Patchwork 19/30

Fred hocha la tête, l’air perdu, puis il ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit : il ne savait pas quoi dire face à ce qui se déroulait sous ses yeux. Il y avait comme une absence dans son cerveau, comme si ses circuits neuronaux s’égaraient dans des voies labyrinthiques : il ne pouvait forger une explication plausible, ni trouver aucun sens à tout ça. C’est un rêve ! Une illusion ! Je vais me réveiller ! Pourtant, il ne se rappelait pas s’être endormi. Il était venu dans le petit bar qui ne payait pas de mine pour y noyer sa solitude. Les soirées en voyages d’affaires ne portaient jamais aucune promesse de gaieté. Entendant de la musique, il était descendu dans la salle au sous-sol et y découvrait un spectacle de danse irréel. A quel moment avait-il traversé le miroir ?

Il envisagea un instant de quitter la salle, mais ne trouvant pas la porte, il s’installa dans un fauteuil qui lui faisait de l’œil et prit le parti de ne plus s’étonner de rien. Ni des souris petits rats, ni des entrechats des crabes, ni de la drôle d’assemblée autour de lui. Ereinté de sa journée, il ne pouvait offrir aucune résistance. Il allait se reposer là, se laisser glisser dans cet univers sans queue ni tête et puis on verrait bien après.

Quand une abeille lui présenta un verre, il l’accepta et le but en silence. C’était fort et sucré. Frais comme la rosée. Il se sentit se détendre. Et puis une lumière l’éblouit… Un ange, tel le génie des lieux, splendide, éthéré, comme un chef d’œuvre qu’on découvre dans une vitrine d’antiquaire, fragile comme les dernières fleurs d’automne qu’une cervelle de hanneton écrase sans prêter attention à sa beauté. Elle était là face à lui, pleine de grâce, sur la scène. Fred en tomba immédiatement amoureux. Quand elle se mit à chanter, il eut l’impression que ses mots lui étaient directement glissés à l’oreille. Et puis il y eut un cri strident. La salle commença à tourner, doucement d’abord et de plus en plus vite, jusqu’à disparaître dans le noir. Ça tambourinait fort dans ses tempes. Les yeux fermés, la tête entre les mains, il fut pris de spasmes. Il entendit une voix caillouteuse s’adresser à lui. Il essaya de voir quelque chose. Une ombre floue lui présentait un chapeau.

La tête dans le brouillard, il vida ses tripes dans le couvre-chef. La voix caillouteuse lui demanda si ça allait mieux. Fred hocha piteusement la tête. Il reconnut la petite salle du bar décorée d’une frise de bestioles. Au mur, face à lui, un tableau montrait une scène de french cancan. Il chercha l’ange des yeux. L’inconnu, derrière le comptoir, déposa son chapeau au-dessus d’un récipient. Il se mit à rire : « encore un touriste qui ne résiste pas à notre alcool local ! » Une voix douce et magicienne lui répondit : « Papa, il n’amuse que toi ce petit jeu. »

[ « L’amie du clair de lune » , atelier sur le site des Editions Zulma — mars 2009]

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