Douche cérébrale (6)

Samedi 29 octobre

Ouh, je dors ! Je passerais bien la journée à la maison avec les chats, avec Yogeeti qui est de retour, yeah ! Mais faut que j’aille bosser. Ben oui. Bon. Yogeeti est là, enfin là et bien là. Après un saut de dix mètres ! Quand l’élagueur monté sur l’arbre, a avancé sur la branche pour l’attraper, il a sauté. Poum. Dans le champ. Et course jusqu’à la maison. Précipitation sur la gamelle. Ça a drôlement faim un chat qui est resté coincé cinq jours dans un arbre. Apparemment, il n’a rien de cassé. Je crois l’avoir aperçu tout à l’heure mais il est retourné se poser dans un coin tranquille à l’abri de Myrtille toujours aussi vive et toujours aussi chenille. Ah la la quelle aventure !

Trois heures dix-sept, faut que j’avance.

Quand j’y pense, ça lui a fait un sacré vol plané. Je me demande si je dois l’emmener à la clinique vétérinaire… 

L’heure tourne, je me dis que je dois me dépêcher à remplir mes trois pages, mais là, y a pas grand chose qui me vient, pour ne pas dire rien.

Je me revois hier rappeler les pompiers et raccrocher au nez du pompier qui me confirme qu’ils ne se déplacent pas pour un chat. Oh, comme j’étais en colère ! Je me revois appeler la société d’élagage. Je revois l’élagueur observer l’arbre et finir par me dire qu’il allait envoyer deux jeunes après le chantier. Je me revois dans la cuisine à bout, en larmes, me sentant complètement démunie et perdue,  accueillir ces émotions pour les transmuter. Ouh ! Ouf ! Ce matin je me sens beaucoup mieux. Soulagée bien évidemment. Un peu inquiète pour Yogeeti. Je voudrais être sûre qu’il n’ait pas d’hémorragie interne ou autre séquelle de son saut de dix mètres. Mais s’il a de l’appétit c’est que ça va, non ? Je vais surveiller ses selles, vérifier qu’elles ne sont pas noires de sang. 

Trois heures trente-trois. J’ai la chanson du Voltigeur version l’Orage dans la tête. Oh, me voilà à la moitié du cahier ! Demain j’entame la deuxième moitié. Demain, on passe à l’horaire d’hiver. Je me lève une heure plus tard. Chouette ! Cet après-midi sieste et ce soir je me couche de bonne heure. Je me mettrai à jour lundi. J’ai de quoi manger, c’est le principal. Le ménage peut attendre. Voilà. Et ensuite ? Je ne sais pas. Une demi-page de je ne sais pas quoi écrire ? Je me sens soulagée et c’est bien agréable. Voilà, c’est tout. Va falloir que j’aille me préparer incessamment sous peu. C’est fou ce que ça fait du bien de se sentir détendue. Ah la la, mon Yogeeti ! J’espère que tout va bien. Que tu n’as pas besoin d’une visite chez le vétérinaire. Dans l’absolu faudrait que je l’emmène. Pour me rassurer. Pour vérifier que tout va bien. Mais je n’ai pas trop envie de l’emmener. Je n’ai jamais eu envie et je ne l’ai jamais emmené d’ailleurs. Je me suis mis en tête qu’il était peut-être pucé et que quelqu’un voudrait le récupérer. Quelqu’un de pas forcément bien intentionné. Quelqu’un qu’il a fuit. Bref, pour l’heure (ça va, je ne suis pas encore en retard…) je préfère ne pas le stresser. Ça va aller Yogeeti, je te laisse te reposer. Te remettre de tes émotions. Voilà. Oh mais j’y pense, on a laissé l’assiette dans l’arbre !

 

FIN

Yogeeti

[Cinq jours que Yogeeti est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. Son humaine, Estelle, a cherché différentes solutions pour faire redescendre son chat, sans succès jusqu’à présent, même avec l’aide de ses voisins, de son frère ou d’un ami : il reste perché et Estelle est de plus en plus abattue. De retour au pied de l’arbre, après un poste matinal électrique, elle fait appel à une société d’élagage. Deux apprentis élagueurs vont passer en fin d’après-midi après leur chantier.]

Quand les deux jeunes gens se présentent au portail, Estelle les attend de pieds fermes avec la cage de transport. Elle leur explique comme à leur employeur que le portail est fermé à clé, et comme leur employeur, ils passent par dessus. Ils cherchent le chat des yeux et une fois qu’ils l’ont repéré, l’un des deux commence à s’harnacher. Estelle suit les préparatifs sans rien dire. Dans le champ de l’autre côté de la clôture, monsieur Séville est venu assister à la scène. Estelle donne la boîte de transport au jeune homme prêt à grimper. Son comparse surveille Yogeeti.

Estelle retient son souffle. sous le regard attentif de son collègue, le jeune élagueur est monté à l’échelle, il se tient maintenant debout sur la grosse branche à l’extrémité de laquelle se trouve Yogeeti. Il s’approche précautionneusement. Monsieur Séville intervient :

– La bâche Estelle ! Amène la bâche au cas où Yogeeti saute !

Il y a un poum et un cri de stupeur. Avant qu’Estelle ait eu le temps de réagir, Yogeeti a sauté dans le champ. Puis bien vite, il se met à courir en direction de sa maison, Estelle à sa suite. Elle lui ouvre la porte et le voit se ruer vers sa gamelle. Il a terriblement faim, mais il n’a pas l’air blessé. Elle lui remplit généreusement son assiette de pâtée et passe ses doigts dans son pelage pendant qu’il mange. Elle a l’impression de lui caresser les côtes.

– Comme tu es maigre !

L’envie est forte de rester là avec lui, mais elle se dit qu’elle ne peut pas abandonner les élagueurs et monsieur Séville dans la cour de la maison à vendre. Elle file les rejoindre et leur donne des nouvelles de  son chat.

– Ça a l’air d’aller, il mange. Il a sauté de quelle hauteur ?

– Oh, bien dix mètres.

– Dix mètres !

Estelle entend encore le bruit sourd de la réception de Yogeeti sur la terre labourée. Poum. Ça lui donne le frisson.

– On va vous donner un coup de main pour ranger l’échelle.

– Oh merci, c’est gentil. Je n’en reviens pas qu’il ait sauté.

