Le TRIO – épisode 5

Le trio traverse le quai Branly et longe la Seine. Aux abords de l’exposition Photo Quai, Lou se dit qu’elle ferait bien une image de l’entrée de l’installation, mais un vigile est posté là, sans avoir, semble-t-il, l’intention de bouger.

Lou : Ce se serait bien qu’il aille faire sa ronde.

Axelle : On pourrait peut-être lui dire de partir, ou au moins de sortir du cadre…

Lou : Non, laisse tomber, c’est pas grave. On repassera.

Axelle : En fait, il voudrait être sur la photo !

Lou : Oui, ça doit être ça. Mais, bon, moi, je ne veux personne dans le cadre, je veux juste le lieu.

Nina : Je comprends, mais en même temps c’est paradoxal parce qu’un lieu d’exposition c’est plus représentatif avec des visiteurs. C’est plus vivant avec des personnes, fut-ce un gardien.

Lou : Oui, je sais bien, mais ce ne sont pas les gens qui m’intéressent pour cette photo. C’est l’espace. Bref, on y va ?

Le trio entre dans l’espace d’exposition, passe rapidement devant certains panneaux, s’attarde sur d’autres. Lou fait quelques clichés. Nina achèterait bien le catalogue d’exposition, mais la librairie au cœur de l’installation n’est pas encore ouverte.

Nina : Il est presque onze heures, on traverse jusqu’au musée ? On repassera avant d’aller à la gare, si on peut.

A l’entrée du musée, les guichets sont automatiques. Axelle se demande s’il est possible d’acheter un billet par carte bleue, le tarif n’étant pas élevé. Nina se moque gentiment :

Nina : Eh ! On est à Paris ! La carte passe à peu près partout ! Regarde !

Axelle : Presque, peut-être, mais pas de partout. Tu as bien vu au théâtre hier soir.

A l’accueil, il faut présenter son sac ouvert à un vigile. Nina lui demande s’il est possible de déposer son bagage. Il lui indique le vestiaire au sous-sol. Le trio se défait avec soulagement de son chargement et entame la visite de l’exposition maori.

Il y a de grands panneaux, des vidéos et au milieu de la première salle une pierre de Nouvelle Zélande. Lou pose la main dessus comme y invite une étiquette. Elle aime le contact avec la matière et l’idée qu’elle entre ainsi en communion avec l’esprit maori.

Il y a beaucoup de choses à voir, à lire. Axelle regrette de ne pas réussir à retenir les noms cités en maori. Le trio découvre l’histoire d’un peuple, ses mythes, sa culture.

A midi et demi, Nina estime qu’il serait nécessaire de presser le pas.

Nina : Si on veut manger avant d’aller à la gare, il nous reste à peine une heure de visite.

Axelle : Combien reste-t-il de salles à voir ?

Nina : Aucune idée.

Lou : ce serait dommage de ne pas tout voir…

Nina : Et encore plus de rater le train.

Le trio progresse dans sa visite. L’attention portée à l’heure en gâche un peu la fin, mais à treize heures vingt-cinq, il se présente au café restaurant du musée.

Une seule table de libre, personne pour l’accueil, le trio s’assied. D’autres personnes entrent à leur tour et attendent debout. Un couple de personnes âgées intercepte un serveur et lui demande s’il est possible de déjeuner. Le serveur répond qu’il y a un peu d’attente.

Axelle : Qu’est-ce qu’on fait ? On reste ou on s’en va ?

Nina cherche un serveur des yeux sans qu’aucun des trois qui slaloment entre les tables ne lui prête attention.

Nina : On patiente cinq minutes et on se casse !

Les minutes sont longues, le silence pesant.

Lou : Bon, ben, je crois que ce n’est pas la peine de s’éterniser ici.

Nina : Tu as raison. Allez, on y va !

Alors que le trio quitte le restaurant, le couple de personnes âgées s’installe à sa table. Tout en filant jusqu’à la station de métro, Nina fulmine intérieurement contre le serveur, Axelle ne pense qu’à rejoindre la gare au plus vite, Lou se demande s’il va leur être possible de trouver quelque chose à manger avant de prendre le train.

