Escapade champêtre, la tête haute

Deux petits cahiers à pages blanches
Tout neufs, tout beaux. Oh !
De belles pages blanches à remplir
Ça m’inspire !
Sauf que me voilà intimidée
Car, attention
Ce ne sont pas des pages à ratures
Ce ne sont pas des cahiers de brouillon.
On ne glisse pas
Un caillou du jardin
Dans un écrin,
Mais un bijou.
Alors je me demande
Ce que j’ai de précieux
A glisser sur le papier
Sous les couvertures illustrées…

Phrases ou graphisme ?
Lettres ou illustrations ?
Stylo ou pinceau ?
Aquarelle ou haïku ?
Poème ou pastel ?
Croquis ou chroniques ?
Textes ou tableau ?
Et pourquoi pas l’un et l’autre ?

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Je me souviens de Bob Caramel

En apercevant par la fenêtre le champ de maïs aux couleurs de l’automne sous la luminosité du soleil levant, j’ai eu une pensée pour Bob Caramel.

Je me souviens du jour où, alors qu’il ne faisait pas encore partie de la maisonnée et qu’il ne s’appelait pas encore Bob Caramel, je cherchais à l’attraper dans le champ de tournesols séchés, après qu’il s’était échappé du garage dans lequel je le tenais enfermé le temps de soigner un abcès à l’oreille et un problème à l’œil.

Je me souviens combien je m’étais sentie empotée au moment de passer par dessus le grillage pour aller le chercher. Je me souviens qu’il me laissait approcher et déguerpissait dès que je tendais les bras pour l’attraper.

Je me souviens d’avoir eu l’impression que ça l’amusait.

Je me souviens que j’étais partagée entre la peur d’être en retard au travail et la peur de ne pas ramener le chat roux : qu’allait-il advenir de lui s’il disparaissait avant la fin de son traitement ?

Je me souviens que, là, au milieu du champ, je ne me voyais pas du tout l’appeler Robert, même si l’idée m’avait traversé l’esprit parce qu’il me rappelait une histoire d’atelier d’écriture à propos d’un chat roux à l’œil de verre qui portait ce nom.

Je me souviens m’être demandé comment j’allais passer par dessus le grillage en tenant le chat dans les bras… Je me souviens avoir envisagé traverser tout le champ pour rentrer par la route et renoncer parce que ça me prendrait trop de temps. Je me souviens être dans la cour sans savoir comment j’avais réussi cet exploit.

Je me souviens lui avoir mis des gouttes dans l’œil, pris soin de bien fermer la porte du garage et avoir téléphoné à ma collègue pour la prévenir de mon retard. Je me souviens d’être arrivée à treize heures tapantes, des graines de tournesols dans les cheveux.

Je me souviens que je lui donnais du steak à manger le temps que je l’ai gardé enfermé dans le garage pour faire mieux passer la privation de liberté.

Je me souviens de la transformation de son poil le temps de sa convalescence. Je me souviens m’être dit que s’il avait été une femelle je l’aurais appelé Mirabelle. Je n’ai pas du tout pensé à l’époque l’appeler Van Gogh, malgré son pelage roux, son oreille atrophiée, et l’épisode dans le champ de tournesols. Non. Ça a été Bob Caramel.

Je me souviens du jour où j’ai ouvert la porte du garage pour le libérer définitivement : fini le traitement, plus d’antibiotiques, plus de gouttes dans l’œil, il allait à nouveau pouvoir vadrouiller à sa guise. Je me souviens que j’envisageais lui installer une couverture pour l’hiver. Pour moi c’était un chat libre.

Je me souviens avoir hésité à le faire entrer en le voyant attendre derrière la porte-fenêtre de la cuisine, Avril et Beline n’étant pas prêts à l’accepter, et puis décidé de lui donner accès à la cuisine.

Je me souviens l’avoir trouvé endormi sur un fauteuil du salon un jour que la porte avait dû être mal fermée, et, un matin, sur un coin du lit à l’opposé d’où se trouvait Avril. Je me souviens avoir été enchantée du tableau. Je me souviens que la cohabitation entre les matous n’a pourtant pas été commode.

Je me souviens qu’il était souvent malade malgré le fait d’être vacciné. Je ne comprenais pas pourquoi.

Je me souviens qu’il était glouton.

