Je me souviens de Bob Caramel

En apercevant par la fenêtre le champ de maïs aux couleurs de l’automne sous la luminosité du soleil levant, j’ai eu une pensée pour Bob Caramel.

Je me souviens du jour où, alors qu’il ne faisait pas encore partie de la maisonnée et qu’il ne s’appelait pas encore Bob Caramel, je cherchais à l’attraper dans le champ de tournesols séchés, après qu’il s’était échappé du garage dans lequel je le tenais enfermé le temps de soigner un abcès à l’oreille et un problème à l’œil.

Je me souviens combien je m’étais sentie empotée au moment de passer par dessus le grillage pour aller le chercher. Je me souviens qu’il me laissait approcher et déguerpissait dès que je tendais les bras pour l’attraper.

Je me souviens d’avoir eu l’impression que ça l’amusait.

Je me souviens que j’étais partagée entre la peur d’être en retard au travail et la peur de ne pas ramener le chat roux : qu’allait-il advenir de lui s’il disparaissait avant la fin de son traitement ?

Je me souviens que, là, au milieu du champ, je ne me voyais pas du tout l’appeler Robert, même si l’idée m’avait traversé l’esprit parce qu’il me rappelait une histoire d’atelier d’écriture à propos d’un chat roux à l’œil de verre qui portait ce nom.

Je me souviens m’être demandé comment j’allais passer par dessus le grillage en tenant le chat dans les bras… Je me souviens avoir envisagé traverser tout le champ pour rentrer par la route et renoncer parce que ça me prendrait trop de temps. Je me souviens être dans la cour sans savoir comment j’avais réussi cet exploit.

Je me souviens lui avoir mis des gouttes dans l’œil, pris soin de bien fermer la porte du garage et avoir téléphoné à ma collègue pour la prévenir de mon retard. Je me souviens d’être arrivée à treize heures tapantes, des graines de tournesols dans les cheveux.

Je me souviens que je lui donnais du steak à manger le temps que je l’ai gardé enfermé dans le garage pour faire mieux passer la privation de liberté.

Je me souviens de la transformation de son poil le temps de sa convalescence. Je me souviens m’être dit que s’il avait été une femelle je l’aurais appelé Mirabelle. Je n’ai pas du tout pensé à l’époque l’appeler Van Gogh, malgré son pelage roux, son oreille atrophiée, et l’épisode dans le champ de tournesols. Non. Ça a été Bob Caramel.

Je me souviens du jour où j’ai ouvert la porte du garage pour le libérer définitivement : fini le traitement, plus d’antibiotiques, plus de gouttes dans l’œil, il allait à nouveau pouvoir vadrouiller à sa guise. Je me souviens que j’envisageais lui installer une couverture pour l’hiver. Pour moi c’était un chat libre.

Je me souviens avoir hésité à le faire entrer en le voyant attendre derrière la porte-fenêtre de la cuisine, Avril et Beline n’étant pas prêts à l’accepter, et puis décidé de lui donner accès à la cuisine.

Je me souviens l’avoir trouvé endormi sur un fauteuil du salon un jour que la porte avait dû être mal fermée, et, un matin, sur un coin du lit à l’opposé d’où se trouvait Avril. Je me souviens avoir été enchantée du tableau. Je me souviens que la cohabitation entre les matous n’a pourtant pas été commode.

Je me souviens qu’il était souvent malade malgré le fait d’être vacciné. Je ne comprenais pas pourquoi.

Je me souviens qu’il était glouton.

Je me souviens de ses ronronnements.

Je me souviens qu’il venait se coucher près de moi quand il ne sentait pas bien. Je me souviens qu’à chaque fois, j’étais contente de le voir là, mais qu’il me fallait un temps pour comprendre qu’il avait un problème de santé (genre un abcès à son oreille de rugbyman).

Je me souviens comme il était fin l’été et rond l’hiver.

