Aspiration

J’aspire à l’insouciance de mes compagnons chats.

C’est le printemps. L’équinoxe aujourd’hui. Les oiseaux chantent, il fait grand beau, peut-être un peu chaud pour la saison d’ailleurs… Les abeilles égayent le romarin. chaque matin depuis lundi, je sors me ressourcer dans la cour, curieuse de découvrir une nouvelle tulipe éclose, la pousse des feuilles du charme. Pourtant le cœur n’y est pas tout à fait.

Un air de Goldman dans la tête : « il y avait quelque chose dans l’air, quelque chose de bizarre… »

Ce n’est pas le silence pesant des enfants qui jouent sur le trottoir.

C’est le printemps, je suis en congés et confinée à résidence. Drôle de vacances. Je pourrais en profiter pour… Pour quoi au juste ? tout me semble superflu, je n’ai pas envie de faire quoi que ce soit. Je me sens démunie, impuissante, insécurisée par la restriction de liberté de circulation. Quel intérêt à tout ce que je pourrais faire ? Et puis une voix me rappelle que je suis en vacances, et que c’est être qui importe.

Faire pour ne pas cogiter ? Et si justement c’était l’occasion d’écouter mes cogitations ? De tendre la main à leur source ? D’accueillir ce nœud de sensations désagréables ? cette trouille, car c’est de cela qu’il s’agit. Pas une peur, une inquiétude ou une angoisse, mais une trouille viscérale inscrite dans mon patronyme.

J’ai la trouille
De demain
De la suite
Des conséquences
De l’inconnu…

Et ça me fige. Incapable d’écrire ou de profiter pleinement de cette période de temps libre. J’ai une insécurité intérieure trop importante pour espérer atteindre l’insouciance de mes compagnons chats.

Malgré moi, mon mental, perturbé par le flou, est prêt à imaginer toutes sortes de scénarios plus ou moins catastrophe, alors que, raisonnablement, j’essaie de m’en tenir au fait que l’avenir n’est pas écrit, avec une pensée pour le conte zen du pauvre paysan chinois et son cheval blanc : « est-ce bien est-ce mal, je ne sais pas, je ne connais pas la fin de l’histoire » . Mais, en vrai, je voudrais être au lendemain qui chante.

Je me sens tellement petite…

A bien y songer, le coronavirus qui déstabilise le monde entier est infiniment plus petit que moi. L’idée me fait sourire, me reconnecte à ma joie intérieure. Et je m’en remets donc au plus petit qui soit : au souffle de vie qui m’anime et qui a jailli hier soir dans un exercice d’écriture inspirée* :

Il était une fois une histoire d’étouffoir dans laquelle on ne pouvait plus respirer. Une bien triste histoire…

Pffff, même pas vrai. C’est que des conneries.

Ah bon ? Tu ne veux pas y croire ?

Bah non, évidemment que non. Regarde à l’évidence de mon pas chaloupé : ça swingue, ça respire, la vie danse, youpi ! Alors ton histoire, permets-moi d’en douter. Elle m’empêche de rêver, elle m’empêche de vivre alors je ne veux pas la connaître. Garde-là pour les accros de l’info… Quoique… Non, même pas. Vaudrait mieux leur proposer une autre perspective.

Ouille, ouille, ouille ! Tu crois que ça va les intéresser peut-être ?

Et pourquoi pas ? Une nouvelle histoire, ça peut changer la vie.

* Principe de l’écriture inspirée : partir d’un mot, l’écrire plusieurs fois et laisser venir d’autres mots. Puis relire à voix haute et choisir deux ou trois mots. Refaire l’exercice trois fois (au moins, ou peut-être plus…) et écrire une histoire avec les mots retenus.