Tandis que les deux jeunes élagueurs replient l’échelle, Estelle ramène la cage de transport et la bâche chez elle. Elle redonne quelques cuillerées de pâtée à Yogeeti,

– Eh vas-y doucement !

puis va chercher quatre billets dans son porte-feuille : deux de vingt et deux de cinquante — « voilà pour les étrennes » — , et retourne ensuite auprès des élagueurs, côté rue cette fois. Monsieur Séville a aussi fait le tour pour leur indiquer où rapporter la grande échelle avant de rentrer chez lui. Estelle tend les billets pliés dans sa main à l’élagueur qui est monté dans l’arbre en le remerciant une nouvelle fois d’être venu. Elle se défend de réfléchir au prix du saut de Yogeeti, l’important c’est qu’il soit de retour à la maison. Elle irait bien le retrouver tout de suite, mais elle a une dernière chose à faire avant : ramener la petite échelle à madame Guismo.

Ça ne lui prend que quelques minutes, le temps de s’excuser d’avoir gardé l’échelle aussi  longtemps et de partager sa joie d’avoir récupéré son chat. Elle dépose l’échelle là où elle l’avait prise le lundi précédent et saluant madame Guismo d’un large sourire, elle rentre enfin chez elle.

Yogeeti s’est installé sur le bureau, ventre en l’air. C’est la première fois qu’il adopte cette position.

– Alors Yogeeti, on est mieux à la maison, non ?

Estelle approche la main doucement, le caresse délicatement. Il se laisse faire.

– Ça va ? rien de cassé ? Pas d’hémorragie là-dedans ? On verra demain pour le vétérinaire. Je te laisse te reposer.

Estelle regarde son chat, soulagée, heureuse. Elle aurait presque envie de danser.

– Je vais peut-être prévenir le groupe de communication animale. Et Yoann aussi. Comme je suis heureuse que tu sois là à nouveau !

Un peu plus tard dans la soirée, alors qu’Estelle remonte de la cave où elle est allée ranger la boite de transport et la bâche, quelqu’un sonne à la porte.

– Ah madame Cottençon ! Merci pour votre échelle !

– Oh ce n’est rien. Comment va ton chat ?

– Bien. Il a beaucoup maigri mais il a l’air d’aller. Il a fait un saut de dix mètres !

– Oui, monsieur Séville m’a raconté. Je pourrais le voir ?

Estelle hésite :

– Il se repose, je ne sais où, mais je vais voir, entrez.

Myrtille traverse le couloir.

– Ah, c’est ce petit minou ?

– Ah non, elle c’est Myrtille, la petite dernière. Je reviens. Il m’a suivie à la cave tout à l’heure.

Estelle balaye la pièce du regard, cherche succinctement, dans le panier, sur le sofa, sans le trouver : « à peine retrouvé déjà reperdu » s’amuse-t-elle en remontant les escaliers.

– Je suis désolée madame Cottençon, mais il a dû se cacher quelque part pour se reposer tranquillement. Il en a besoin après cette aventure.

– Oh oui qu’il peut en avoir besoin ! Une semaine là haut ! C’est à peine croyable. Mais c’est qu’il est trop haut cet arbre. C’est interdit normalement des arbres de cette taille en lotissement. Quand on est arrivé, on nous avait dit qu’on ne pouvait pas avoir des arbres de plus de deux mètres. Et puis après… Personne ne dit rien. Pourtant c’est dangereux ! Il pourrait écraser une maison sil venait à tomber.

– A vrai dire jusqu’à présent, je ne m’en souciais pas de cet arbre. Bien sûr, il fait de l’ombre dans ma cour le matin vu où il est placé, mais ça ne me dérangeait pas plus que ça. Aujourd’hui, je le vois d’un autre œil ! Peut-être que les futurs nouveaux voisins le feront couper. C’est à espérer.

Estelle sourit. Madame Cottençon aussi.

– Bon, je ne te dérange pas plus longtemps. Bonne soirée.

– Merci. Bonne soirée madame Cottençon.

En refermant la porte, Estelle se souvient du bouleau qu’il y avait à la place du noisetier quand elle était adolescente. C’était un bel arbre. Haut. Très haut. Trop haut aux dires du voisinage. Son père avait fini par le couper. Estelle avait gardé une tranche du tronc.

Elle entend gratter à la porte de la cave. Yogeeti sort de sa cachette. Il vient se frotter contre les jambes de son humaine.

– Ah te voilà. Toujours aussi sauvage, toi ? Tu sais que tout le quartier s’est inquiété pour toi ? Oui, je sais que tu sais.

 

L’élagueur

[Cinq jours que Yogeeti est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. Son humaine, Estelle, a cherché différentes solutions pour faire redescendre son chat, sans succès jusqu’à présent, même avec l’aide de ses voisins, de son frère ou d’un ami : il reste perché et Estelle est de plus en plus abattue. Après un poste matinal électrique, elle retourne au pied de l’arbre.]

Estelle cherche Yogeeti des yeux, l’appelle, finit par l’apercevoir au milieu des branches : « Ah tu es là… » Il lui semble qu’il est moins haut que la veille. Elle voudrait pouvoir le rassurer, mais aurait autant besoin de l’être elle-même tellement elle se sent impuissante : cinq jours qu’elle lui promet de trouver une solution pour l’aider à descendre, cinq jours qu’elle se démène et pour quel résultat ? Yogeeti est toujours perché : « Je vais appeler la société d’élagage. »

Madame Séville est à l’affût dans sa cour. Elle interpelle Estelle qui traverse le champ : elle aussi s’inquiète du sort de Yogeeti.

– Faudrait rappeler les pompiers, non ?

– Mais madame Séville, ils ne se déplacent pas pour un chat dans un arbre. Ils me l’ont dit lundi.

– Peut-être, mais là ça fait une semaine quand même ! Ça vaudrait le coup de les rappeler. Ils sont équipés eux, ils ont tous ce qu’il faut ! L’échelle, la lance à eau…

Madame Séville n’a pas tort. Estelle se range à son avis. Elle sort son portable et compose le 18. L’échange est de même nature qu’en début de semaine.

– Comme vous l’a signifié mon collègue, on ne se déplace pas pour un chat…

Estelle ne le laisse pas terminer sa phrase.

– Eh bien, puisque je ne peux pas compter sur vous, au revoir.

Elle raccroche rageusement.

C’est super utile un camion avec une grande échelle dans un garage pense-t-elle avec rancœur. Surtout qu’ils ne viennent pas en fin d’année pour le calendrier ! Estelle est encore assez raisonnable pour savoir qu’il ne servirait à rien de leur hurler sa colère à la figure. Il n’empêche qu’elle imagine très bien la scène où elle refuserait de prendre un calendrier au prétexte qu’il n’y a pas de photo de chat.