Je me souviens du matin où je l’ai vu marcher bizarrement, perdant l’équilibre. Je me souviens avoir pris rendez-vous à la clinique vétérinaire et avoir dû le laisser en observation pour des examens. Je me souviens du message sur mon portable. Je me souviens des explications claires et pourtant difficiles à entendre. Le SIDA des chats qui n’est pas la leucose comme je le croyais. Je me souviens avoir mis de la musique et dansé en pensant fort à lui dans le salon. Je me souviens de toute la tristesse exprimée.

Je me souviens lui avoir rendu visite tous les jours de la semaine à la clinique vétérinaire. Je me souviens que son état s’améliorait un jour, se détériorait un autre. Je me souviens que le 21 juin les nouvelles étaient bonnes.

Je me souviens l’avoir récupéré pour le week-end avec un rendez-vous de contrôle le mardi suivant.

Je me souviens que le samedi il allait bien.

Je me souviens l’avoir installé dans la cuisine.

Je me souviens que le dimanche il a recommencé à tituber. Je me souviens l’avoir laissé sortir dans la cour ensoleillée alors que la vétérinaire m’avait conseillé de plutôt le garder à la maison. Je le surveillais, de près, dans ses déplacements maladroits. Je me souviens l’avoir gardé un moment ensuite sur les genoux, assise sur le banc de la terrasse.

Je me souviens m’être précipitée après l’avoir entendu hurler pendant la nuit. Je me souviens avoir passé un moment avec lui avant de retourner me coucher.

Je me souviens le chercher le lendemain matin dans la cuisine, en me demandant où il a pu disparaître alors que les portes étaient fermées, et le trouver finalement derrière le frigo.

Je me souviens avoir appelé la clinique vétérinaire et insisté pour obtenir un rendez-vous au plus tôt. Je me souviens du « venez tout de suite alors » .

Je me souviens d’une dame venue apporter des chatons qu’elle avait attrapés dans son garage alors que j’attendais dans le coin salle d’attente. Je me souviens de la réaction de la secrétaire en ouvrant le carton : « on n’euthanasie pas des petits chats qui ont les yeux ouverts ! » Je me souviens qu’elle lui avait aussi expliqué qu’il faudrait pouvoir attraper la mère et la faire stériliser par le biais d’une association. Je me souviens qu’elle me les avait montrés une fois la dame repartie. Ils étaient tout mignons. Je me souviens de la sensation étrange provoquée par la situation : Bob Caramel en fin de vie et ces chatons — à qui il allait falloir maintenant trouver une famille — qui commençaient la leur.

Je me souviens de la vétérinaire me dire en voyant Bob Caramel qu’il souffrait mais résistait malgré tout. Qu’un humain aurait déjà lâché et serait mort. Elle m’a expliqué qu’il fallait maintenant abréger ses souffrances. J’étais là pour ça. Elle est allée chercher de quoi l’endormir définitivement. Je me suis souvenue que quinze ans plus tôt, le vétérinaire d’alors avait piqué Nanette, siamoise de vingt-deux ans, dans le cœur pour l’euthanasier.

La vétérinaire m’a ensuite expliqué pour la crémation et m’a permis de me recueillir dans une salle inoccupée avec Bob Caramel dans les bras. Je ne sais pas combien de temps je suis restée. Je me souviens de la porte qui s’ouvre, de la vétérinaire parlant au téléphone et faisant demi-tour en constatant que je suis encore là : elle me croyait partie.

Je me souviens avoir déposé délicatement Bob Caramel sur la table d’auscultation.

Je me souviens du beau carton dans lequel j’ai récupéré ses cendres. Je me souviens avoir apprécié la délicate attention du cœur à graines à planter. Je me souviens avoir dispersé ses cendres sur les marguerites.

Je me souviens qu’il a partagé dix ans de ma vie.

