Je me demande (un dimanche après-midi)

Je me demande de quoi est constituée la membrane blanche sous la coquille d’un œuf…

Je me demande où les fourmis passent l’hiver…

Je me demande où j’ai semé les graines de pavot l’automne dernier…

Je me demande quelle est la suite…

Je me demande ce que j’aurais envie de faire pour profiter au mieux de ce dimanche après-midi venteux…

Je me demande où habite le chat lunaire qui vient parfois sur la terrasse…

Je me demande quand je vais sortir les châtaignes du congélateur…

Je me demande quelle est la couleur du jour…

Je me demande si j’arrose assez les plantes…

Je me demande si je dois, ou pas, donner des croquettes au chat lunaire…

Je me demande quoi faire de tout ce que je conserve en me disant que je pourrais en faire quelque chose…

Je me demande ce que je pourrais bien écrire comme poème avec des rimes en -ille (Camille, gentille, famille, vanille, jonquille, fourmille, cheville, chenille, brindille…)…

Je me demande quoi écrire comme poème de naissance…

Je me demande quoi écrire tout court…

Je me demande si je ne vais pas plutôt aller lire…

Je me demande si je ne pourrais pas commencer un journal créatif…

Je me demande si j’ai un carnet avec des feuilles assez épaisses pour en faire un journal créatif…

Je me demande ce que ça fait d’écrire illisible

Je me demande si je saurais écrire en lignes tricotées…

Je me demande pourquoi je n’essaierais pas…

Je me demande quand…

Je me demande à quel moment je vais passer en mode action…

Je me demande pourquoi ne pas savourer simplement ce moment avec le chat endormi à côté de moi sur le divan…

Je me demande où en sont les histoires de la grande brocante…

Je me demande si j’allume l’ordinateur ou pas…

Je me demande ce que racontent les oiseaux qui chantent dehors, côté rue…

Je me demande à quoi ça sert d’avoir mis des graines et des boules de graisse dans le figuier vu que les oiseaux ne les mangent pas…

Je me demande si je n’aurais pas mieux fait de boire un café après le déjeuner…

Je me demande si je vais passer tout l’après-midi sur le divan…

Je me demande si je dois avoir des scrupules ou savourer ma non-activité du jour…

Le mot du jour : rationnel

Ce matin, après le petit-déjeuner, j’ai feuilleté le Télérama de la semaine à venir. Page 13, un article intitulé Contagieuse, la bêtise ? raconte les stigmatisations dont sont victimes les personnes d’origine asiatique en France dans le contexte de l’épidémie du coronavirus (qui est, de fait, surtout une épidémie de peur orchestrée par les médias dominants comme l’explique Jean-Jacques Crèvecœur dans sa Conversation du lundi n°26, à écouter sur sa chaîne privée et gratuite). J’ai été interpellée par ce passage : « On dit de notre monde, guidé par la technologie et les échanges mondialisés, qu’il est rationnel ? Il manifeste l’inverse. » Je ne suis pas d’accord avec la journaliste, Valérie Lehoux. Pour moi, ce n’est pas l’inverse que manifeste notre monde mais bel et bien ce à quoi abouti le rationnel : un manque de sens des réalités. Et je vois derrière ce monde rationnel une volonté folle d’instrumentaliser le vivant, rationnel ne voulant pas dire raisonnable, loin de là, mais pouvant devenir synonyme d’insensé : car si, à titre d’exemple, donner des protéines à des herbivores peut être considéré comme un calcul rationnel, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une pensée insensée.

Si étymologiquement rationnel est emprunté au latin impérial rationalis signifiant « doué de raison » , « où l’on emploie la raison » , et « est fondé sur la raison » , lui-même issu du latin classique ratio qui a donné raison et ration, l’adjectif n’a pas le même sens que raisonnable, ne serait-ce que parce qu’il n’existe pas de synonymes parfaits. Le fait qu’il y ait deux mots témoigne d’une nuance sémantique.

Le Robert Historique définit ce qui est rationnel comme ce qui relève de la raison par opposition à ce qui relève de l’expérience, et une personne rationnelle comme une personne qui raisonne logiquement. Encore faut-il savoir sur quelle logique elle s’appuie — Le fascisme a une structure logique, idem pour une secte. Autre remarque : encore faut-il ne pas faire abstraction de la réalité de l’expérience. Un exemple : du point de vue de la rationalité économico-scientifique les ondes électromagnétiques sont inoffensives et pourtant, dans les faits, on constate que des humains et des espèces animales sont affectées d’électro-hypersensibilité.

Rationnel a à voir avec le sens « compte, calcul » de ratio en latin alors que ce sens a disparu du substantif raison au début de XVIIe siècle m’informe le Robert Historique. Du coup, je me demande comment rationnel peut-être l’adjectif de raison à côté de raisonnable

Raisonnable qualifie une personne qui se conduit avec mesure et de manière réfléchie, modérée. J’en infère que raisonnable a à voir avec la pensée plutôt que le calcul. Une pensée qui va de paire avec le langage — celui qui s’articule en mots, pas l’outil mathématique — et donc construit, donne du sens.

De mon point de vue, le monde auquel s’applique rationnel aujourd’hui est un monde automatisé qui fait abstraction des sens et l’économie du sens, soit un monde qui manque singulièrement de vie et de cœur. N’est-ce pas Blaise ?

pensees-blaise-pascal  « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. »

Blaise Pascal (1623-1662)

J’irais même jusqu’à dire que ce monde rationnel manque d’humanité.