Je me souviens de ses ronronnements.

Je me souviens qu’il venait se coucher près de moi quand il ne sentait pas bien. Je me souviens qu’à chaque fois, j’étais contente de le voir là, mais qu’il me fallait un temps pour comprendre qu’il avait un problème de santé (genre un abcès à son oreille de rugbyman).

Je me souviens comme il était fin l’été et rond l’hiver.

Je me souviens du matin où je l’ai vu marcher bizarrement, perdant l’équilibre. Je me souviens avoir pris rendez-vous à la clinique vétérinaire et avoir dû le laisser en observation pour des examens. Je me souviens du message sur mon portable. Je me souviens des explications claires et pourtant difficiles à entendre. Le SIDA des chats qui n’est pas la leucose comme je le croyais. Je me souviens avoir mis de la musique et dansé en pensant fort à lui dans le salon. Je me souviens de toute la tristesse exprimée.

Je me souviens lui avoir rendu visite tous les jours de la semaine à la clinique vétérinaire. Je me souviens que son état s’améliorait un jour, se détériorait un autre. Je me souviens que le 21 juin les nouvelles étaient bonnes.

Je me souviens l’avoir récupéré pour le week-end avec un rendez-vous de contrôle le mardi suivant.

Je me souviens que le samedi il allait bien.

Je me souviens l’avoir installé dans la cuisine.

Je me souviens que le dimanche il a recommencé à tituber. Je me souviens l’avoir laissé sortir dans la cour ensoleillée alors que la vétérinaire m’avait conseillé de plutôt le garder à la maison. Je le surveillais, de près, dans ses déplacements maladroits. Je me souviens l’avoir gardé un moment ensuite sur les genoux, assise sur le banc de la terrasse.

Je me souviens m’être précipitée après l’avoir entendu hurler pendant la nuit. Je me souviens avoir passé un moment avec lui avant de retourner me coucher.

Je me souviens le chercher le lendemain matin dans la cuisine, en me demandant où il a pu disparaître alors que les portes étaient fermées, et le trouver finalement derrière le frigo.

Je me souviens avoir appelé la clinique vétérinaire et insisté pour obtenir un rendez-vous au plus tôt. Je me souviens du « venez tout de suite alors » .

Je me souviens d’une dame venue apporter des chatons qu’elle avait attrapés dans son garage alors que j’attendais dans le coin salle d’attente. Je me souviens de la réaction de la secrétaire en ouvrant le carton : « on n’euthanasie pas des petits chats qui ont les yeux ouverts ! » Je me souviens qu’elle lui avait aussi expliqué qu’il faudrait pouvoir attraper la mère et la faire stériliser par le biais d’une association. Je me souviens qu’elle me les avait montrés une fois la dame repartie. Ils étaient tout mignons. Je me souviens de la sensation étrange provoquée par la situation : Bob Caramel en fin de vie et ces chatons — à qui il allait falloir maintenant trouver une famille — qui commençaient la leur.

Je me souviens de la vétérinaire me dire en voyant Bob Caramel qu’il souffrait mais résistait malgré tout. Qu’un humain aurait déjà lâché et serait mort. Elle m’a expliqué qu’il fallait maintenant abréger ses souffrances. J’étais là pour ça. Elle est allée chercher de quoi l’endormir définitivement. Je me suis souvenue que quinze ans plus tôt, le vétérinaire d’alors avait piqué Nanette, siamoise de vingt-deux ans, dans le cœur pour l’euthanasier.

La vétérinaire m’a ensuite expliqué pour la crémation et m’a permis de me recueillir dans une salle inoccupée avec Bob Caramel dans les bras. Je ne sais pas combien de temps je suis restée. Je me souviens de la porte qui s’ouvre, de la vétérinaire parlant au téléphone et faisant demi-tour en constatant que je suis encore là : elle me croyait partie.

Je me souviens avoir déposé délicatement Bob Caramel sur la table d’auscultation.

Je me souviens du beau carton dans lequel j’ai récupéré ses cendres. Je me souviens avoir apprécié la délicate attention du cœur à graines à planter. Je me souviens avoir dispersé ses cendres sur les marguerites.

Je me souviens qu’il a partagé dix ans de ma vie.