Lou aurait bien suivi la direction de Bir Hakem, mais Nina a bifurqué sur le Champ de Mars.

Nina : On va récupérer directement la ligne 8.

Axelle : A quelle station ?

Nina : La plus proche … Ecole Militaire ou La Motte Piquet, je ne suis pas sûre… Disons la Motte Piquet, on connait mieux le secteur.

Le trio poursuit sa marche rapide en direction du Boulevard de Grenelle. Axelle se demande si c’est la bonne option jusqu’à ce qu’elle aperçoive, autant soulagée que surprise, la bouche de métro, à deux pas d’un passage clouté.

Axelle : Ah ! Je l’imaginais plus loin !

Nina : Tu n’avais pas confiance ?

Axelle : Et toi, tu étais sûre de toi ? Tu connais suffisamment Paris pour savoir où tu vas peut-être ?

Nina : La preuve que oui !

Lou : Avec une part de chance… Avoue.

Nina : Oh, ce que vous pouvez être rabat-joie parfois ! Vous pourriez être plus reconnaissantes, non ?

Ligne 8, ligne 14, le trajet se déroule sans encombre. A cette heure, les couloirs et les rames sont fluides. A la sortie du métro Gare de Lyon, le trio cherche un stand où acheter un encas. Lou avise un kiosque.

Lou : Là, ça vous dit ?

Nina : Pourquoi pas.

Le trio s’approche, Lou lit consciencieusement le panneau affichant le contenu des sandwiches.

Axelle : On te laisse choisir.

Avant de passer commande un doute l’assaille. Combien lui reste-t-il de monnaie ? Plus que ce qu’elle croyait. Elle paie et le trio rejoint les quais. Nina consulte le tableau des départs.

Nina : Voie J comme j’arrive !

Le trio monte dans le TGV déjà en place. Axelle n’a qu’une envie, s’installer et manger. Avant le départ du train, elle a dévoré son Panini tomates mozzarelle et une part de tarte aux abricots.

Une voix dans le haut-parleur annonce la destination du TGV et la fermeture des portières. Dans deux heures quatre le trio sera à Lyon.

Le contrôleur traverse la voiture, s’arrête pour ramasser quelque chose au niveau du porte-bagages.

Le contrôleur : Y a-t-il une Héléna Letrio parmi vous ?

Lou tourne la tête, Nina fronce les sourcils, Axelle ouvre la bouche. La jeune femme se lève, fait un pas dans l’allée centrale.

LNA : Oui, c’est moi.

Le contrôleur lui tend une étiquette.

Le contrôleur : Elle a dû tomber de votre bagage.

LNA : Ah merci, je vais la rattacher.

Tandis que le contrôleur reprend sa traversée des voitures, LNA Letrio fixe l’étiquette à son sac de voyage, retourne à sa place et ferme les yeux.

Lou : Allez, petite sieste.

Nina : Un peu de repos ça ne peut faire que du bien.

Axelle : Au revoir Paris !

 

LE TRIO – épisode 4

La serveuse reparait pour la suite de la commande : ce sera café gourmand déca. Elle  prend note sur son carnet, puis débarrasse la table.

Lou : Je la trouve sympathique cette serveuse.

Axelle : Peut-être, mais le serveur est pas mal.

Lou : Oh !

Axelle : Ben quoi ?

Nina : Et sinon, pour demain ? On va bien au Musée du Quai Branly ?

Lou : Evidemment ! Par contre il n’ouvre qu’à onze heures.

Nina : Ça nous laissera le temps de faire le tour de l’expo extérieure.

Axelle : Si le temps le permet…

Lou : Oh, mais bien sûr qu’il va le remettre ! Je n’ai pas souvenir que Météo France prévoyait de la pluie pour mercredi. C’était mardi le jour critique. Ah voilà le dessert !

