L’autre jour, je suis retombée sur ça

Le swing du crapaud (novembre 2008)

Chers auditeurs et -trices, c’est l’émeute ici ce soir dans notre studio où nous recevons pour la première fois le duo le plus époustouflant de l’époque — et en ces temps sombres, nous en avons grand besoin —, le groupe ovni tombé d’on ne sait z où, les chantres du grand n’importe nawak, qui enflamment les ondes dès les toutes premières notes. Mesdames et messieurs du public du studio 412, chers auditeurs, chères auditrices, ils sont là pour vous ce soir. Je vous demande de les accueillir comme il se doit avec leur cri de ralliement : CRE CRE CROA… Les voici, les voilà : LE SWING DU CRAPAUD !

Ah CRE, Ah CRE, CROAAAAAAAA !
CRE CRE CRE CROAAAAAA !

C’est le cri, le cricri
Du grigri du grillon
Qui écrit le crayon
Le p’tit cri tout petit
Du grigri du grillon
Tout petit le grillon
Enervé, isolé, rissoléééééééééé
Ah non, ah non, ah non
Ah bon ?

C’est le cri du grigri
Le p’tit cri du grillon
Grignotant des marrons
Le grigri le grillon
Réveillant le crayon
De son cri si p’tit cri
De grigri de grillon
Cri de détreeeeesssseeeeeee
Oh tu me brises la mine là !
LA !

C’est le cri, le cri bref
De détresse du crayon
Qui a l’bourdon du grillon
Oublié, noire pointée
Le grillon qui décroche
En mode do le grillon
Sur sa portée tout seul
Sous la clé de SOOOOOOOOOOL
Euh, meunière la sole.

Complexité

La complexité est de ce monde
Il y a de quoi être perplexe
Je le suis, en quelques secondes
Pour un accent circonflexe

Donner du sens est essentiel
Une orientation à sa vie
Aucune réponse en logiciel
La vérité n’est pas dans l’outil

Et je cherche et je m’interroge
Alors que tourne l’horloge
Imperturbable mise à l’index

Le temps s’écoule sans réfléchir
Ma réflexion devient soupir
Trouver la dernière rime : complexe

Je cours

Je cours
Droit devant
Sans dévier
Sans rien voir autour
Je cours
Mécanique des jambes
Tête hors circuit
Je cours
A perdre haleine
Cœur qui cogne dans la poitrine
Tambour dans les tempes
Visage fouetté par l’air
Papillons dans les yeux
Je cours

Plus de soucis
Plus de stress
Plus d’angoisses
Plus de questions
Que la vie
Primaire
Celle du corps
Sauvage
Libre
Qui dit non

Courir
S’échapper
Loin
Fuir
Se sauver
Fuir
Fuir
Fuir

Je cours
En apnée
A bout de souffle
A bout de jambes
A bout de tout
Je cours
Encore
M’écroule
Au milieu de nulle part
Echouée

Patchwork 25/30

Ce soir, je devais, enfin, je pensais, me mettre au lit de bonne heure, vu que, travaillant du matin, j’étais debout depuis trois heures vingt. Et puis j’ai allumé la télé, le temps de repasser deux pantalons. J’ai mis Fogiel en me disant que ce serait plus facile de couper une émission qu’un film. Mais voilà, il y avait Frédéric Michalak en invité ! Aïe, aïe, aïe ! Michalak ! Je n’ai pas pour habitude de jouer les midinettes enamourées, mais bon, là, je peux pas résister.

Il était là, discret, attendant sagement son tour qui est venu à la fin de l’émission. Un peu dans le rôle de la potiche, en somme…

Dans le reportage qui lui était consacré, il a été présenté comme « le Zidane du jeu à quinze » . Alors là, ça m’a fait vraiment drôle, parce que le Zidane du jeu à quinze, pour moi, il a sept ans et il s’appelle Thomas…

Petit Thom

Sept ans demain. L’âge de raison. L’âge d’être grand et de prendre des décisions. Le petit Thomas au fond de son lit ne dort pas. Son père lui a promis de l’inscrire dans club de son choix, mais il n’arrive pas à se décider. Rond ou ovale ? Il ne sais pas. Foot ou rugby ? Il hésite. Jeu au pied ou à la main ? Tête ou mêlée ? Lucarne ou drop ? Pénalty ou pénalité ? But ou essai ? Tout ce qu’il sait c’est qu’il veut jouer au ballon en chaussures à crampons. Traverser le terrain, mettre la défense adverse dans le vent et marquer. D’une frappe cadrée ? En aplatissant dans l’en-but ?

Comment choisir ? Qui rejoindre ? Alexandre qui ne jure que par l’ovale ou Pierre et Julien adeptes du ballon rond ? Julien dit qu’Alexandre aura bientôt des oreilles de choux. Alexandre, que le foot c’est que du cinéma.

Et puis il y a Amélie. La douce Amélie qui porte des rubans aux couleurs de l’équipe de rugby locale, les jours de matchs… Mais ce n’est pas une fille qui l’influencera. Oh ça non alors ! Cette décision lui appartient, à lui seul.

Sa première décision de grand.

Mais à minuit, au fond de son lit, il se sent encore petit, Thomas.