Colère bouillonnante à l’intérieur, glaciale à l’extérieur, avec les yeux revolver… Estelle s’est longtemps demandé pourquoi foie et yeux étaient reliés en énergétique chinoise. Et puis un jour, elle a pris conscience qu’une colère non exprimée verbalement pouvait lui sortir par les yeux. Elle en fait une nouvelle fois l’expérience, ce vendredi après-midi, au milieu du champ. Elle ferme les yeux, prend plusieurs grandes respirations jusqu’à retrouver un semblant de calme, puis elle compose le numéro de Dauphinélagage.

Elle est plus déterminée que jamais et quand l’homme qu’elle a en bout de ligne commence à lui faire part des risques de chute ou de griffures, elle répond qu’elle n’a besoin que de matériel, une grande échelle sur laquelle elle montera elle-même. Il y a un temps de silence. Un sourire de l’élagueur… Il dit qu’il va venir voir. Estelle transmet l’information à madame Séville et rentre chez elle. Debout, au milieu de la cuisine, l’armure craque, le trop plein d’émotions retenues s’évacue en sanglots. Estelle se libère enfin de la tension nerveuse accumulée.

Quand son portable sonne une demi-heure plus tard, les larmes se sont taries depuis longtemps. Elle regarde par la porte-fenêtre du salon, mais ne voit aucun véhicule. L’élagueur s’est garé devant le 42. Elle lui dit qu’elle arrive. Estelle traverse sa cour, le champ, pénètre dans la propriété à vendre, fait le tour de la maison pour aller ouvrir le portail, mais a la mauvaise surprise de le trouver fermé à clé. Elle explique à l’élagueur qu’il avait été convenu la veille que le portail reste ouvert. Elle lui propose de faire le tour par chez elle. Il estime que ce n’est pas la peine, le portail n’est pas si haut, il va passer par dessus. Estelle le conduit à l’arrière de la maison et l’observe évaluer l’arbre en professionnel et en silence.

– Bien. Vous avez de quoi transporter le chat ?

– Une cage de transport pour les visites chez le vétérinaire.

– Je peux vous envoyer deux jeunes en fin de journée après le chantier. Ils devraient être là d’ici deux heures.

– Ah merci !

– Vous leur donnerez des étrennes…

– Oui, bien sûr, cela va de soi.. Par  contre, est-ce que vous pouvez me dire pour le montant, parce que je n’ai aucune idée de ce que peut représenter une somme correcte…

– Cent euros au moins. Si vous aviez fait appel aux services de la mairie, ça vous aurait coûté bien plus cher.

Estelle ne relève pas. Elle ne se doutait pas qu’il existait un service secours animaux en détresse à la mairie, peut-être que la voisine du 41 l’avait évoqué, elle ne sait plus, et peu importe, elle croyait, il n’y a pas si longtemps, pouvoir compter sur les pompiers. Elle remercie chaleureusement l’élagueur qui repart comme il est venu, tranquille. Elle, a retrouvé de l’énergie. Elle prend son sac pour aller à la banque retirer de quoi rémunérer les apprentis élagueurs. Elle se dit qu’elle a même le temps pour quelques courses. Elle dresse alors rapidement la liste de ce dont elle a besoin et descend au centre-ville. En route un doute l’assaille : cent euros, c’est pour les deux ou pour chacun ?

(A suivre…)

 

Clash

[Cinq jours que Yogeeti est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. Son humaine, Estelle, a cherché différentes solutions pour faire redescendre son chat, sans succès jusqu’à présent, même avec l’aide de ses voisins, de son frère ou d’un ami : il reste perché et Estelle est de plus en plus abattue. Ce vendredi matin s’annonce rude.]

Estelle arrive au péage d’humeur « va falloir que ça se passe sans anicroche » . Elle voudrait que l’heure de repartir arrive vite. Elle voudrait qu’il fasse jour et soleil. Mais ce matin encore, le temps reste gris et froid.

A neuf heures se présente l’agent de la société de nettoyage. Ce n’est pas l’agent habituel qui sait ce qu’il a à faire et le fait efficacement, passant l’aspirateur ici, le chiffon là. Ce matin il s’agit d’un remplaçant qui attend les consignes. Estelle, naturellement guère loquace, l’est encore moins, l’esprit embrouillé. Elle s’en tient à des généralités : la cabine et les voies, sans plus de précisions. Elle estime que ce n’est pas son rôle de jouer les donneuses d’ordres. Elle ne comprend pas pourquoi son supérieur hiérarchique ou son collègue  n’ont pas expliqué au nouveau le travail à effectuer. Le jeune homme hésite mais face à la fermeture de son interlocutrice, il se résout à aller remplir son seau d’eau pour passer la serpillère puis sort pour disparaître sur les voies. Estelle ne le reverra pas. Elle note sa venue sur le journal de bord.

La matinée est  bien entamée quand un homme se présente à pieds à la fenêtre de la cabine, un billet de cent euros dans la main. Il a engagé sa voiture dans la voie automatique la plus proche et voudrait de la monnaie pour régler son péage. Un circuit neuronal contrarié s’active sous le crâne d’Estelle : « Non, mais quelle idée de vouloir payer avec un billet d’un montant aussi disproportionné par rapport au tarif du péage ! Eh ! On n’est pas la banque ! Dix comme ça dans la journée et il n’y a plus de monnaie dans le coffre ! » Elle demande à l’automobiliste s’il n’a pas un autre moyen de paiement. Il n’en a pas. Elle lui dit alors de retourner à son véhicule et d’appuyer sur le bouton SOS pour qu’on lui établisse une reconnaissance de dette. Il aura dix jours pour régulariser soit par carte sur internet, soit par chèque par courrier. L’automobiliste s’exécute en pestant. Estelle n’a pas le temps de prendre l’appel, la ligne s’est effacée au moment où elle a cliqué. Elle fait la moue, a un haussement d’épaules : que l’assistant télé-expoitation en poste se charge d’établir le document de paiement différé ! Voilà tout.  Mais la sonnerie du téléphone retentit. Son collègue lui demande si elle ne peut pas faire la monnaie de cent euros. Elle lui répond que non, arguant du fait qu’elle est en attente d’un échange monnaie avec la banque. Silence. Il a l’air surpris et l’échange se conclut sur un : « ah bon, d’accord. » Estelle a la sensation désagréable que son mode entêtement n’est sans doute pas le plus approprié, mais au diable les scrupules : d’une, on ne se présente pas sur un péage avec un billet de cent euros, de deux, son collègue n’avait qu’à pas prendre l’appel.