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Rouge

Rouge, comme « Rouge Passion » , le nom du magasin de fleurs dans lequel je suis entrée pour demander où se situait la boutique de vêtements que je pensais trouver au 45 cours Lafayette, alors qu’entre le 33 et le 61 il y a la rue de Créqui… Ni la cliente à qui je me suis d’abord adressée, ni la fleuriste affairée n’ont su me répondre. Et pour cause, j’avais vite et mal recopié l’adresse, confondu Lafayette et Roosevelt — qui riment presque et se trouvent dans le même secteur de Lyon — mais ça je ne le saurai que le lendemain — c’est-à-dire tout à l’heure.

Rouge, comme la couverture de Ecrits stupéfiants que j’ai demandé à une vendeuse de la FNAC parce que les succulentes critiques du Masque et la Plume m’ont donné très très envie de lire cette anthologie de drogues & littérature d’Homère à Will Self de Cécile Guilbert.

Rouge, comme le poisson du titre d’un traité de Bruno Patino, La Civilisation du poisson rouge, qui m’a interpelé mais que j’ai laissé finalement en rayon pour une prochaine fois : j’ai déjà beaucoup à lire.

Rouge, comme la carte d’anniversaire en volume que j’ai choisie pour envoyer en début de semaine prochaine, en vu d’une arrivée à destination le 10.

Rouge, comme le sac d’une dame qui sort du métro à la station Garibaldi, comme le verni des ongles d’une autre se tenant à une barre dans la rame.

Rouge, comme le ticket de transport en commun à insérer à la sortie du parc relais pour bénéficier du stationnement gratuit.

Rouge, comme le verre de vin qui accompagne mon petit plateau repas en bois — soupe froide de brocoli et riz au lait chocolat — au bar de l’orchestre de la Maison de la Danse. Collation prise avec vue plongeante sur la place où sont garées les voitures, dont la mienne. Cette image agit comme un déclic. Je sens fondre ma résistance à l’obligation nouvelle de se garer en marche arrière faite par mon employeur : dorénavant, quand je me rendrai sur mon lieu de travail, je penserai à la place devant La Maison de la Danse où s’entassent les véhicules les soirs de spectacle.

Rouge, comme les cheveux de la dame assise sur le rang devant moi.

Rouge, comme le carnet où je note ces mots en attendant le début du spectacle.

Rouge comme vitalité.
C’est le mot que j’ai employé ce matin pour dire mes sensations après un massage métamorphique. C’est ce que je ressens à nouveau pleinement ce soir, assise à ma place R7. R7 ? Je cherche un mot de sept lettres commençant par R. Rouge n’en compte que cinq. Récit aussi. Récital ! Ah et Radiant ! Une pensée pour dimanche, à la tenue rouge de la cantatrice, à mon état totalement éteint d’alors. Suis passée à côté. Dommage, tant pis, l’occasion se retrouvera peut-être de vivre Folia. Mais ce soir qu’il m’est bon de me sentir à nouveau pétiller et d’être emportée par la danse, la musique, les deux fondues l’une dans l’autre, les corps instruments, les mouvements partitions. A Love Supreme, quand quatre danseurs interprètent, chacun, un instrument de la musique de John Coltrane.

Rouge, comme l’écran sous mes paupières, avant de m’endormir.

Une journée avec moi

Journée pyjama, au lit, affaiblie par une gastro ou une intoxication alimentaire, je ne sais pas trop ce qui m’a fait rendre mon déjeuner hier après-midi, en plusieurs fois, en plusieurs endroits.

Quelque chose de pas digéré.

Et donc lundi, premier jour de congé, dernier jour de septembre, journée floue sans lunettes. Oublié le programme établi vendredi. Pas de coup de fil, pas de ménage, pas d’ordi, même pas de radio, pas de lecture. Rien. Seulement moi avec moi. Retour aux sources. Retour au corps, ici et maintenant, à l’écoute de ses variations : chaud, froid, frissons. Changer de position.

Affaiblie mais sereine. Sans pensées parasites. Sans imaginer ce que pensent les autres. Sans jugement.

Retour aux sources. Retour au corps. Retour à soi.

