.

Ça ne lui prend que quelques minutes, le temps de s’excuser d’avoir gardé l’échelle aussi  longtemps et de partager sa joie d’avoir récupéré son chat. Elle dépose l’échelle là où elle l’avait prise le lundi précédent et saluant madame Guismo d’un large sourire, elle rentre enfin chez elle.

Yogeeti s’est installé sur le bureau, ventre en l’air. C’est la première fois qu’il adopte cette position.

– Alors Yogeeti, on est mieux à la maison, non ?

Estelle approche la main doucement, le caresse délicatement. Il se laisse faire.

– Ça va ? rien de cassé ? Pas d’hémorragie là-dedans ? On verra demain pour le vétérinaire. Je te laisse te reposer.

Estelle regarde son chat, soulagée, heureuse. Elle aurait presque envie de danser.

– Je vais peut-être prévenir le groupe de communication animale. Et Yoann aussi. Comme je suis heureuse que tu sois là à nouveau !

Un peu plus tard dans la soirée, alors qu’Estelle remonte de la cave où elle est allée ranger la boite de transport et la bâche, quelqu’un sonne à la porte.

– Ah madame Cottençon ! Merci pour votre échelle !

– Oh ce n’est rien. Comment va ton chat ?

– Bien. Il a beaucoup maigri mais il a l’air d’aller. Il a fait un saut de dix mètres !

– Oui, monsieur Séville m’a raconté. Je pourrais le voir ?

Estelle hésite :

– Il se repose, je ne sais où, mais je vais voir, entrez.

Myrtille traverse le couloir.

– Ah, c’est ce petit minou ?

– Ah non, elle c’est Myrtille, la petite dernière. Je reviens. Il m’a suivie à la cave tout à l’heure.

Estelle balaye la pièce du regard, cherche succinctement, dans le panier, sur le sofa, sans le trouver : « à peine retrouvé déjà reperdu » s’amuse-t-elle en remontant les escaliers.

– Je suis désolée madame Cottençon, mais il a dû se cacher quelque part pour se reposer tranquillement. Il en a besoin après cette aventure.

– Oh oui qu’il peut en avoir besoin ! Une semaine là haut ! C’est à peine croyable. Mais c’est qu’il est trop haut cet arbre. C’est interdit normalement des arbres de cette taille en lotissement. Quand on est arrivé, on nous avait dit qu’on ne pouvait pas avoir des arbres de plus de deux mètres. Et puis après… Personne ne dit rien. Pourtant c’est dangereux ! Il pourrait écraser une maison sil venait à tomber.

– A vrai dire jusqu’à présent, je ne m’en souciais pas de cet arbre. Bien sûr, il fait de l’ombre dans ma cour le matin vu où il est placé, mais ça ne me dérangeait pas plus que ça. Aujourd’hui, je le vois d’un autre œil ! Peut-être que les futurs nouveaux voisins le feront couper. C’est à espérer.

Estelle sourit. Madame Cottençon aussi.

– Bon, je ne te dérange pas plus longtemps. Bonne soirée.

– Merci. Bonne soirée madame Cottençon.

En refermant la porte, Estelle se souvient du bouleau qu’il y avait à la place du noisetier quand elle était adolescente. C’était un bel arbre. Haut. Très haut. Trop haut aux dires du voisinage. Son père avait fini par le couper. Estelle avait gardé une tranche du tronc.

Elle entend gratter à la porte de la cave. Yogeeti sort de sa cachette. Il vient se frotter contre les jambes de son humaine.

– Ah te voilà. Toujours aussi sauvage, toi ? Tu sais que tout le quartier s’est inquiété pour toi ? Oui, je sais que tu sais.

 

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