Lys

Je me souviens que je n’aimais pas les fleurs de lys en bordure de l’étendage : un coup de vent et un drap, blanc, ou un vêtement clair, se retrouvait taché de poudre orange.

Je me souviens qu’elles me dérangeaient déjà moins après avoir été déplacées un peu plus loin, dans le prolongement, contre la clôture. Il avait été question de faire un abri pour le bois stocké dans le garage à leur place initiale. Je me souviens des cailloux amassés sur le sol pour empêcher l’herbe de pousser et les premières fraises des bois… Aujourd’hui, les cailloux sont recouverts par les fraisiers et je fais un ou deux pots de confiture en cours de saison.

Je me souviens comme je m’étais réjouie lorsque mon frère était venu déterrer les oignons des lys pour les donner à quelqu’un.

Je souviens de ma surprise d’en voir fleurir quelques uns, éparses, l’été suivant.

Je me souviens avoir semé des graines d’iris, espérant les voir pousser au milieu… Sans résultat. Peut-être que je pourrais essayer à nouveau l’expérience avec des bulbes d’iris qui se développent au milieu de la cour…

Je me souviens avoir vu les lys se multiplier au fil des années et pousser haut, haut ! Je me souviens les avoir photographiés… Ou alors j’ai rêvé, car je ne retrouve pas les photos. Ou alors je les ai effacées parce qu’elles ne rendaient rien.

Je me souviens des tiges sèches en forme de Y ramassées à l’automne et conservées dans le garage pour une potentielle création décorative.

Je me souviens avoir enlevé quelques oignons l’année dernière en pensant les donner à qui les voudrait et les avoir finalement apportés à la déchèterie avec d’autres végétaux parce que les personnes auxquelles j’en avais parlé en avaient déjà.

Je ne me souviens pas avoir vu les pétales aussi intensément oranges qu’hier soir sous la lumière du soleil couchant.

Mademoiselle

Je me demande bien pourquoi on me dit « mademoiselle » à l’interphone depuis hier… Oh, pas systématiquement, mais même une fois c’est surprenant.

Ça m’interpelle : ça fait des années qu’on ne m’apostrophe plus avec ce titre ;
Ça me questionne : ma voix aurait-elle rajeunie pendant ma semaine de repos ou bien ?
Ça dérange mon besoin de traitement égalitaire : il ne viendrait à l’idée de personne de dire mondamoiseau à un homme, alors pourquoi faudrait-il distinguer madame et mademoiselle ?

Je me souviens d’un article au sujet de ce terme, qualifié de désuet et sexiste, il y a quelques années dans le journal de Osez le féminisme. Je me souviens de la campagne de 2011 « Mademoiselle la case de trop » qui avait suivi (ou alors c’était à la même époque ?).

Je souviens avoir engagé des démarches auprès de mon employeur et de la banque pour effectuer la modification de civilité devant mon nom de naissance. Je me souviens du blocage de l’agent de La Caisse d’Epargne parce que pour être qualifiée de « Madame » il était nécessaire de cocher la case mariée, divorcée ou veuve… Je me souviens m’être dit que le codage informatique était patriarcal. Je me souviens que ma conseillère de BNP Paribas avait répondu à ma requête d’un clic.

Cela étant, au-delà des démarches administratives, je ne m’imagine pas reprendre chaque interlocuteur ou interlocutrice me gratifiant de ce vieux titre apparu au XVe siècle. D’autant moins dans le cadre du travail : les échanges au péage ne sont pas les plus appropriés pour un débat politique. Qui plus est, plusieurs aspects entrent en ligne de compte.

Avant d’être discriminatoire parce qu’il distingue les femmes célibataires des femmes mariées, alors que les hommes sont désignés par une civilité unique, Monsieur, quelle que soit leur situation maritale, Mademoiselle a été un titre donné aux femmes de haute condition. Cela dit, à y regarder de plus près dans les définitions de dictionnaire, il a toujours existé une distinction entre madame et mademoiselle, entre dame et demoiselle : la distinction maritale a fait suite à une distinction hiérarchique. Dame est en effet issu du latin domina « maîtresse de maison, épouse » , « amie » , « maîtresse » , « souveraine » , féminin de dominus dérivé de domus « maison » . La dame c’est celle qui domine, verbe issu de la même famille : dominari « être maître, commander, régner » . Ce statut est-il le plus enviable ?

Mademoiselle, c’est le titre d’un film de Philippe Lioret de 2001 avec une Sandrine Bonnaire lumineuse,

ainsi que le titre d’un film coréen, de Park Chan-wook, de 2016

Deux films qui révèlent des femmes libres.

Je me demande si c’est en lien avec le fait qu’il s’agit de Mademoiselle tout court, c’est-à-dire sans patronyme…