Le mot du jour : cabane

Mercredi, jour dit des enfants, j’ai assisté au montage, démontage, puis remontage, redémontage d’une cabane aux abords du rond-point du péage de L’Isle d’Abeau. Ce sont les gendarmes qui sont intervenus une première fois auprès de l’équipe de Gilets Jaunes bâtisseurs, puis ce fut le tour de policiers à la nuit tombée. Echanges cordiaux, vu de loin. « On ne construit pas sur un chemin » a peut-être été le message des premiers. « Il est interdit de construire sur un terrain privé » a pu être l’injonction des seconds. En tous cas, quel triste spectacle que celui du démontage d’une cabane. Pincement au cœur, peine de mon enfant intérieur. Parce qu’il y a effectivement une joie enfantine à voir monter une cabane de palettes et de planches. Ça rappelle l’enfance, qu’on les ait construites dans les bois, ou dans les arbres, ou simplement à la maison en disposant un drap sur plusieurs chaises.

Pour autant, mon Robert Historique ne mentionne pas cet aspect dans sa définition du mot, bien qu’il parle des « emplois spéciaux selon les utilisations de l’objet » . Cabane qui « désigne une petite construction rudimentaire » « est emprunté (1387) au provençal cabana “chaumière, petite maison” (1253), lui-même issu du bas latin capanna. » De cabane à cabine, il n’y a qu’une voyelle qui diffère, et cinq mots les séparent dans mon dictionnaire qui souligne que les deux mots sont étroitement liés par leurs significations, mais pas au niveau étymologique : l’origine de cabine reste obscure. Cela dit, compte tenu du lieu, je me demande si les Gilets Jaunes du rond-point du péage de L’Isle d’Abeau ne pourraient pas bénéficier d’une cabine de péage, certes plus étroite et moins accueillante qu’une cabane… En tous cas, j’imagine très bien une cabine au milieu du rond-point comme vestige d’une époque révolue et pourtant pas si lointaine. Certes, il faut reconnaître qu’elles ne sont pas spécialement esthétiques les cabines de péage…

Bref, trêve de bavardage, revenons-en à la cabane et son univers.

Qu’il s’agisse de celle du pêcheur de Francis Cabrel (1994),

« Viens faire toi-même le mélange des couleurs
Sur les murs de la cabane du pêcheur »

celle au Canada de Line Renaud (1947)

« Ma cabane au Canada
Est blottie au fond des bois
On y voit des écureuils
Sur le seuil
Si la porte n’a pas de clé
C’est qu’il n’y a rien à voler
Sous le toit de ma cabane au Canada »

comme celle en bois de Sophie Forte (2005)

« J’ai une cabane en bois
Au fond du jardin
Elle est tout de guingois
Elle n’a l’air de rien
C’est mon royaume à moi
Quand j’ai un chagrin
Là-bas je suis le roi
Plus rien ne m’atteint. »

une cabane a valeur de refuge. C’est le royaume imaginaire hérité de l’enfance ouvert à tous les possibles à conserver précieusement et convoquer pour se ressourcer. C’est un espace où s’exprime la liberté d’être à cultiver.

 

L’autre jour, je suis retombée sur ça

Le swing du crapaud (novembre 2008)

Chers auditeurs et -trices, c’est l’émeute ici ce soir dans notre studio où nous recevons pour la première fois le duo le plus époustouflant de l’époque — et en ces temps sombres, nous en avons grand besoin —, le groupe ovni tombé d’on ne sait z où, les chantres du grand n’importe nawak, qui enflamment les ondes dès les toutes premières notes. Mesdames et messieurs du public du studio 412, chers auditeurs, chères auditrices, ils sont là pour vous ce soir. Je vous demande de les accueillir comme il se doit avec leur cri de ralliement : CRE CRE CROA… Les voici, les voilà : LE SWING DU CRAPAUD !

Ah CRE, Ah CRE, CROAAAAAAAA !
CRE CRE CRE CROAAAAAA !

C’est le cri, le cricri
Du grigri du grillon
Qui écrit le crayon
Le p’tit cri tout petit
Du grigri du grillon
Tout petit le grillon
Enervé, isolé, rissoléééééééééé
Ah non, ah non, ah non
Ah bon ?

C’est le cri du grigri
Le p’tit cri du grillon
Grignotant des marrons
Le grigri le grillon
Réveillant le crayon
De son cri si p’tit cri
De grigri de grillon
Cri de détreeeeesssseeeeeee
Oh tu me brises la mine là !
LA !