200320_TulipeRouge

Je me demande (un dimanche après-midi)

Je me demande de quoi est constituée la membrane blanche sous la coquille d’un œuf…

Je me demande où les fourmis passent l’hiver…

Je me demande où j’ai semé les graines de pavot l’automne dernier…

Je me demande quelle est la suite…

Je me demande ce que j’aurais envie de faire pour profiter au mieux de ce dimanche après-midi venteux…

Je me demande où habite le chat lunaire qui vient parfois sur la terrasse…

Je me demande quand je vais sortir les châtaignes du congélateur…

Je me demande quelle est la couleur du jour…

Je me demande si j’arrose assez les plantes…

Je me demande si je dois, ou pas, donner des croquettes au chat lunaire…

Je me demande quoi faire de tout ce que je conserve en me disant que je pourrais en faire quelque chose…

Je me demande ce que je pourrais bien écrire comme poème avec des rimes en -ille (Camille, gentille, famille, vanille, jonquille, fourmille, cheville, chenille, brindille…)…

Je me demande quoi écrire comme poème de naissance…

Je me demande quoi écrire tout court…

Je me demande si je ne vais pas plutôt aller lire…

Je me demande si je ne pourrais pas commencer un journal créatif…

Je me demande si j’ai un carnet avec des feuilles assez épaisses pour en faire un journal créatif…

Je me demande ce que ça fait d’écrire illisible

Je me demande si je saurais écrire en lignes tricotées…

Je me demande pourquoi je n’essaierais pas…

Je me demande quand…

Je me demande à quel moment je vais passer en mode action…

Je me demande pourquoi ne pas savourer simplement ce moment avec le chat endormi à côté de moi sur le divan…

Je me demande où en sont les histoires de la grande brocante…

Je me demande si j’allume l’ordinateur ou pas…

Je me demande ce que racontent les oiseaux qui chantent dehors, côté rue…

Je me demande à quoi ça sert d’avoir mis des graines et des boules de graisse dans le figuier vu que les oiseaux ne les mangent pas…

Je me demande si je n’aurais pas mieux fait de boire un café après le déjeuner…

Je me demande si je vais passer tout l’après-midi sur le divan…

Je me demande si je dois avoir des scrupules ou savourer ma non-activité du jour…

Le mot du jour : rationnel

Ce matin, après le petit-déjeuner, j’ai feuilleté le Télérama de la semaine à venir. Page 13, un article intitulé Contagieuse, la bêtise ? raconte les stigmatisations dont sont victimes les personnes d’origine asiatique en France dans le contexte de l’épidémie du coronavirus (qui est, de fait, surtout une épidémie de peur orchestrée par les médias dominants comme l’explique Jean-Jacques Crèvecœur dans sa Conversation du lundi n°26, à écouter sur sa chaîne privée et gratuite). J’ai été interpellée par ce passage : « On dit de notre monde, guidé par la technologie et les échanges mondialisés, qu’il est rationnel ? Il manifeste l’inverse. » Je ne suis pas d’accord avec la journaliste, Valérie Lehoux. Pour moi, ce n’est pas l’inverse que manifeste notre monde mais bel et bien ce à quoi abouti le rationnel : un manque de sens des réalités. Et je vois derrière ce monde rationnel une volonté folle d’instrumentaliser le vivant, rationnel ne voulant pas dire raisonnable, loin de là, mais pouvant devenir synonyme d’insensé : car si, à titre d’exemple, donner des protéines à des herbivores peut être considéré comme un calcul rationnel, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une pensée insensée.

Si étymologiquement rationnel est emprunté au latin impérial rationalis signifiant « doué de raison » , « où l’on emploie la raison » , et « est fondé sur la raison » , lui-même issu du latin classique ratio qui a donné raison et ration, l’adjectif n’a pas le même sens que raisonnable, ne serait-ce que parce qu’il n’existe pas de synonymes parfaits. Le fait qu’il y ait deux mots témoigne d’une nuance sémantique.

Le Robert Historique définit ce qui est rationnel comme ce qui relève de la raison par opposition à ce qui relève de l’expérience, et une personne rationnelle comme une personne qui raisonne logiquement. Encore faut-il savoir sur quelle logique elle s’appuie — Le fascisme a une structure logique, idem pour une secte. Autre remarque : encore faut-il ne pas faire abstraction de la réalité de l’expérience. Un exemple : du point de vue de la rationalité économico-scientifique les ondes électromagnétiques sont inoffensives et pourtant, dans les faits, on constate que des humains et des espèces animales sont affectées d’électro-hypersensibilité.

