Patchwork 30/30

Sensibilité à fleur de peau. Ce soir, je ne dors pas. Je regarde par la fenêtre ouverte, la nuit. Je ne vois pas le sourire de la lune, je ne vois qu’une rognure d’ongle. Dans quel état sont les miens ?

Je frissonne dans mon pyjama. Il ne faudrait pas que j’attrape froid. L’air frais est revigorant. Je me sens vivante.

Quelque chose dans le ciel. Je crois avoir vu une étoile filante, mais je ne suis pas sûre. N’empêche, je la prends pour un bon présage. Ça va bien se passer demain. Je n’ai pas à m’inquiéter. Je n’ai pas à avoir peur de me montrer vulnérable.

Je suis.

Une porte s’ouvre, je suis la voie qui m’est offerte. A nu, authentique, j’avance, avec une appréhension certaine et une joie qui se distille dans mes veines.

J’imprimerai des traces de pas sur ma route.

Patchwork 29/30

Balavoine chantait « Je n’suis pas un héros » , moi, je chante « Je m’prends trop au sérieux » . Sur le même air donc.

Je me pose trop de questions
Des milliers d’réflexions        Ça chauffe
Sous mon crâne le cerveau est toujours en action
Mes neurones se connectent à la moindre occasion

Souvent pour pas grand chose
Et j’voudrais mettre sur pause     Un instant
Me libérer la tête vivre tout simplement
Fini le contrôle et adieu tout jugement

Parce que là aujourd’hui je suis fatiguée
Parce que là aujourd’hui je voudrais crier

Je m’prends trop au sérieux
Mon cerveau se prend pour un dieu
Je m’prends trop au sérieux
J’oublie que la vie est un jeu
Je m’prends trop au sérieux, au sérieux

Planquée sous mon armure
Je parle pas je murmure     Bon sang
Y a pourtant une voix qui me dit d’y aller
Non mais qu’est ce que t’attends, vas-y ose t’exprimer

Ça oui je l’voudrais bien
Mais quelque chose me retient     M’empêche
De laisser rayonner qui je suis en dedans
J’ai peur d’être libre je me mets des carcans

C’est pour ça qu’aujourd’hui je suis fatiguée
C’est pour ça qu’aujourd’hui je voudrais crier

Je m’prends trop au sérieux
J’oublie que la vie est un jeu
Je m’prends trop au sérieux
Mon cerveau se prend pour un dieu
Je m’prends trop au sérieux, au sérieux

Je m’prends trop au sérieux
Mon cerveau se prend pour un dieu
Je m’prends trop au sérieux
J’oublie que la vie est un jeu
Je m’prends trop au sérieux, au sérieux

 

Patchwork 28/30

Chère Causette,

Nous sommes le 28 novembre et je viens tout juste d’entamer la lecture de ton dernier numéro, celui de ce mois je veux dire, parce que j’espère bien qu’il y aura un numéro 84 en décembre et encore d’autres numéros en 2018 et même en 2019 pour nous raconter le parcours d’Adèle Lemercier aux championnats du monde de tonte de moutons.

Je ne savais pas que tu étais « à moins d’un doigt de mettre la clé sous la porte » comme tu le signales dans ton édito. Je savais ta situation délicate, mais pas à ce point. Tu vas peut-être me trouver déconnectée et tu auras raison. Je suis à l’ouest comme on dit, ou plutôt, dépassée… Non. Disons, qu’à force d’être dépassée, j’ai fini par accepter de ne plus courir après le temps et de suivre, sans scrupules (ou presque), mon propre rythme qui est plus proche de celui de l’escargot que de celui de Bip Bip. Et donc, parce que dans la vie, on ne peut pas tout faire, je t’avoue que si je n’étais pas abonnée, je n’irais pas t’acheter chez le marchand de journaux — du reste, ça fait une éternité que je ne me suis pas rendue chez un marchand de journaux — même si je savoure chacun de tes articles, chaque fois que je prends le temps de te lire. D’ailleurs, je me dis que je devrais le faire plus souvent.