Elle croit l’incident clos, mais l’automobiliste se présente à nouveau à sa fenêtre, furieux cette fois. Elle ne comprend pas.

– Mon collègue ne s’est pas occupé de vous ?

– Non ! Dix minutes que j’attends ! C’est inadmissible !

La colère de l’automobiliste nourrit la rage d’Estelle :

– Vous voulez de la monnaie ? Eh bien vous allez en avoir !

Elle saisit le billet, va chercher de quoi l’échanger dans le coffre calculant rapidement quelle somme maximale il lui est est possible de rendre en pièces sans gêner le roulement et revient avec soixante quinze euros en pièces de un et deux euros pour vingt-cinq euros en billets :

– Voilà ! C’est tout ce que j’ai !

L’homme retourne à sa voiture en continuant de crier que c’est inadmissible, Estelle referme la fenêtre, fulminant tout autant que lui : « Ah bon, d’accord. » Tu parles !

Estelle est soulagée de voir arriver ses collègues de l’après-midi. L’un après l’autre, ils lui demandent des nouvelles de son chat. L’un après l’autre, ils sont surpris d’apprendre qu’il est toujours perché :

– Ça commence à faire long…

– Je vais faire appel à une société d’élagage. Je ne vois plus que ça.

Estelle ne prendra pas de café aujourd’hui. Elle a trop hâte de rentrer. Sur la route du retour, le soleil semble sortir timidement des nuages, Estelle se demande si elle prend le temps d’une petite sieste. Elle se sent tellement fatiguée… Les miaulements de Yogeeti qu’elle entend dès qu’elle ouvre la portière de la voiture lui font renoncer à se reposer. Le temps de poser ses affaires de travail et de se changer et la voilà au pied de l’arbre.

 

Douche cérébrale (5)

Vendredi 28 octobre

J’ai décalé le réveil d’un quart d’heure mais ce n’est pas suffisant. Evidemment. J’ai sommeil. Grandement sommeil. Ah la la. Je ne vais pas tenir longtemps à ce rythme. Yogeeti, faut que tu descendes maintenant. Hier soir à l’atelier, Marie-Pierre nous a dit qu’on possède les outils pour répondre aux événements de la vie. Que la vie nous présente les expériences quand on a les outils pour les vivre. Ok. Je veux bien. Mais là, ce matin, je me sens complètement HS. Peut-être qu’il est temps que je lâche. Que je laisse faire.

Laisser faire ?

Le temps ? Yogeeti va finir par redescendre tout seul ? Je ne sais pas. J’ai un gros doute. Et là, je n’en peux plus. C’est peut-être le boulot que je dois lâcher aussi. Lâcher le boulot ? J’ai reçu un courriel hier m’annonçant un rendez-vous mardi 8 novembre, pour un entretien pour le poste en deux-huit auquel j’ai postulé (ah un poste à tour fixe !). Il y est aussi précisé que je vais recevoir un autre message pour un test de personnalité à faire avant le premier novembre je crois… Compte-tenu de mon emploi du temps, de mes horaires, ça va être chaud. Je ne vais pas être fraîche. Je me demande si ça ne vaudrait pas le coup que je signale que je suis dans un cycle de quarante-quatre heures et que j’ai besoin de repos pour avoir les idées claires pour répondre au mieux à un test de personnalité. Bref, d’une manière ou d’une autre, faut que je le signale. Oh la la, cinq heures presque quarante, faut que j’avance ! C’est quoi cette manière de voir ? Faut que ci, faut que ça ? Et puis fuck !

Merdum ! Y a Walter qui tourne en rond. Qu’est-ce que tu veux encore chat ? Sortir ? Sortir, oui. Et Yogeeti qui miaule en haut de l’arbre…

Hier, je me disais que si quelqu’un venait avec une échelle de vingt mètre, je serais prête à y monter pour aller le chercher. Ce matin, je m’en sens nettement moins capable. Yogeeti faut que tu descendes maintenant !

Je ne sais plus quoi écrire.

Qu’est-ce que je pourrais bien écrire ?

Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je ne sais toujours pas. Aucune idée. Rien. J’ai besoin de me reposer. 

Les voisins aussi s’inquiètent pour Yogeeti. J’ai l’impression d’être dans une version adaptée de « Chacun cherche son chat » de Klapisch. (Et si je regardais le film ? A l’occasion.) Là, c’est « chacun cherche à faire descendre son chat » . Et Yogeeti reste bloqué là-haut. Je me dis qu’il lui faut… qu’il a besoin de calme pour descendre, que toute cette agitation autour de lui l’inquiète au lieu de le rassurer. Mais la nuit, il n’y a personne. Tout est calme. Il pourrait descendre alors. Mais non.

Tu as peur de quelque chose Yogeeti ?

Je me suis dit que je pourrais aller me poser sous l’arbre le temps nécessaire pour le rassurer. Passer la nuit dehors. Une idée. Je n’en ai pas le courage ce matin. J’imagine toutes sortes de scénarios et Yogeeti reste dans l’arbre. Purée, Yogeeti ! Descend maintenant ! Je suis presque au bout du rouleau. Je n’ai plus, je ne ressens plus l’énergie de faire quoi que ce soit. Je voudrais seulement dormir. Me reposer. Et que Yogeeti soit avec moi à la maison. sur l’oreiller, à côté de moi. Voilà. C’est ça que je voudrais. Dormir. Yogeeti sur l’oreiller à côté de moi. C’est simple, non ?

 

(A suivre…)

De bas en haut

[Quatre jours que Yogeeti, un chat, est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. Son humaine, Estelle, a cherché différentes solutions pour le faire redescendre, sans succès jusqu’à présent, même avec l’aide de ses voisins, de son frère ou d’un ami : il reste perché et Estelle est de plus en plus abattue. Après le nouvel échec de ce jeudi, on sonne à la porte : madame Séville, sa voisine du 45, a une nouvelle idée.]

– J’ai repensé au fait que c’est le fils de monsieur Nougat qui venait tailler l’arbre. Tu le connais ?

Sans préciser qu’elle croit bien se souvenir d’avoir fait un tour sur sa mobylette quand elle avait une dizaine d’années, Estelle répond par l’affirmative.

– Oui, bien sûr. Il était là à la fête des voisins l’année dernière.

– Ah oui, c’est vrai. Il nous avait rejoint chez Florence et Damien. Donc, voilà, comme il est du métier, on pourrait lui demander à lui, si des fois il vient voir son père ce week-end.