Rationnel a à voir avec le sens « compte, calcul » de ratio en latin alors que ce sens a disparu du substantif raison au début de XVIIe siècle m’informe le Robert Historique. Du coup, je me demande comment rationnel peut-être l’adjectif de raison à côté de raisonnable

Raisonnable qualifie une personne qui se conduit avec mesure et de manière réfléchie, modérée. J’en infère que raisonnable a à voir avec la pensée plutôt que le calcul. Une pensée qui va de paire avec le langage — celui qui s’articule en mots, pas l’outil mathématique — et donc construit, donne du sens.

De mon point de vue, le monde auquel s’applique rationnel aujourd’hui est un monde automatisé qui fait abstraction des sens et l’économie du sens, soit un monde qui manque singulièrement de vie et de cœur. N’est-ce pas Blaise ?

pensees-blaise-pascal  « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. »

Blaise Pascal (1623-1662)

J’irais même jusqu’à dire que ce monde rationnel manque d’humanité.

 

Journée retraite

Garder les yeux fermés
C’est ce qu’il y a de mieux à faire
Assise sur le canapé
Il n’y a rien d’autre à faire
Ne pas m’activer
C’est tout ce que je peux faire

Quel plus petit pas possible puis-je faire aujourd’hui pour entretenir l’élan dans le sens de mes rêves ?

Tenir un stylo
Ecrire quelques mots
Sans solliciter de trop
Mes circuits neuronaux :
J’ai mal au ciboulot

Je me souviens, en gros, d’une phrase partagée, hier, par Isabelle Padovani sur les réseaux sociaux. Il y était question de solitude et d’opportunité de rencontre avec son âme. Enfin, c’est ce que j’ai retenu*.

Aujourd’hui j’ai rendez-vous avec moi plutôt que dans la rue. Journée introspection plutôt que de manifestation. Rendez-vous social manqué par une belle journée d’hiver ensoleillée… Aujourd’hui je l’accepte plutôt que d’être en colère.

Je me sens à peu près bien
Quand je ne fais rien
Et demain ?
Je verrai bien.

 

* Elle disait : « Parfois la Vie t’isole afin que tu puisse entendre la voix de ton âme. il peut sembler que tu perde un ami ou un amoureux, mais trouver ta voie, ta passion et le but de ta vie est le plus important. Parce que là où est ton âme tu trouveras ton trésor. » Publication Ecoute la voix de ton âme sur la page Communification le 8 janvier.

Rêverie morphologico-lexicale

Or donc, la chauve-souris fait partie de l’ordre des chiroptères…

Avec chiro
Comme dans chiropracteur
Ou dans chiromancie

Chiro « main » en grec
(qu’on retrouve aussi dans chirurgie)

Et –ptère « aile »
Comme dans hélicoptère
Ou dans coléoptère

Coléo…
Plafond ?
A moins qu’on ne dise scotché… Bref

revenons à nos ailes

ptère, on le retrouve aussi
Dans ptérodactyle
De l’ordre des ptérosaures
De « terribles lézards » — des dinosaures
Adaptés au vol

Je me demande…
Si un ptérodactyle savait taper à la machine, ce serait un ptérodactylographe ?

 

Dragon

 

Je me souviens de Bob Caramel

En apercevant par la fenêtre le champ de maïs aux couleurs de l’automne sous la luminosité du soleil levant, j’ai eu une pensée pour Bob Caramel.

Je me souviens du jour où, alors qu’il ne faisait pas encore partie de la maisonnée et qu’il ne s’appelait pas encore Bob Caramel, je cherchais à l’attraper dans le champ de tournesols séchés, après qu’il s’était échappé du garage dans lequel je le tenais enfermé le temps de soigner un abcès à l’oreille et un problème à l’œil.