Bref, quoi qu’il en soit, j’ai renouvelé mon abonnement qui arrivait à échéance, il y a quelques semaines, dès que j’ai reçu ton courriel… Enfin, dès que j’ai reçu ton numéro de novembre, parce que je pensais te retourner le coupon qu’on trouve habituellement en fin de magazine, mais comme il n’y en avait pas cette fois, je me suis résolue à chercher à comprendre comment ça fonctionnait sur ta boutique sur la toile. Dans la foulée, j’ai effectué un don défiscalisé à Presse et Pluralisme. J’espère que je ne l’ai pas fait trop tard… J’espère que tu as reçu suffisamment de soutiens. Ce serait moche que tu disparaisses.

Nous sommes le 28 novembre, donc j’imagine que le numéro de décembre est bien avancé… Il me suffirait d’un clic pour savoir où tu en es, seulement à l’heure où j’écris, je n’ai pas encore allumé l’ordinateur. Je crois que je vais le faire maintenant, pour prendre de tes nouvelles.

Message du 17 novembre sur ton mur :

Chères donatrices, chers donateurs, chers vous qui avez relayé notre appel aux dons : MERCI !

Grâce à votre mobilisation et à votre générosité, Causette a reçu 105 264,65 € euros de dons (26 912,05 € sur la cagnotte Leetchi et 78 252,60 € via Presse et Pluralisme). Même si nous connaissions depuis la naissance de Causette votre engagement pour une presse libre qui défende les valeurs d’égalité entre les femmes et les hommes, cet immense élan de générosité nous a ému.es et sacrément aidé.es.

Nous sommes ravi.es de vous annoncer aujourd’hui que cette somme conséquente nous permet de vous concocter le numéro de décembre. Cependant, comme nous vous l’avions annoncé, le sauvetage de Causette ne peut pas reposer seulement sur les épaules de notre lectorat.

Nos démarches pour pérenniser le titre se poursuivent et croyez bien que nous sommes pleinement engagé.es dans l’action, comme on dit dans le milieu de l’ovalie. Bien sûr, cela prend un peu de temps… Mais nous mettons tout en œuvre pour parvenir à sauver ce magazine et les valeurs qu’il prône le plus vite possible, et vous tiendrons à nouveau informé.es dès que la situation sera stabilisée.

Encore une fois, merci à vous pour ce soutien merveilleux et à très vite en kiosques ou dans vos boîtes à lettres.
Avec beaucoup de reconnaissance,
Causette

Youpi ! Je souhaite de tout cœur que tu trouves la solution pérenne pour te sauver.

A la semaine prochaine dans ma boite aux lettres !

Patchwork 27/30

Un coin de paradis, loin des tumultes de Bruxelles, oublié de la mondialisation, épargné par la pollution… C’est un havre de paix où, vêtus de couleurs claires, des jeunes gens, des enfants s’amusent à l’ombre des chênes et des bouleaux, courent dans des prés verts, sur des pelouses, dans des bois, des bosquets, au bord de l’eau… Je vis au pays des bisounours où, jour après jour, je me nourris de tout ce qui m’entoure pour écrire.

Je fais la seule chose que je sache faire : aligner des mots, comme d’autres des notes de musique. Je m’installe à ma table de travail chaque matin, stylo en main, et je noircis des pages que je tape ensuite à l’ordinateur pour les envoyer au journal. Je ne fais qu’écrire, jour après jour, pour gagner de grosses sommes d’argent en vendant du rêve aux gens des villes : je raconte l’histoire du jeune Hans qui a reçu en cadeau une bicyclette, je raconte l’histoire de la petite Inge qui parle aux écureuils, je raconte l’histoire d’un pique-nique au bord de l’eau…

Le soir, je m’assois avec ma sœur sur la véranda. On sirote en silence un cognac face à la mer, puis ma sœur se lève, va s’installer au piano et joue du Beethoven. Je ferme les yeux pour mieux l’écouter. Je me dis que la vie est un cadeau.

Nous recevons peu. Je me demande si une visite impromptue serait bienvenue… Certes, ça amènerait un peu d’animation, mais je ne cherche pas de distraction. Bien au contraire, j’ai besoin de calme pour conduire mon œuvre littéraire.

J’ai un rendez-vous téléphonique demain avec une journaliste pour un article confession. Je vais livrer une belle histoire que j’ai préparée en compagnie de ma sœur. Une belle histoire de femme de lettres, solitaire, mais pas trop. Rêveuse et solidaire.