Il soupire.

Il voudrait bien dormir. Il en a assez de réfléchir. Il sera… il sera… footballeur voilà ! Et il marquera  des buts. Ouais, plein de buts !

Sa décision étant arrêtée, il ferme les yeux. Les rouvre. Les ferme à nouveau, cherchant les mots de sa mère qui savent si bien le bercer.

Au départ ce n’était qu’une patate informe
Rendue ovale ou ronde selon les hommes.
Les Onze l’ont arrondie sous leurs coups de pied,
Dans leurs mains serrée, les Quinze l’ont allongée…
Au départ ce n’était qu’une patate informe
Rendue ovale ou ronde selon les hommes…

Et demain c’est à toi de choisir bonhomme.

Je serai… Je serai… se répète petit Thom… qui finit par trouver le sommeil. Un sommeil agité où il se voit tour à tour, seul avec son ballon dans le rond central. Footballeur transformant un essai. Casqué, tenant un cuir ovale au milieu d’une surface de réparation. Assommé par un ballon rond. Poursuivi par un ballon ovale…

Au matin, il se réveille pourtant frais et dispos. Souriant. Heureux. Fier d’être grand. Sûr de son choix, il se précipite dans la cuisine où son père est en train de prendre son café.

« Papa, inscris-moi au rugby. Je veux être le Zidane du jeu à quinze ! »

Patchwork 23/30

Le troisième pas.
Celui du début du voyage.
Telle est la croyance ancestrale de l’arpenteur…
Il faut trois pas pour commencer à sortir de chez soi.

Et combien pour regagner la voiture ?  Sous la pluie encore ! Une petite pluie fine.

Je continue d’y croire. Même si je me dis que je suis complètement conne d’avoir garé ma voiture à l’entrée de la ville pour aller au théâtre en métro, parce que la ville en voiture, c’est galère. Un jour de grève… Faut être inconsciente ! Sauf que les métros fonctionnaient à l’aller, alors pourquoi pas au retour ? Parce qu’un service est assuré aux heures de pointe par exemple… Têtue, je m’étais dit qu’au pire, je prendrais un taxi. Euh, ça coûte combien de prendre un taxi ? Bah ! je verrai bien, une fois sur place, si le métro sans conducteur est, lui aussi, fermé. En attendant, il faut descendre jusque là-bas. A pieds. D’un pas décidé. Les pieds muets qui hurlent dans des chaussures encore trop neuves, toujours trop dures. Ces belles chaussures rouges… Comme le costume du guide pour la Turakie. Comme les caisses sur la scène du théâtre.

La tête au pays de l’arpenteur, je descends la butte, bifurque une première fois à gauche, une autre à droite, puis encore à gauche, croise des gens qui montent, des filles assises sur un pas de porte, un couple et un chien.

Tant que ça descend, tout va bien. Mais une fois en bas, par où la grande place ? Devrai-je prendre à droite ou à gauche ? En face, le fleuve. Aucun point de repère. Tel l’arpenteur en appui sur mon deuxième pied j’hésite. Mouvements de tête latéraux… Je décide de continuer à gauche. Regard en alerte qui tombe sur un panneau. Oui ! Je suis sur la bonne voie ! J’aurais presque envie de danser, mais mes pieds me rappellent à l’ordre : eh, oh ! Nous, on souffre ! Plus pour longtemps. Plus pour longtemps. Bientôt la place et ses taxis…

Je suis la rue courbe, croise un gars à la recherche d’une cigarette, quelques jeunes, des vieux aussi. Il n’est pas tard. La ville n’est pas encore endormie. On sort du restaurant, on va boire un verre, on discute, on rentre chez soi.

Voilà, j’y suis ! Ouf ! Je suis soulagée ! Plus que quelques mètres. Je m’arrête : direction parc à taxis ou bouche de métro ? Allez les pieds, un dernier effort. On tente le métro. Pour voir. On ne sait jamais. Je voudrais être sûre…

Ah, c’est ouvert ! Mais la bouche donne aussi accès à un parking et puis des gens remontent… Est-ce bien la peine de descendre ? Je me renseigne. La ligne D fonctionne ! OUI !!! Pour peu, je dévalerais les marches… Sur les mains peut-être ?

Regard à la pendule. J’ai marché trois-quarts d’heure. Vite passés, en fin de compte. Je serai bientôt à ma voiture, bientôt rentrée à la maison. Rentrée mais pas entièrement revenue. La voix du guide m’a ensorcelée :
« Les images précieuses sont celles qu’on ne comprend pas. »
Comme les rêves.

J’ai l’impression d’avoir vécu un rêve éveillée. Un de ces rêves qu’on ne sait pas raconter, mais qui laissent des impressions indélébiles. Ma rationalité déposée à la porte du théâtre, je me suis laissée transporter dans cet univers merveilleux, où les objets dévoilent leur image mystérieuse, où les comédiens animent des marionnettes, à moins que les marionnettes ne soient l’âme des comédiens…

Je n’oublierai pas mon voyage au pays des arpenteurs, la Turakie, ce pays à la verticalité de la géographie qui ne peut être représenté sur aucune carte. Et maintenant que j’en connais le chemin, je sais que je reviendrai.

[mai 2001]