150604_BobC

Rouge

Rouge, comme « Rouge Passion » , le nom du magasin de fleurs dans lequel je suis entrée pour demander où se situait la boutique de vêtements que je pensais trouver au 45 cours Lafayette, alors qu’entre le 33 et le 61 il y a la rue de Créqui… Ni la cliente à qui je me suis d’abord adressée, ni la fleuriste affairée n’ont su me répondre. Et pour cause, j’avais vite et mal recopié l’adresse, confondu Lafayette et Roosevelt — qui riment presque et se trouvent dans le même secteur de Lyon — mais ça je ne le saurai que le lendemain — c’est-à-dire tout à l’heure.

Rouge, comme la couverture de Ecrits stupéfiants que j’ai demandé à une vendeuse de la FNAC parce que les succulentes critiques du Masque et la Plume m’ont donné très très envie de lire cette anthologie de drogues & littérature d’Homère à Will Self de Cécile Guilbert.

Rouge, comme le poisson du titre d’un traité de Bruno Patino, La Civilisation du poisson rouge, qui m’a interpelé mais que j’ai laissé finalement en rayon pour une prochaine fois : j’ai déjà beaucoup à lire.

Rouge, comme la carte d’anniversaire en volume que j’ai choisie pour envoyer en début de semaine prochaine, en vu d’une arrivée à destination le 10.

Rouge, comme le sac d’une dame qui sort du métro à la station Garibaldi, comme le verni des ongles d’une autre se tenant à une barre dans la rame.

Rouge, comme le ticket de transport en commun à insérer à la sortie du parc relais pour bénéficier du stationnement gratuit.

Rouge, comme le verre de vin qui accompagne mon petit plateau repas en bois — soupe froide de brocoli et riz au lait chocolat — au bar de l’orchestre de la Maison de la Danse. Collation prise avec vue plongeante sur la place où sont garées les voitures, dont la mienne. Cette image agit comme un déclic. Je sens fondre ma résistance à l’obligation nouvelle de se garer en marche arrière faite par mon employeur : dorénavant, quand je me rendrai sur mon lieu de travail, je penserai à la place devant La Maison de la Danse où s’entassent les véhicules les soirs de spectacle.

Rouge, comme les cheveux de la dame assise sur le rang devant moi.

Rouge, comme le carnet où je note ces mots en attendant le début du spectacle.

Rouge comme vitalité.
C’est le mot que j’ai employé ce matin pour dire mes sensations après un massage métamorphique. C’est ce que je ressens à nouveau pleinement ce soir, assise à ma place R7. R7 ? Je cherche un mot de sept lettres commençant par R. Rouge n’en compte que cinq. Récit aussi. Récital ! Ah et Radiant ! Une pensée pour dimanche, à la tenue rouge de la cantatrice, à mon état totalement éteint d’alors. Suis passée à côté. Dommage, tant pis, l’occasion se retrouvera peut-être de vivre Folia. Mais ce soir qu’il m’est bon de me sentir à nouveau pétiller et d’être emportée par la danse, la musique, les deux fondues l’une dans l’autre, les corps instruments, les mouvements partitions. A Love Supreme, quand quatre danseurs interprètent, chacun, un instrument de la musique de John Coltrane.

Rouge, comme l’écran sous mes paupières, avant de m’endormir.

Une journée avec moi

Journée pyjama, au lit, affaiblie par une gastro ou une intoxication alimentaire, je ne sais pas trop ce qui m’a fait rendre mon déjeuner hier après-midi, en plusieurs fois, en plusieurs endroits.

Quelque chose de pas digéré.

Et donc lundi, premier jour de congé, dernier jour de septembre, journée floue sans lunettes. Oublié le programme établi vendredi. Pas de coup de fil, pas de ménage, pas d’ordi, même pas de radio, pas de lecture. Rien. Seulement moi avec moi. Retour aux sources. Retour au corps, ici et maintenant, à l’écoute de ses variations : chaud, froid, frissons. Changer de position.

Affaiblie mais sereine. Sans pensées parasites. Sans imaginer ce que pensent les autres. Sans jugement.

Retour aux sources. Retour au corps. Retour à soi.