Je vis, retirée, dans le plus bel endroit d’Europe.

 

Le nouveau magasin d’écriture — Atelier n°3, à partir d’un extrait du tome 3 des correspondances d’August Strindberg — Editions Zulma

Patchwork 26/30

Black is black, il n’y a plus d’espoir… Voilà ce que m’inspire le « black friday » . Je ne comprends pas l’engouement pour cette nouvelle importation de tradition commerciale venue des Etats-Unis — véritable marque — qui déferle en France, comme Halloween il y a quelques années. Nouvelle idole de la mondialisation.

Quelle dénomination étrange d’abord… J’ai cherché sur la toile, pas de lien avec le jeudi noir de 29, c’est seulement une évocation émanant de mon circuit synaptique… « Black friday » ou le vendredi noir de monde. Un jour à éviter les magasins pour les personnes comme moi qui craignent la foule. Je ne me suis même pas rendue au supermarché pour faire mes courses hebdomadaires ce jour-là. Certes, j’avais une autre priorité dans le programme de ma journée (la rédaction d’une chronique qui aurait dû être celle-là…).

Le « black friday » est une énième opération commerciale. Une nouvelle journée — voire plusieurs — de soldes. Parce que cette journée peut s’étaler sur la semaine entière. Lu ici ou là, sur des vitrines, des textos, ou pourriels : « black friday week ! » , « sept jours exceptionnels » , « cinq jours exclusifs » , « quatre jours de folies » … Je me demande si l’extension passerait aussi facilement en français… « Vendredi noir, quatre jours de folies ! » C’est comme la semaine des quatre jeudis : ça n’a pas de sens. Mais ça ne dérange pas l’univers commercial où tout ce qui compte c’est vendre. Vendre dit ! Par ici la monnaie !

Qu’importe la valeur sémantique, qu’importe la valeur des objets dont le prix fluctue allègrement d’un jour à l’autre. Avec toutes ces déclinaisons d’offres commerciales, je me demande quel est le prix juste des choses…

Vendredi matin, j’ai été surprise d’entendre Géraldine Mosna-Savoye conclure son Journal de la philosophie, sur un ton léger, qu’il n’y a pas de mal à faire les soldes. Par principe, sans doute pas, sauf que nos armoires finissent par déborder de bonnes affaires et que la consommation à outrance, ce n’est pas franchement ce qu’il y a de mieux pour le bilan carbone. Je ne cherche pas à me faire moralisatrice, je cherche à exprimer ce que je ressens : un sentiment d’étouffement.

J’ai souvenir de l’existence d’une journée pour respirer, La Journée Mondiale Sans Achat. Vérification faite, c’est le dernier samedi du mois de novembre, c’est-à-dire que c’était hier, le lendemain du « vendredi fou » (traduction québécoise) qui l’a semble-t-il avalé. Sur la toile en tous cas. C’est assez paradoxal, sinon schizophrénique, de voir s’afficher un encart publicitaire en faveur du « black friday » sur la page d’un article (quand on en trouve un récent) qui traite de la journée sans achat…

« La Journée Mondiale Sans Achat c’est 24 heures de réflexion sur l’impact social, économique et écologique de la consommation des pays riches sur l’ensemble de la planète. » Il est des chiffres qui interrogent ou qui devraient : « 20% de la population mondiale consomment 80% des ressources planétaires ! » ; il est des données qui devraient faire réagir comme le jour à partir duquel nous vivons à crédit par rapport aux ressources naturelles que la Terre peut renouveler en un an : c’était le 2 août cette année.