Estelle reste insensible à l’enthousiasme de sa voisine. Elle ne sait pas quoi répondre, n’ose pas lui dire qu’elle n’y croit pas vraiment. Sans entrain, elle suit tout de même madame Séville de l’autre côté de la rue pour aller frapper chez monsieur Nougat et madame Meyer — une autre amoureuse des chats — au 121, entre la maison de monsieur et madame Cottençon et celle de monsieur et madame Marceau. Estelle se demande si elle va être capable d’aligner deux phrases, mais elle n’a pas besoin d’ouvrir la bouche, madame Séville parle pour elle. Monsieur Nougat l’écoute gentiment.

– Mon fils n’habite plus dans le coin. Il est loin maintenant et il n’est prévu qu’il passe ces jours-ci. Il est bien occupé.

– Ah, je comprends. C’est qu’on est embêté pour ce chat, alors on tente toutes les solutions possibles.

– Oui, je vois bien, mais vous ne croyez pas qu’il va finir par redescendre tout seul ?

– Ah ben on ne sait pas… Mais faut l’entendre miauler ! Ça fait quatre jours qu’il est là-haut le pauvre. Vous ne l’entendez pas de chez vous ? Enfin, bon, on cherche le moyen de lui venir en aide. En tous cas merci. Excusez-nous du dérangement.

– Oh mais pas de soucis. Y a pas de mal. Bonne soirée.

Avec une drôle mimique, Estelle murmure un remerciement à monsieur Nougat. Tout le monde se salue et rentre chez soi.

– On aura essayé, conclut madame Séville.

Estelle se sent morne et abattue et quand Walter vient miauler avec insistance au milieu de la cuisine, elle s’énerve comme après un  enfant capricieux :

– Ecoute Walter, toi, tu es là au chaud, tu as à manger dans ta gamelle, je t’ouvre la porte si tu veux sortir. Qu’est-ce que tu veux de plus ?

Ce n’est pas le moment de jouer les chats difficiles, mais Walter ne joue pas les chats difficiles. Sans comprendre ce qui la met dans cet état, il sent le stress de son humaine et s’en inquiète. il compatit à sa manière. Elle, ne l’entend pas de cette oreille.

Estelle hésite à se rendre à son atelier mensuel de travail sur soi. Elle se dit qu’elle serait aussi bien au fond de son lit. Pourtant elle décide de prendre son manteau et la route. S’exprimer, partager cette histoire qui finit par la tourmenter ne pourra que lui faire du bien et ce n’est pas la clé de voiture tombée au sol dans le noir qui lui fera changer d’avis. Il lui faut de longues secondes pour la retrouver à l’aveugle, quelques longues secondes pendant lesquelles elle imagine qu’il s’agit peut-être d’un présage pour lui signifier de rester chez elle ou plus vraisemblablement qu’elle va être en retard. La clé dans la main, elle ouvre la voiture et constate sur l’heure affichée sur le tableau de bord qu’elle est encore dans les temps. Ce soir, il sera question de changement qui se met en place à partir du moment où on l’accepte. Estelle ne sait pas trop comment l’interpréter dans sa situation mais elle rentre boostée de l’énergie bienveillante du cercle de parole.

– Tu nous tiens au courant pour le chat et le pompier…

Ben voyons, comptez là-dessus ! Estelle n’a pas besoin d’un sauveur, ni même d’un amoureux, seulement d’aide. Dans l’absolu, elle aurait préféré être capable d’aller chercher Yogeeti elle-même. Elle a toutefois appris que vouloir être autonome ne signifie pas faire tout toute seule. Après la théorie, la pratique, après la leçon, l’exercice d’application. Depuis lundi, elle n’a jamais été en contact avec autant de personnes en dehors de son milieu professionnel. Et pourtant Yogeeti est toujours perché là-haut. Quand va-t-il redescendre ? Et comment ? Estelle s’imagine grimper à une échelle de vingt mètres ou atteindre la cime de l’arbre dans une nacelle. Elle a besoin d’une personne possédant le matériel nécessaire. Le reste, elle en fait son affaire.

Ce soir, Estelle se couche en super héroïne.

(A suivre…)

Monter ou faire descendre

[Quatre jours que Yogeeti, un chat, est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. Son humaine, Estelle, a cherché différentes solutions pour le faire redescendre, sans succès jusqu’à présent, même avec l’aide de ses voisins ou de son frère : il reste perché. Christophe, un ami venu l’aider à son tour fait le même constat que son frère la veille : l’arbre est trop mouillé pour grimper aux branches. Alors qu’ils sont encore dans la cour de la maison, arrive un ami de la fille de la propriétaire : il doit faire visiter la maison. En attendant la personne avec laquelle il a rendez-vous il essaierait bien de monter dans l’arbre.]

– J’ai le vertige, mais je fais de la via ferrata depuis plusieurs années.

Les paroles du jeune hommes font un nœud dans la tête  d’Estelle : quelle idée saugrenue de faire de la via ferrata quand on a le vertige. C’est complètement incongru pour elle. Quelque peu abasourdie, elle le regarde escalader l’échelle et chercher à poser un pied sur une branche. Christophe le met en garde.

– Attention c’est glissant.

– Oui, je vois ça. Pourtant… Ah, c’est dommage… Si je pouvais… Ah non ça ne va pas le faire…

Il finit par redescendre.

– Ouh, mais c’est qu’il est inaccessible l’animal. Faudrait le faire descendre en lui faisant peur. Peut-être qu’en lui lançant un morceau de bois…

Estelle change de tête. Elle est incapable de dire un mot mais son visage parle pour elle : prendre le risque de le faire tomber ! Non, mais ça va pas ! Le jeune homme lui sourit :

– Je ne vais pas l’assommer, je veux seulement lui faire peur pour le faire bouger.

C’en est déjà trop pour Estelle, pétrifiée à l’idée de voir tomber Yogeeti. L’ami d’Alexandra attrape une petite bûche sur le tas dans le fond de la cour, vise et la lance. Pas assez fort. Estelle respire, mais le jeune homme recommence. Une fois, deux fois, trois fois… Des bûches viennent taper le tronc de l’arbre avant de retomber, d’autres restent accrochés à travers le branchage. Le jeu à l’air de bien l’amuser.

– Il va être content Jean-Paul quand il va voir son tas de bois éparpillé !

Ça le fait rire. Estelle, pas du tout. Elle tremble pour son chat et de froid. Madame Séville crie de son jardin :

– Faut lui lancer de l’eau ! C’est comme ça que font les pompiers. Faut lui lancer de l’eau !