C’est le cri, le cri bref
De détresse du crayon
Qui a l’bourdon du grillon
Oublié, noire pointée
Le grillon qui décroche
En mode do le grillon
Sur sa portée tout seul
Sous la clé de SOOOOOOOOOOL
Euh, meunière la sole.

Septembre

Hep ! Coucouche panier
Retour au traintrain
Faire comme tout le monde
Rentrer dans le moule
Ah ça non alors !
Jamais de la vie !

J’aime pas la rentrée
Envie de sortir
Envie de m’extraire
Envie d’autre chose
Soif de nouveauté
Besoin d’oxygène.

Fichez-moi la paix !
Laissez moi tranquille
Faire ce qui me chante
En dehors des rails
Vacances en automne
En mode solitaire.

Un pas de côté
Je découvre ma route
Mon itinéraire
Je trace mon chemin
Je crée mon sentier
Libre, libre, libre je suis.

Il y a journal et journal

C’est la rentrée. Fini le journal d’été. Le premier juillet, j’écrivais « la forme s’affinera au fil des billets » . Elle s’est tellement affinée que le nombre de billets a fondu en août : cinq contre quinze. C’est le fond qui a manqué. Et le temps qui a filé.

Non, parce que là, franchement, je me demande comment c’est possible qu’on soit déjà en septembre ! Je n’ai pas vu passer le mois d’août alors que le mois de juillet m’a paru interminable. L’un dans l’autre, ça fait une bonne moyenne finalement. Disons que ça fait un équilibre entre les deux… Mouais. Si on veut. Bref, passons.

En cours d’été je me suis interrogé à propos du contenu d’un journal parce que si, à la base, j’imaginais des articles sur des sujets divers et variés, dans le genre exercice journalistique, mes chroniques ont, pour la plupart, en général aussi bien que sur ces deux mois en particulier, plus à voir avec un journal intime, du moins, journal de bord personnel. Si je m’imaginais plus reporter que diariste, il s’avère que je suis principalement investigatrice sur moi-même. Certes, je ne renie pas mon aptitude, ni l’intérêt qu’il peut y avoir à l’introspection, cela étant, je serais curieuse d’explorer aussi alentour, de lever, de temps en temps, le nez et d’ouvrir mon champ de vision, de découvrir — et couvrir — ce qu’il y a au-delà de ma personne. Bon, ouvrir, élargir le champ de vision, ne sont peut-être pas les expressions les mieux adaptées pour une myope. Il s’agirait plus exactement de porter le regard, pointer la loupe, sur un objet extérieur. Et pour ce faire sortir de mon gîte, antenne déployée, réceptive à ce qui m’entoure. Affaire à suivre…

Par un soir de pleine lune bleue

Il portait un pull sombre informe sur un pantalon de velours aux poches emplies de coquillages. Il traversa la petite station balnéaire, sous une lune bleue. Ses pas le guidèrent jusqu’au rocher du pêcheur. Là, il déclama quelques vers de son invention, en accord avec l’humeur de l’instant :

Une fleur sur le cœur comme un coquillage sur la plage…

Si tu trouves ce bouquet beau
C’est que tu n’es pas sot
Si tu te trouves sur ce paquebot
C’est que tu n’es pas un robot

Il délivrait ses paysages oniriques à la mer de sa voix de velours.

Non loin de là, on s’échauffait. On n’arriverait jamais à mettre en marche ce fichu robot sensé être le clou du spectacle. Personne ne prêta attention à l’étoile filante qui traversa le ciel. On s’affairait bruyamment dans le repère des barbares. On cherchait la panne à la racine. « Là ! » s’écria quelqu’un. Ça scintillait comme une étoile. tous les regards convergèrent sur le cœur du circuit électrique.

Le souhait de l’homme solitaire et rêveur sur le rocher du pêcheur était de partager ce qui émanait de lui, mais il lui manquait quelque chose pour créer le lien avec autrui. Il avait consulté une ermite dans une cabane dans les bois qui l’avait emmené se mirer dans l’eau du puits.

Alors les aboiements avaient cessé. C’était son souhait le plus cher : ne plus entendre aboyer d’ici à l’horizon. Les masques arrachés, les visages à nu, chacun observant les autres à souhait.

 

Jeux littéraires — Atelier d’écriture Luna Circus — Editions Zulma