Je me demande quel pourcentage de la population s’en soucie… Je me demande quel est le pourcentage nécessaire pour insuffler une évolution plus responsable. Parce que si on pouvait évoluer en douceur, en s’évitant le chaos, le chemin serait plus agréable. Je sais bien qu’il ne sert à rien de chercher à faire la leçon. Je sais bien qu’il y a autant de visions du monde que d’êtres vivants. Mais, là, j’ai franchement du mal à considérer de manière détachée que tout ça n’est que l’expression d’expériences de vie et à m’en tenir au point de vue du vieux paysan chinois : Est-ce bien, est-ce mal, je ne sais pas, je ne connais pas la fin de l’histoire…

Patchwork 25/30

Ce soir, je devais, enfin, je pensais, me mettre au lit de bonne heure, vu que, travaillant du matin, j’étais debout depuis trois heures vingt. Et puis j’ai allumé la télé, le temps de repasser deux pantalons. J’ai mis Fogiel en me disant que ce serait plus facile de couper une émission qu’un film. Mais voilà, il y avait Frédéric Michalak en invité ! Aïe, aïe, aïe ! Michalak ! Je n’ai pas pour habitude de jouer les midinettes enamourées, mais bon, là, je peux pas résister.

Il était là, discret, attendant sagement son tour qui est venu à la fin de l’émission. Un peu dans le rôle de la potiche, en somme…

Dans le reportage qui lui était consacré, il a été présenté comme « le Zidane du jeu à quinze » . Alors là, ça m’a fait vraiment drôle, parce que le Zidane du jeu à quinze, pour moi, il a sept ans et il s’appelle Thomas…

Petit Thom

Sept ans demain. L’âge de raison. L’âge d’être grand et de prendre des décisions. Le petit Thomas au fond de son lit ne dort pas. Son père lui a promis de l’inscrire dans club de son choix, mais il n’arrive pas à se décider. Rond ou ovale ? Il ne sais pas. Foot ou rugby ? Il hésite. Jeu au pied ou à la main ? Tête ou mêlée ? Lucarne ou drop ? Pénalty ou pénalité ? But ou essai ? Tout ce qu’il sait c’est qu’il veut jouer au ballon en chaussures à crampons. Traverser le terrain, mettre la défense adverse dans le vent et marquer. D’une frappe cadrée ? En aplatissant dans l’en-but ?

Comment choisir ? Qui rejoindre ? Alexandre qui ne jure que par l’ovale ou Pierre et Julien adeptes du ballon rond ? Julien dit qu’Alexandre aura bientôt des oreilles de choux. Alexandre, que le foot c’est que du cinéma.

Et puis il y a Amélie. La douce Amélie qui porte des rubans aux couleurs de l’équipe de rugby locale, les jours de matchs… Mais ce n’est pas une fille qui l’influencera. Oh ça non alors ! Cette décision lui appartient, à lui seul.

Sa première décision de grand.

Mais à minuit, au fond de son lit, il se sent encore petit, Thomas.

Il soupire.

Il voudrait bien dormir. Il en a assez de réfléchir. Il sera… il sera… footballeur voilà ! Et il marquera  des buts. Ouais, plein de buts !

Sa décision étant arrêtée, il ferme les yeux. Les rouvre. Les ferme à nouveau, cherchant les mots de sa mère qui savent si bien le bercer.

Au départ ce n’était qu’une patate informe
Rendue ovale ou ronde selon les hommes.
Les Onze l’ont arrondie sous leurs coups de pied,
Dans leurs mains serrée, les Quinze l’ont allongée…
Au départ ce n’était qu’une patate informe
Rendue ovale ou ronde selon les hommes…

Et demain c’est à toi de choisir bonhomme.

Je serai… Je serai… se répète petit Thom… qui finit par trouver le sommeil. Un sommeil agité où il se voit tour à tour, seul avec son ballon dans le rond central. Footballeur transformant un essai. Casqué, tenant un cuir ovale au milieu d’une surface de réparation. Assommé par un ballon rond. Poursuivi par un ballon ovale…

Au matin, il se réveille pourtant frais et dispos. Souriant. Heureux. Fier d’être grand. Sûr de son choix, il se précipite dans la cuisine où son père est en train de prendre son café.

« Papa, inscris-moi au rugby. Je veux être le Zidane du jeu à quinze ! »

Patchwork 24/30

Quand elle l’avait vu assis sur le rebord du puits, elle s’était approchée, intriguée, pour lui demander s’il avait besoin de quelque chose. Il l’avait fixée d’un regard pénétrant et lui avait souri avant de sortir un petit miroir de sa manche. Elle l’avait interrogé du regard. « C’est pour créer des paysages » lui avait-il simplement répondu avant de poser son index sur ses lèvres pour signifier qu’il ne dirait plus rien, qu’il garderait un silence de marbre. Elle avait fait le même geste en miroir et était partie. Elle quittait le repère des barbares. Elle se sauvait pour voler de ses propres ailes.