Son mari resté dans le champ intervient :

– Mais enfin, comment veux-tu qu’on l’atteigne. On n’a pas de lance comme eux.

– Et une société d’élagage ? On pourrait faire appel à une société d’élagage. Il y en a une pas très loin. J’ai noté son nom dans le bottin tout à l’heure avec ma petite-fille. Attendez… Je l’ai là : Dauphinélagage.

Christophe sort son smartphone. L’ami d’Alexandra aussi. Le premier à la recherche des coordonnées de Dauphinélagage, le second pour tenter de joindre la personne avec laquelle il avait rendez-vous pour la maison.

– C’est bizarre que le premier rendez-vous ne soit pas encore là…

– Je l’ai, Estelle. Tu veux que j’appelle ?

Sans smartphone, transie et perdue, Estelle est seulement en mesure d’acquiescer d’une faible voix :

– Oui, s’il te plait. Merci. Autant chercher à les joindre tout de suite.

– Ah, le premier rendez-vous est annulé. La personne qui devait venir a eu un contre-temps.

– Ils ne vont pas pouvoir venir aujourd’hui. Par contre, ils sont prêts à passer demain si Yogeeti est toujours là-haut. Je t’envoie leur numéro sur ton portable ?

– Oui, s’il te plait. Merci.

L’ami d’Alexandra propose une autre solution :

– Ce qu’il faudrait sinon, c’est une échelle de vingt mètres, une échelle de charpentier.

Christophe connait peut-être quelqu’un :

– Je peux voir avec un collègue et je te fais suivre l’info, si c’est ok.

Estelle fait oui de la tête.

Reste la question de l’accès à l’arbre. Plongé dans son smartphone, l’ami d’Alexandra propose de ne pas fermer le portail à clé en repartant le soir.

– Ce sera plus simple. Je vais demander à Jean-Paul, mais je ne pense pas que ça risque grand chose, le quartier est tranquille.

Estelle le remercie. Elle remercie aussi Christophe d’être venu et le raccompagne jusqu’à sa voiture en faisant le tour de la maison.

– Ça va aller ?

– Euh, oui.

– T’inquiète pas. Il a une grande confiance en toi ton chat.

– Plus que moi sans doute…

– Tu me tiens au courant pour la société d’élagage et je te dirai pour l’échelle de vingt mètres.

– Ok, ça marche. Bonne soirée et bonjour à Isabelle.

Estelle rentre se mettre au chaud chez elle. Elle vérifie sur son portable qu’elle a bien reçu le numéro de la société d’élagage, le relève sur un papier. Ses gestes sont mécaniques. Elle est toute à ses pensées, elle imagine combien Yogeeti doit avoir froid perché sur sa branche. La sonnerie du téléphone la sort de sas triste rêverie. C’est son frère, Yoann, qui vient aux nouvelles. Elle lui raconte la situation, il lui dit qu’il rappellera le lendemain. Et puis quelqu’un sonne à la porte : madame Séville a une nouvelle solution.

(A suivre)

Elément bois

[Yogeeti, le chat d’Estelle, est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. En trois jours, cette dernière a cherché et testé différentes solutions pour le faire redescendre, sans succès, même avec l’aide de ses voisins ou de son frère : il reste perché. Au quatrième jour, de retour de son poste de travail, Estelle fait appel à un ami qui lui a proposé de lui venir en aide si elle en avait besoin.]

Estelle explique à Christophe qu’il va falloir passer par dessus la clôture derrière la maison, mais il s’arrête sur le pas de la porte.

– Vas-y, je n’ai pas fait le ménage.

Ce n’est jamais vraiment sa priorité, aujourd’hui c’est le cadet de ses soucis, même si elle est un peu gênée vis-à-vis de son visiteur, mais que Christophe n’ose pas entrer en chaussures la surprend et la rassure sur l’aspect de relative propreté de son intérieur.

– Est-ce que tu aurais une boîte de transport que je pourrais utiliser pour faire descendre ton chat sans risque ?

– Ah oui bien sûr. Ce sera mieux qu’un panier… Je vais la chercher. Elle est à la cave.

Sur la terrasse, Estelle précise à Christophe qu’elle a prévenu Yogeeti de sa venue.

– C’est bien. Dis-moi, c’est un drôle de nom Yogeeti.

– C’est le titre d’un spectacle de la compagnie Käfig, une compagnie de danse hip-hop que je suis depuis plusieurs années. J’aime beaucoup le travail de Mourad Merzouki. Je lisais un article sur les vingt ans de sa compagnie et le nom m’a fait tilt. Yogeeti venait d’entrer dans ma vie et je ne savais pas encore comment l’appeler. J’ai trouvé que ça lui allait bien.

Ils traversent la cour, enjambent le grillage, Christophe avec sa corde, Estelle avec la boîte et le marche-pied. Madame Séville, dans son jardin, les interpelle :

– Vous dites si vous avez avez besoin d’un coup de main.

– Oui, merci madame Séville.

Contrairement à Yoann la veille, Christophe estime que le marche-pied est utile pour passer par dessus la clôture. Dans l’arrière cour, il évalue la hauteur de l’arbre. Il s’interroge sur la présence de la bâche.

– C’était pour inciter Yogeeti à sauter, mais ça n’a pas servi à grand chose. Ça ne l’a pas du tout inspiré.

– Autant la détacher alors.

– Oui, tu as raison. Je vais chercher une paire de ciseaux.

Estelle court chez elle et revient couper les ficelles qui maintenaient artisanalement mais assez fortement la bâche suspendue à deux mètres du sol. Christophe cherche Yogeeti du regard.

– Il est où ? Je ne le vois pas… Ah si. Il est haut…

– Oui.

Christophe s’agrippe à l’échelle et monte en souplesse. Il appelle doucement Yogeeti. Estelle l’observe tout en s’adressant mentalement à son chat : « c’est Christophe Yogeeti. Il vient t’aider à descendre. N’aies pas peur. Viens. »

A la cime de l’échelle, Christophe fait le même constat que Yoann la veille : l’écorce est très humide.

– C’est encore drôlement glissant. Je ne vais pas avoir de prise… Yogeeti… Yogeeti… Viens par là. Tu es un chat magnifique. Viens, approche… C’est dommage que ce soit autant mouillé.

Estelle se tient droite, toute tendue au pied de l’arbre, à l’écoute des paroles de Christophe.

– Ah non, je ne peux pas monter sur une branche. C’est vraiment trop glissant.