Je me souviens combien je m’étais sentie empotée au moment de passer par dessus le grillage pour aller le chercher. Je me souviens qu’il me laissait approcher et déguerpissait dès que je tendais les bras pour l’attraper.

Je me souviens d’avoir eu l’impression que ça l’amusait.

Je me souviens que j’étais partagée entre la peur d’être en retard au travail et la peur de ne pas ramener le chat roux : qu’allait-il advenir de lui s’il disparaissait avant la fin de son traitement ?

Je me souviens que, là, au milieu du champ, je ne me voyais pas du tout l’appeler Robert, même si l’idée m’avait traversé l’esprit parce qu’il me rappelait une histoire d’atelier d’écriture à propos d’un chat roux à l’œil de verre qui portait ce nom.

Je me souviens m’être demandé comment j’allais passer par dessus le grillage en tenant le chat dans les bras… Je me souviens avoir envisagé traverser tout le champ pour rentrer par la route et renoncer parce que ça me prendrait trop de temps. Je me souviens être dans la cour sans savoir comment j’avais réussi cet exploit.

Je me souviens lui avoir mis des gouttes dans l’œil, pris soin de bien fermer la porte du garage et avoir téléphoné à ma collègue pour la prévenir de mon retard. Je me souviens d’être arrivée à treize heures tapantes, des graines de tournesols dans les cheveux.

Je me souviens que je lui donnais du steak à manger le temps que je l’ai gardé enfermé dans le garage pour faire mieux passer la privation de liberté.

Je me souviens de la transformation de son poil le temps de sa convalescence. Je me souviens m’être dit que s’il avait été une femelle je l’aurais appelé Mirabelle. Je n’ai pas du tout pensé à l’époque l’appeler Van Gogh, malgré son pelage roux, son oreille atrophiée, et l’épisode dans le champ de tournesols. Non. Ça a été Bob Caramel.

Je me souviens du jour où j’ai ouvert la porte du garage pour le libérer définitivement : fini le traitement, plus d’antibiotiques, plus de gouttes dans l’œil, il allait à nouveau pouvoir vadrouiller à sa guise. Je me souviens que j’envisageais lui installer une couverture pour l’hiver. Pour moi c’était un chat libre.

Je me souviens avoir hésité à le faire entrer en le voyant attendre derrière la porte-fenêtre de la cuisine, Avril et Beline n’étant pas prêts à l’accepter, et puis décidé de lui donner accès à la cuisine.

Je me souviens l’avoir trouvé endormi sur un fauteuil du salon un jour que la porte avait dû être mal fermée, et, un matin, sur un coin du lit à l’opposé d’où se trouvait Avril. Je me souviens avoir été enchantée du tableau. Je me souviens que la cohabitation entre les matous n’a pourtant pas été commode.

Je me souviens qu’il était souvent malade malgré le fait d’être vacciné. Je ne comprenais pas pourquoi.

Je me souviens qu’il était glouton.

Je me souviens de ses ronronnements.

Je me souviens qu’il venait se coucher près de moi quand il ne sentait pas bien. Je me souviens qu’à chaque fois, j’étais contente de le voir là, mais qu’il me fallait un temps pour comprendre qu’il avait un problème de santé (genre un abcès à son oreille de rugbyman).

Je me souviens comme il était fin l’été et rond l’hiver.

Je me souviens du matin où je l’ai vu marcher bizarrement, perdant l’équilibre. Je me souviens avoir pris rendez-vous à la clinique vétérinaire et avoir dû le laisser en observation pour des examens. Je me souviens du message sur mon portable. Je me souviens des explications claires et pourtant difficiles à entendre. Le SIDA des chats qui n’est pas la leucose comme je le croyais. Je me souviens avoir mis de la musique et dansé en pensant fort à lui dans le salon. Je me souviens de toute la tristesse exprimée.

Je me souviens lui avoir rendu visite tous les jours de la semaine à la clinique vétérinaire. Je me souviens que son état s’améliorait un jour, se détériorait un autre. Je me souviens que le 21 juin les nouvelles étaient bonnes.