Face à une étoile on ne peut pas rester de marbre.

Dans la petite brise du soir, au son léger du bruissement de l’eau de la fontaine, elle s’était mise doucement à danser. Alice garderait le secret au sujet de l’étoile.

Elle chercha un instant la grande ourse dans le ciel et soudain, quelque chose lui fit baisser les yeux : un petit hérisson s’était installé sur son pied droit.

Elle s’était échappée en secret défaisant le nœud marin de la corde qui la tenait attachée. Elle galopait, libre.

Elle galopa longtemps ainsi, jusqu’à ne plus entendre la musique de l’orchestre qui jouait sous le chapiteau. Elle galopa loin vers l’horizon, jusqu’à l’aube du génie.

Le nouveau magasin d’écriture — Atelier Luna Circus — Editions Zulma

Patchwork 23/30

Le troisième pas.
Celui du début du voyage.
Telle est la croyance ancestrale de l’arpenteur…
Il faut trois pas pour commencer à sortir de chez soi.

Et combien pour regagner la voiture ?  Sous la pluie encore ! Une petite pluie fine.

Je continue d’y croire. Même si je me dis que je suis complètement conne d’avoir garé ma voiture à l’entrée de la ville pour aller au théâtre en métro, parce que la ville en voiture, c’est galère. Un jour de grève… Faut être inconsciente ! Sauf que les métros fonctionnaient à l’aller, alors pourquoi pas au retour ? Parce qu’un service est assuré aux heures de pointe par exemple… Têtue, je m’étais dit qu’au pire, je prendrais un taxi. Euh, ça coûte combien de prendre un taxi ? Bah ! je verrai bien, une fois sur place, si le métro sans conducteur est, lui aussi, fermé. En attendant, il faut descendre jusque là-bas. A pieds. D’un pas décidé. Les pieds muets qui hurlent dans des chaussures encore trop neuves, toujours trop dures. Ces belles chaussures rouges… Comme le costume du guide pour la Turakie. Comme les caisses sur la scène du théâtre.

La tête au pays de l’arpenteur, je descends la butte, bifurque une première fois à gauche, une autre à droite, puis encore à gauche, croise des gens qui montent, des filles assises sur un pas de porte, un couple et un chien.

Tant que ça descend, tout va bien. Mais une fois en bas, par où la grande place ? Devrai-je prendre à droite ou à gauche ? En face, le fleuve. Aucun point de repère. Tel l’arpenteur en appui sur mon deuxième pied j’hésite. Mouvements de tête latéraux… Je décide de continuer à gauche. Regard en alerte qui tombe sur un panneau. Oui ! Je suis sur la bonne voie ! J’aurais presque envie de danser, mais mes pieds me rappellent à l’ordre : eh, oh ! Nous, on souffre ! Plus pour longtemps. Plus pour longtemps. Bientôt la place et ses taxis…

Je suis la rue courbe, croise un gars à la recherche d’une cigarette, quelques jeunes, des vieux aussi. Il n’est pas tard. La ville n’est pas encore endormie. On sort du restaurant, on va boire un verre, on discute, on rentre chez soi.

Voilà, j’y suis ! Ouf ! Je suis soulagée ! Plus que quelques mètres. Je m’arrête : direction parc à taxis ou bouche de métro ? Allez les pieds, un dernier effort. On tente le métro. Pour voir. On ne sait jamais. Je voudrais être sûre…

Ah, c’est ouvert ! Mais la bouche donne aussi accès à un parking et puis des gens remontent… Est-ce bien la peine de descendre ? Je me renseigne. La ligne D fonctionne ! OUI !!! Pour peu, je dévalerais les marches… Sur les mains peut-être ?

Regard à la pendule. J’ai marché trois-quarts d’heure. Vite passés, en fin de compte. Je serai bientôt à ma voiture, bientôt rentrée à la maison. Rentrée mais pas entièrement revenue. La voix du guide m’a ensorcelée :
« Les images précieuses sont celles qu’on ne comprend pas. »
Comme les rêves.

