Patchwork 9/30

En se réveillant ce jeudi matin, Estelle constate qu’elle a le nez pris : c’est le deuxième symptôme  d’un rhume en préparation après le léger mal de gorge qu’elle a senti pendant la nuit. Elle installe un diffuseur d’huiles essentielles dans la cuisine et prend son petit-déjeuner en inhalant un mélange de thym et de lavande.

Contrairement à son habitude, aujourd’hui, Estelle répond à chaque fois que le  téléphone sonne. Elle attend l’appel d’un collègue pour un échange d’astreinte. Elle décroche, même s’il s’agit de numéros inconnus, écourtant la conversation avec les commerciaux qui ne se présentent pas en tant que tels, mais qui pourtant poursuivent l’objectif d’obtenir un rendez-vous qui débouchera sur la vente de panneaux solaires, d’une nouvelle toiture, ou autre. Un interlocuteur lui dit qu’il la recontactera dans quelques années, quand elle sera décidée à envisager de changer une porte ou des fenêtres. Ça la fait beaucoup rire. Peut-être que dans trois ans, elle saura se projeter sur les travaux à réaliser dans sa maison. Pour l’heure, elle n’arrive pas à concrétiser les aménagements intérieurs, même avec les coordonnées d’un artisan. Il suffirait, pourtant, dans un premier temps d’un coup de fil. Mais ce n’est jamais le bon moment.

Aujourd’hui, plus par nécessité que par envie, c’est jour de ménage. Ce serait sans doute moins triste avec le soleil qui s’invite par les fenêtres, mais cette journée de novembre est sombre. Estelle décide de sortir faire des courses avant la tombée de la nuit. Elle abandonne l’aspirateur dans le salon, le seau d’eau dans l’évier, établit la liste de ce qu’elle doit acheter, débranche son portable en charge et constate qu’elle a un message. Elle rappelle son collègue, Arthur, qui lui confirme qu’il est d’accord pour échanger son astreinte de février avec la sienne. Estelle est réjouie. La ligne d’abord excellente coupe en milieu de conversation. Estelle rappelle à nouveau Arthur qui lui dit que ça doit venir de son téléphone à elle, le sien fonctionnant parfaitement. Estelle se remémore, amusée, les propos de sa tante, deux jours avant, qui avait estimé l’inverse.

La nuit a commencé à tomber quand Estelle part en courses. Elle achète un carnet de timbres au bureau de tabac, à proximité du magasin bio où elle se rendra juste après. Quand le buraliste lui annonce le prix, elle croit avoir mal entendu, ou qu’il s’est trompé, mais il ne lui rend aucune monnaie sur les dix euros vingt centimes qu’elle lui tend. Dix euros vingt un carnet de douze timbres ! Ça approche le tarif d’un timbre à un euro ! Estelle n’en revient pas. Ça lui semble exorbitant. Elle se dit que la prochaine fois, elle veillera à choisir le tarif lettre verte : c’est bien suffisant pour les factures ou les courriers à destination des communes voisines qui arrivent en vingt-quatre heures sans prendre l’avion.

A l’entrée du supermarché, Estelle cherche sa liste de courses dans les poches de son manteau, puis dans celles de son sac à main… Elle croit avoir fini par mettre la main dessus, mais s’aperçoit bien vite que ce n’est pas la bonne : elle n’a pas l’intention d’acheter aujourd’hui de l’huile de noix de coco. Elle espère se souvenir de ce dont elle a besoin. Elle remplit son chariot de ce qu’elle achète régulièrement y ajoute des aliments qu’elle n’avait pas notés : endives (pour une salade), pamplemousses, biscuits au caramel et au beurre salé en vrac… Ça fait longtemps qu’elle n’a pas acheté de biscuits au caramel et beurre salé. Quand elle se présente à la caisse, le gérant lui offre un sac en toile de jute du magasin « pour équilibrer » : un sac dans chaque main. C’est vrai qu’elle est encore pas mal chargée aujourd’hui. Estelle le remercie, elle est ravie : elle trouve très joli ce nouveau modèle de sac habillé d’un dessin d’abeille sur une fleur. Il y a un message aussi : « Pour moi le bio c’est en magasin spécialisé et nulle part ailleurs.« 

Sur la route du retour, elle se rappelle qu’elle devait acheter des sacs poubelle et de la crème. Elle se dit qu’elle aura l’occasion de revenir samedi si nécessaire.

Les deux sacs vidés, les courses rangées, le sol de la cuisine et du salon nettoyé, Estelle s’installe devant la télévision avec un plateau repas : bol de soupe, pamplemousse, yaourt au soja, biscuit au caramel et au beurre salé qui appelle un fond de pot de crème de marron. Ce soir, il y a Françoise Héritier à La Grande Librairie. Quand elle évoque une matriarche éléphante (une paupière tombante qui donnait à Claude Lévi-Strauss un air d’éléphante matriarche), Estelle se redresse sur son divan : elle repense au tableau de l’éléphante à l’escargot. Elle sourit puis éternue. Cette fois le rhume est déclaré. Estelle se dit qu’elle aurait dû aussi acheter du jus de citron.

 

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