Sous l’armure qui maintient encore Estelle debout c’est l’effondrement : combien de temps Yogeeti va-t-il pouvoir tenir là-haut ?

Un bruit vient déchirer la tension. Un bruit de volet roulant électrique. Signe de vie dans la maison. Il y a quelqu’un. Estelle s’agite. Elle ne voit personne dans la véranda qui reste fermée. Elle se rue du côté de la cour au-delà du garage, tente de voir par dessus le portillon qui ouvre sur le devant de la maison, revient sans avoir rencontré personne. Christophe est descendu de l’arbre :

– Il y a quelqu’un à l’intérieur.

Estelle ne voit toujours personne, jusqu’à ce qu’un jeune homme qu’elle ne connait pas sorte de la véranda. Elle se précipite sur lui pour se présenter, lui expliquer la raison de sa présence. Le jeune homme n’est pas le moins du monde dérangé,  ni offusqué par le fait de trouver deux personnes dans la cour de la maison à vendre. Il prête une oreille attentive à l’histoire de Yogeeti. Il lève la tête, ne le voit pas pas, l’aperçoit, puis, à nouveau, ne le voit plus.

– Il se confond avec les branches !

Estelle sourit. Evidemment que Yogeeti se confond avec les branches, il est couleur bois. C’est la raison pour laquelle elle l’associe à cet élément. Même si elle estimait que quatre chats c’était bien suffisant, elle se disait au fond d’elle-même que cinq ça aurait du sens : un pour chacun des éléments définis en énergétique chinoise : Walter, blanc tigré gris, le métal ; Bagheera, noire, comme l’eau en profondeur ; Yogeeti, tigré écorce et regard vert, le bois ; Mirabob, roux à l’estomac fragile, la terre et Myrtille la pétillante, le feu.

Monsieur Séville est dans le champ de l’autre côté de la clôture. Le jeune homme inconnu le salue et se présente enfin :

– Je suis l’ami d’Alexandra. Un ami. J’habite à côté et je viens donner un coup de main pour la vente de la maison. Il y a deux visites ce soir.

Il lève à nouveau la tête.

– Et donc, il ne veut pas descendre ? Mais qu’est-ce qu’il est allé faire là-haut ?

Christophe lui explique qu’il vient de monter mais que l’arbre est trop mouillé pour qu’on puisse se tenir sur une branche. L’ami de la fille de Marie-Christine s’approche de l’arbre. Il a envie d’essayer de monter à son tour.

(A suivre…)

 

Christophe

[Yogeeti, le chat d’Estelle, est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. En trois jours, cette dernière a cherché et testé différentes solutions pour le faire redescendre, sans succès, même avec l’aide de ses voisins ou de son frère : il reste perché. Au quatrième jour, de retour de son poste de travail, Estelle retourne voir son chat dans l’arbre et décide de contacter Christophe, une connaissance qui lui a proposé de lui venir en aide si elle en avait besoin.]

Estelle se poste sur son ordinateur et envoie un message à Christophe via Facebook. Un message court et concis avec numéro de téléphone signé d’un merci. Son portable sonne dans la minute qui suit et c’est à peine si elle s’en émeut, tant son émotion est centrée sur son chat.

– Allô ?

– Estelle ?

– Oui.

– C’est Christophe.

– Ah Christophe ! Bonjour. Je ne m’attendais pas à ce que tu m’appelles si vite.

– J’ai eu ton message en direct. Alors, il est toujours là-haut ?

– Eh oui… Mon frère n’a pas réussi à le faire redescendre hier. L’arbre était trop mouillé pour pouvoir y grimper.

– Tu habites où exactement ?

– Dans le lotissement de Chaponay. Au 44. Il y a un noisetier devant la maison.

– Je mettrai le GPS, mais je connais le lotissement. J’ai déjà eu l’occasion d’y venir. On n’est pas très loin.

– Ah oui ?

– Oui, je suis de Vélun.

– Ah, effectivement.

–  Bon, il faudrait intervenir assez rapidement maintenant. Tu es disponible quand ?

– Cet après-midi ou demain après-midi aussi. Je travaille du matin.

– Demain, je ne vais pas pouvoir, par contre je peux venir cet après-midi.

– Oui, ce serait bien.

– Il est à quelle hauteur ?

– Je ne sais pas…

Estelle a du mal à réfléchir. Les connexions neuronales s’établissent difficilement dans son cerveau ramolli (combien mesure l’échelle déjà ? Et Yogeeti est à combien au-dessus ? Approximativement ?). Christophe tente de l’aider à évaluer la hauteur en lui donnant des repères :

– Tu dirais dix mètres ? Vingt mètres ?

Estelle essaie d’évaluer par rapport aux plongeoirs de la piscine sur lesquels elle n’est pourtant jamais montée, mais c’est l’image qui lui vient : la piscine des sorties scolaires.

– Ah non, pas vingt mètres… Euh… Entre huit et dix je dirais… On a laissé l’échelle contre l’arbre.

– Et c’est quoi comme arbre ?

– Alors là… Aucune idée.

Estelle fronce les sourcils. Elle tremble un peu. Elle n’en peut plus de toutes ces questions auxquelles elle ne sait quoi répondre.

– Je viens avec des cordes et je verrai ce que je peux faire. Je serai là dans, disons, une heure. Ça te va ?

– Oui, ça me va. Merci.

– A tout à l’heure.

Estelle ferme les yeux et prend une profonde respiration. Elle se demande si Christophe sera LA solution. En tous cas, il lui semble préférable de prévenir Yogeeti de sa venue. Elle s’installe à nouveau devant son ordinateur et lance le protocole pour entrer en communication avec son chat.

Etonnamment la peur a fait place à de l’amour. Estelle visualise très bien Yogeeti cette fois. Il se présente face à elle, ces yeux verts si beaux grand ouverts, confiant et réceptif. Estelle lui explique que Christophe qui a communiqué avec lui la veille va venir le libérer, quand la sonnerie de la porte d’entrée retentit. Ce ne peut être déjà Christophe. Estelle hésite, mais va ouvrir. C’est le couple Séville qui lui rend visite. Madame Séville explique à Estelle qu’elle est allée porter des croquettes à Yogeeti avec sa petite fille dans la matinée.

– Ah ! C’est vous qui avez mis l’assiette dans l’arbre ? Merci !

– Ah mais c’est qu’on s’inquiète pour ton chat. C’est ma petite fille qui est montée. Elle a aussi pensé qu’on pourrait faire appel à une société d’élagage pour aller le chercher.

Estelle acquiesce :

– C’est une bonne idée oui. J’ai un ami qui s’est proposé de venir tout à l’heure. Je vais déjà voir avec lui.