J’ai l’impression d’avoir vécu un rêve éveillée. Un de ces rêves qu’on ne sait pas raconter, mais qui laissent des impressions indélébiles. Ma rationalité déposée à la porte du théâtre, je me suis laissée transporter dans cet univers merveilleux, où les objets dévoilent leur image mystérieuse, où les comédiens animent des marionnettes, à moins que les marionnettes ne soient l’âme des comédiens…

Je n’oublierai pas mon voyage au pays des arpenteurs, la Turakie, ce pays à la verticalité de la géographie qui ne peut être représenté sur aucune carte. Et maintenant que j’en connais le chemin, je sais que je reviendrai.

[mai 2001]

Patchwork 22/30

Sans le vouloir, il avait pris le risque d’aller à la rencontre d’une situation explosive parce que je n’avais nullement l’intention d’écouter la voix de la raison, fut-elle celle de mon amant. J’entendais la fanfare s’installer sous mon crâne et je ne voyais plus qu’une issue : aller me réfugier dans la forêt. Ce fut aussi le cas de cet amant volage qui aurait mieux fait d’aller se planquer dans un feuillage. Au lieu de quoi, il ramassa des fleurs coupées pour les porter à la maîtresse de l’école voisine. Un havre de paix cette petite école à l’abri sous les feuillages. A l’abri d’une histoire nébuleuse… A l’entrée du parc de l’école, il y avait la statue d’un lion. Il avait toujours été là semble-t-il, une vieille photo à la luminosité nébuleuse en témoignait. On raconte qu’un jour, une femme observa cette photo un long moment avant de tomber évanouie sans motif apparent. On appela les secours qui l’emmenèrent rapidement : sa vie était en danger, c’était une question d’heures ! Quelqu’un ramassa la photo et la rangea dans un tiroir du bureau avant de fermer les volets. Puis ce quelqu’un s’était rendu à la petite gare désaffectée. Il n’avait pas d’autre motif à être là que celui d’attendre un train fantôme à destination du pays des moulins à vent. Il y avait bien longtemps que sa main morte avait perdu les clefs de sa maison.

Le nouveau magasin d’écriture — Atelier n°1 — Editions Zulma

 

Patchwork 21/30

J’sais pas c’qu’j’fous sur Terre
Parce que de misère en galères
Et de de galères en misère
J’me traîne, j’erre
Dans les rues, métros, RER.               D’enfer
K soc’ K soc’ K social !

Quand j’vois vos tronches de bourgeois
Ça m’donne envie de gerber des fois
Je pourrais crever là je crois
Que vous ne le remarqueriez même pas
Je suis        rien                             Quoi
K soc’ K soc’ K social !

Rien qu’un déchet d’la société
Rassasiée à satiété
Un boulet d’handicapé
Mental. Un QI dégradé
Un assisté abandonné                Un raté
K soc’ K soc’ K social !

J’sais bien qu’j’suis pas une lumière
Pointé zéro à la cote boursière
J’ai pas fait HEC suivi aucune filière
Exclu par la folie financière
J’ai un grain J’suis poussière      Pas fier
K soc’ K soc’ K social !

J’suis c’que vous ne voulez pas voir
Un humain à l’article du désespoir
Une masse informe sur le trottoir
Qui pourrait bien crever là ce soir
Seul, personne à qui dire au revoir      Fin de l’histoire
K mé K mé K médical !

Mourir à pas trente ans
Dans un pays riche d’occident
Parce que les bourges confisquent l’argent
En accord avec le gouvernement
Pas d’humanité chez ces gens       Révoltant
K mé K mé K médical !

K soc’ K soc’ K social !
K mé K mé K médical !
K soc’ K soc’ K social !
K mé K mé K médical !

Noir.
J’sens plus rien. Suis-je mort ?
J’entends de drôles de bruits dehors
Cauchemar coma je dors
Prisonnier de mon corps
Mon cœur bat encore  encore encore encore encore encore encore
Stop !

K soc’ K soc’ K social !
K mé K mé K médical !
K soc’ K soc’ K social !
K mé K mé K médical !

[Janvier 2011]