Je me souviens l’avoir récupéré pour le week-end avec un rendez-vous de contrôle le mardi suivant.

Je me souviens que le samedi il allait bien.

Je me souviens l’avoir installé dans la cuisine.

Je me souviens que le dimanche il a recommencé à tituber. Je me souviens l’avoir laissé sortir dans la cour ensoleillée alors que la vétérinaire m’avait conseillé de plutôt le garder à la maison. Je le surveillais, de près, dans ses déplacements maladroits. Je me souviens l’avoir gardé un moment ensuite sur les genoux, assise sur le banc de la terrasse.

Je me souviens m’être précipitée après l’avoir entendu hurler pendant la nuit. Je me souviens avoir passé un moment avec lui avant de retourner me coucher.

Je me souviens le chercher le lendemain matin dans la cuisine, en me demandant où il a pu disparaître alors que les portes étaient fermées, et le trouver finalement derrière le frigo.

Je me souviens avoir appelé la clinique vétérinaire et insisté pour obtenir un rendez-vous au plus tôt. Je me souviens du « venez tout de suite alors » .

Je me souviens d’une dame venue apporter des chatons qu’elle avait attrapés dans son garage alors que j’attendais dans le coin salle d’attente. Je me souviens de la réaction de la secrétaire en ouvrant le carton : « on n’euthanasie pas des petits chats qui ont les yeux ouverts ! » Je me souviens qu’elle lui avait aussi expliqué qu’il faudrait pouvoir attraper la mère et la faire stériliser par le biais d’une association. Je me souviens qu’elle me les avait montrés une fois la dame repartie. Ils étaient tout mignons. Je me souviens de la sensation étrange provoquée par la situation : Bob Caramel en fin de vie et ces chatons — à qui il allait falloir maintenant trouver une famille — qui commençaient la leur.

Je me souviens de la vétérinaire me dire en voyant Bob Caramel qu’il souffrait mais résistait malgré tout. Qu’un humain aurait déjà lâché et serait mort. Elle m’a expliqué qu’il fallait maintenant abréger ses souffrances. J’étais là pour ça. Elle est allée chercher de quoi l’endormir définitivement. Je me suis souvenue que quinze ans plus tôt, le vétérinaire d’alors avait piqué Nanette, siamoise de vingt-deux ans, dans le cœur pour l’euthanasier.

La vétérinaire m’a ensuite expliqué pour la crémation et m’a permis de me recueillir dans une salle inoccupée avec Bob Caramel dans les bras. Je ne sais pas combien de temps je suis restée. Je me souviens de la porte qui s’ouvre, de la vétérinaire parlant au téléphone et faisant demi-tour en constatant que je suis encore là : elle me croyait partie.

Je me souviens avoir déposé délicatement Bob Caramel sur la table d’auscultation.

Je me souviens du beau carton dans lequel j’ai récupéré ses cendres. Je me souviens avoir apprécié la délicate attention du cœur à graines à planter. Je me souviens avoir dispersé ses cendres sur les marguerites.

Je me souviens qu’il a partagé dix ans de ma vie.

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Rouge

Rouge, comme « Rouge Passion » , le nom du magasin de fleurs dans lequel je suis entrée pour demander où se situait la boutique de vêtements que je pensais trouver au 45 cours Lafayette, alors qu’entre le 33 et le 61 il y a la rue de Créqui… Ni la cliente à qui je me suis d’abord adressée, ni la fleuriste affairée n’ont su me répondre. Et pour cause, j’avais vite et mal recopié l’adresse, confondu Lafayette et Roosevelt — qui riment presque et se trouvent dans le même secteur de Lyon — mais ça je ne le saurai que le lendemain — c’est-à-dire tout à l’heure.

Rouge, comme la couverture de Ecrits stupéfiants que j’ai demandé à une vendeuse de la FNAC parce que les succulentes critiques du Masque et la Plume m’ont donné très très envie de lire cette anthologie de drogues & littérature d’Homère à Will Self de Cécile Guilbert.