– Oui bien-sûr. Tu nous dis si tu as besoin d’aide. Tu n’hésites pas, hein !

– Oui, madame Séville. Merci beaucoup. Je vous appellerai.

Estelle retourne à sa communication : « tu vois Yogeeti, tout le monde s’inquiète pour toi, tout le monde cherche à te venir en aide. » Quand elle sent le moment venu de clore l’échange, Estelle voit Yogeeti se lever, s’étirer et puis partir, serein. Elle lui dit à tout à l’heure en l’accompagnant du regard.

L’air de rien, Estelle surveille l’heure. Quand elle aperçoit un véhicule blanc se garer sur le trottoir devant chez elle, elle se retient de se précipiter pour aller ouvrir la porte. Elle l’ouvre toutefois sans attendre d’en entendre la sonnette. Car il y en a aussi une sur le pilier à côté de la boîte aux lettres qui retient parfois les visiteurs de franchir le seuil du portail ouvert, or cette sonnette-là n’a jamais été branchée.

Estelle vient saluer Christophe à sa voiture. il a ouvert le coffre et lui montre la corde qu’il a apportée :

– C’est du matériel de montagne.

(A suivre…)

Quatrième jour

[Yogeeti, le chat d’Estelle, est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. En trois jours, cette dernière a cherché et testé différentes solutions pour le faire redescendre, sans succès, même avec l’aide de ses voisins ou de son frère : il reste perché. Ce jeudi matin, Estelle note ses doutes et ses interrogations dans son carnet des trois pages.]

Estelle pose son stylo et referme son cahier. Elle remplit les gamelles de Walter, Myrtille, Bagheera et Mirabob qui paraissent toujours autant indifférents au sort de Yogeeti. Chacun est là pour le gîte et le couvert. Chacun sa vie, chacun sa place. Chacun sa pièce, presque. Estelle se demande parfois s’ils ont un brin de reconnaissance pour elle, alors de la compassion pour Yogeeti… Entre deux goulées de thé vert au jasmin, Estelle fait sortir Walter et Bagheera, puis Mirabob. Puis à nouveau Walter, rentré entre temps. Voilà, tout ce qu’elle représente pour eux : une servante, voire une serviteuse.

Après un court passage à la salle de bain, Estelle est prête à partir. Les miaulements dans la nuit quand elle va pour monter dans sa voiture lui déchirent une nouvelle fois le cœur : « Oh Yogeeti ! Je vais travailler. Je reviens tout de suite après. A tout à l’heure. Courage mon chat. Je suis toujours avec toi. »

Estelle s’installe, morne, sans goût, à son poste de travail. La journée s’annonce morose. L’agent de maintenance qui passe en début de matinée n’est pas dans de meilleures dispositions. Il y a des jours comme ça, où l’humeur est accordée au temps qu’il fait. Les deux collègues partagent leur manque d’énergie. Brièvement. Sans développer. Et puis l’agent de maintenance continue sa tournée des péages.

Entre deux appels sur les bornes automatiques, Estelle dresse la liste des solutions envisageables pour venir en aide à son chat, jusqu’aux plus improbables, mêmes les plus saugrenues : monter à une grande échelle ; grimper dans l’arbre ; faire appel à un alpiniste ; faire appel aux pompiers ; faire appel à un élagueur ; faire appel à un charpentier ; convaincre Yogeeti de descendre ; aller s’installer sous l’arbre ; attendre ; trouver une girafe ; trouver un hélicoptère ; trouver une montgolfière ; faire appel à un bucheron pour couper l’arbre ; demander à la communicatrice animale professionnelle. Sur une feuille de brouillon, elle dessine un arbre, à l’intérieur duquel elle écrit « chat perché » puis elle fait partir des branches tout autour, autant de branches que de solutions. Un arbre soleil en quelque sorte… Une espèce de schéma heuristique comme elle a appris à en dessiner. Il ne manque que la couleur. Estelle, pleine d’amertume, écrit sous le dessin : « C’est bien d’avoir une multitude de solutions, encore faut-il qu’il y en ait une qui fonctionne… » elle ponctue la phrase de trois points de suspension rageur. A quoi servent ces prétendues solutions théoriques, si aucune ne fonctionne réellement en pratique ?

A midi, Estelle mange sa salade de lentilles. A treize heures quarante, elle accueille avec soulagement l’équipe de l’après-midi : Gérard et Yves. Elle leur raconte son chat dans l’arbre.

– Sans manger ni boire ?
S’étonne Gérard.

– Sans manger, oui. Sans boire, non… Avec la pluie, il a eu de quoi s’hydrater un minimum.

– Ah oui, il a pu lécher l’écorce…
Imagine Yves
– Oh, il va bien finir par redescendre.

– Je voudrais bien y croire, seulement ça fait quatre jours maintenant. J’ai lu que si un chat n’est pas redescendu au bout de vingt-quatre heures c’est qu’il ne redescendra pas tout seul.

– Il ne va pas se laisser mourir de faim tout de même.

– On dit qu’on n’a jamais trouvé de squelette de chat dans un arbre. Mais au pied ? Parce que si un chat meurt dans un arbre, à un moment il va bien finir par tomber. Comme une feuille…

Estelle ravale les larmes qu’elle sent monter. Gérard lui propose un café. Elle sourit, fait bonne figure, mais rentre rapidement, avec l’espoir fou que peut-être cette fois, Yogeeti aura descendu les barreaux de l’échelle. Les appels qu’elles entend en sortant de sa voiture lui font savoir que non. Il est toujours là-haut et ses miaulements sont plus forts que la veille. Estelle quitte sa tenue de travail, enfile un vêtement ordinaire et rejoint son chat dans la cour de la maison à vendre. Elle escalade l’échelle et trouve une assiette sur une branche. Elle reconnait l’assiette  qu’elle avait posée dans l’herbe l’avant-veille. Quelqu’un est venu. Quelqu’un est monté. Estelle cherche Yogeeti. Elle penche la tête en arrière sans pouvoir le distinguer. Elle l’appelle. Il est toujours à plusieurs mètres au-dessus d’elle… Alors elle enserre le tronc entre ses bras, comme si elle pouvait atteindre son chat à travers l’arbre : « Allez, Yogeeti, j’ai confiance en toi. Cet arbre est solide. Viens, maintenant, descends. »

Yogeeti observe son humaine avec curiosité, mais la magie n’opère pas et Estelle redescend de l’échelle. Elle décide de contacter Christophe.