Rouge, comme le poisson du titre d’un traité de Bruno Patino, La Civilisation du poisson rouge, qui m’a interpelé mais que j’ai laissé finalement en rayon pour une prochaine fois : j’ai déjà beaucoup à lire.

Rouge, comme la carte d’anniversaire en volume que j’ai choisie pour envoyer en début de semaine prochaine, en vu d’une arrivée à destination le 10.

Rouge, comme le sac d’une dame qui sort du métro à la station Garibaldi, comme le verni des ongles d’une autre se tenant à une barre dans la rame.

Rouge, comme le ticket de transport en commun à insérer à la sortie du parc relais pour bénéficier du stationnement gratuit.

Rouge, comme le verre de vin qui accompagne mon petit plateau repas en bois — soupe froide de brocoli et riz au lait chocolat — au bar de l’orchestre de la Maison de la Danse. Collation prise avec vue plongeante sur la place où sont garées les voitures, dont la mienne. Cette image agit comme un déclic. Je sens fondre ma résistance à l’obligation nouvelle de se garer en marche arrière faite par mon employeur : dorénavant, quand je me rendrai sur mon lieu de travail, je penserai à la place devant La Maison de la Danse où s’entassent les véhicules les soirs de spectacle.

Rouge, comme les cheveux de la dame assise sur le rang devant moi.

Rouge, comme le carnet où je note ces mots en attendant le début du spectacle.

Rouge comme vitalité.
C’est le mot que j’ai employé ce matin pour dire mes sensations après un massage métamorphique. C’est ce que je ressens à nouveau pleinement ce soir, assise à ma place R7. R7 ? Je cherche un mot de sept lettres commençant par R. Rouge n’en compte que cinq. Récit aussi. Récital ! Ah et Radiant ! Une pensée pour dimanche, à la tenue rouge de la cantatrice, à mon état totalement éteint d’alors. Suis passée à côté. Dommage, tant pis, l’occasion se retrouvera peut-être de vivre Folia. Mais ce soir qu’il m’est bon de me sentir à nouveau pétiller et d’être emportée par la danse, la musique, les deux fondues l’une dans l’autre, les corps instruments, les mouvements partitions. A Love Supreme, quand quatre danseurs interprètent, chacun, un instrument de la musique de John Coltrane.

Rouge, comme l’écran sous mes paupières, avant de m’endormir.

Une journée avec moi

Journée pyjama, au lit, affaiblie par une gastro ou une intoxication alimentaire, je ne sais pas trop ce qui m’a fait rendre mon déjeuner hier après-midi, en plusieurs fois, en plusieurs endroits.

Quelque chose de pas digéré.

Et donc lundi, premier jour de congé, dernier jour de septembre, journée floue sans lunettes. Oublié le programme établi vendredi. Pas de coup de fil, pas de ménage, pas d’ordi, même pas de radio, pas de lecture. Rien. Seulement moi avec moi. Retour aux sources. Retour au corps, ici et maintenant, à l’écoute de ses variations : chaud, froid, frissons. Changer de position.

Affaiblie mais sereine. Sans pensées parasites. Sans imaginer ce que pensent les autres. Sans jugement.

Retour aux sources. Retour au corps. Retour à soi.

Le mot du jour : cabane

Mercredi, jour dit des enfants, j’ai assisté au montage, démontage, puis remontage, redémontage d’une cabane aux abords du rond-point du péage de L’Isle d’Abeau. Ce sont les gendarmes qui sont intervenus une première fois auprès de l’équipe de Gilets Jaunes bâtisseurs, puis ce fut le tour de policiers à la nuit tombée. Echanges cordiaux, vu de loin. « On ne construit pas sur un chemin » a peut-être été le message des premiers. « Il est interdit de construire sur un terrain privé » a pu être l’injonction des seconds. En tous cas, quel triste spectacle que celui du démontage d’une cabane. Pincement au cœur, peine de mon enfant intérieur. Parce qu’il y a effectivement une joie enfantine à voir monter une cabane de palettes et de planches. Ça rappelle l’enfance, qu’on les ait construites dans les bois, ou dans les arbres, ou simplement à la maison en disposant un drap sur plusieurs chaises.

Pour autant, mon Robert Historique ne mentionne pas cet aspect dans sa définition du mot, bien qu’il parle des « emplois spéciaux selon les utilisations de l’objet » . Cabane qui « désigne une petite construction rudimentaire » « est emprunté (1387) au provençal cabana “chaumière, petite maison” (1253), lui-même issu du bas latin capanna. » De cabane à cabine, il n’y a qu’une voyelle qui diffère, et cinq mots les séparent dans mon dictionnaire qui souligne que les deux mots sont étroitement liés par leurs significations, mais pas au niveau étymologique : l’origine de cabine reste obscure. Cela dit, compte tenu du lieu, je me demande si les Gilets Jaunes du rond-point du péage de L’Isle d’Abeau ne pourraient pas bénéficier d’une cabine de péage, certes plus étroite et moins accueillante qu’une cabane… En tous cas, j’imagine très bien une cabine au milieu du rond-point comme vestige d’une époque révolue et pourtant pas si lointaine. Certes, il faut reconnaître qu’elles ne sont pas spécialement esthétiques les cabines de péage…

Bref, trêve de bavardage, revenons-en à la cabane et son univers.

Qu’il s’agisse de celle du pêcheur de Francis Cabrel (1994),

« Viens faire toi-même le mélange des couleurs
Sur les murs de la cabane du pêcheur »

celle au Canada de Line Renaud (1947)

« Ma cabane au Canada
Est blottie au fond des bois
On y voit des écureuils
Sur le seuil
Si la porte n’a pas de clé
C’est qu’il n’y a rien à voler
Sous le toit de ma cabane au Canada »

comme celle en bois de Sophie Forte (2005)

« J’ai une cabane en bois
Au fond du jardin
Elle est tout de guingois
Elle n’a l’air de rien
C’est mon royaume à moi
Quand j’ai un chagrin
Là-bas je suis le roi
Plus rien ne m’atteint. »

une cabane a valeur de refuge. C’est le royaume imaginaire hérité de l’enfance ouvert à tous les possibles à conserver précieusement et convoquer pour se ressourcer. C’est un espace où s’exprime la liberté d’être à cultiver.

 

Il y a journal et journal

C’est la rentrée. Fini le journal d’été. Le premier juillet, j’écrivais « la forme s’affinera au fil des billets » . Elle s’est tellement affinée que le nombre de billets a fondu en août : cinq contre quinze. C’est le fond qui a manqué. Et le temps qui a filé.

Non, parce que là, franchement, je me demande comment c’est possible qu’on soit déjà en septembre ! Je n’ai pas vu passer le mois d’août alors que le mois de juillet m’a paru interminable. L’un dans l’autre, ça fait une bonne moyenne finalement. Disons que ça fait un équilibre entre les deux… Mouais. Si on veut. Bref, passons.

En cours d’été je me suis interrogé à propos du contenu d’un journal parce que si, à la base, j’imaginais des articles sur des sujets divers et variés, dans le genre exercice journalistique, mes chroniques ont, pour la plupart, en général aussi bien que sur ces deux mois en particulier, plus à voir avec un journal intime, du moins, journal de bord personnel. Si je m’imaginais plus reporter que diariste, il s’avère que je suis principalement investigatrice sur moi-même. Certes, je ne renie pas mon aptitude, ni l’intérêt qu’il peut y avoir à l’introspection, cela étant, je serais curieuse d’explorer aussi alentour, de lever, de temps en temps, le nez et d’ouvrir mon champ de vision, de découvrir — et couvrir — ce qu’il y a au-delà de ma personne. Bon, ouvrir, élargir le champ de vision, ne sont peut-être pas les expressions les mieux adaptées pour une myope. Il s’agirait plus exactement de porter le regard, pointer la loupe, sur un objet extérieur. Et pour ce faire sortir de mon gîte, antenne déployée, réceptive à ce qui m’entoure. Affaire à suivre…