Le trio remercie la serveuse et baisse la tête sur les trois mignardises qui composent l’assiette du café gourmand. Par laquelle commencer ? Quelques secondes d’hésitation et l’ensemble est bientôt englouti entre deux gorgées de café.

Axelle cherche à lire l’heure sur l’horloge lumineuse au-dessus du comptoir, mais une plante verte sur le meuble des couverts au milieu de la salle fait écran. Alors que deux personnes viennent s’installer à la table d’à côté, le trio, rassasié, décide de rentrer.

Nina interpelle la serveuse. Le paiement effectué, le trio regagne la station de Notre Dame des Champs.

Le retour n’est pas direct, mais pas très long. Nina sonne à l’interphone de l’hôtel. La porte s’ouvre, le trio s’engage dans le couloir, monte les quelques marches qui mènent à l’ascenseur situé entre deux paliers, s’arrête, surpris d’être interpelé par le veilleur de nuit. Nina fait un pas en direction de la loge d’accueil. Le veilleur de nuit voudrait savoir si le trio prendra un petit déjeuner le lendemain matin. Nina répond par l’affirmative. Elle croyait l’avoir précisé dans la réservation.

Axelle a appelé l’ascenseur. Une fois à l’intérieur le trio s’anime.

Axelle : Et comment qu’on prend un petit déjeuner !

Nina : C’est tellement évident. La question ne se pose pas !

Lou : Quitter l’hôtel le ventre vide, non mais c’est pas possible !

Dans sa chambre, Lou s’assied sur le lit et ouvre Electrico W sur la page de dédicace.

L’écriture est fine, étirée. Lou doit faire un effort pour déchiffrer le mot aux allures de ligne accidentée au-dessus de la signature. Un horizon. Hors  contexte (celui de la dédicace), hors cotexte (celui de la page) aurait-elle identifié un adverbe, puis l’adverbe en question ? Chaleureusement. Concentrée sur le jeu de décryptage, Lou revoit le « mer si beau coup » que lui avait envoyé Hervé Le Tellier en réponse au message d’anniversaire qu’elle lui avait posté sur Facebook. « Merci beaucoup » , les seules paroles qu’elle a été capable de prononcer tout à l’heure. Comme un écho lointain. Lou sourit aux anges. Elle range précautionneusement le roman et rassemble ses affaires : l’excursion parisienne prend fin demain.

Axelle ouvre les yeux et écoute le silence avant de s’étirer. Elle apprécie de ne pas avoir été réveillée par des bruits extérieurs, désagrément urbain fréquent. Elle se dit qu’il est très bien ce petit hôtel et qu’elle en conservera l’adresse pour une prochaine occasion d’escapade à la capitale. Un dernier soupir d’aise et elle se lève. Elle ouvre le rideau sur un temps gris sans être pluvieux. La vue sur les toits et façades voisines est intéressante. Axelle sort son appareil photo, ouvre la fenêtre et l’immortalise en numérique. Elle se demande si ce n’est pas une habitude à prendre : photographier la vue de chaque chambre d’hôtel dans laquelle elle sera amenée à dormir. L’idée d’un album de ce type lui plaît.

Petit déjeuner pris, bagages faits, facture en poche, le trio quitte l’hôtel et entame une petite marche jusqu’au Quai Branly. La balade serait plus agréable sans un sac sur le dos. Nina pense à ce que doit encaisser sa colonne vertébrale. Si le poids de la charge n’est pas excessif, la position n’en demeure pas moins inconfortable et il lui est nécessaire de basculer son chargement régulièrement d’une épaule à l’autre pour inverser la courbure.

En mode silence du réveil cérébral en douceur, le trio fait une pause sur le Champ de Mars pour quelques photos. Lou est en train d’extraire son appareil de son sac quand un touriste l’aborde pour lui demander de le prendre en photo devant la Tour Eiffel. Lou s’exécute bien volontiers et avec application. Puis elle se retourne pour le photographier devant le monument de l’autre côté de la rue. Il l’a remercie et lui demande le nom de ce monument. Lou est incapable de le renseigner. Nina s’apprête à sortir un plan de Paris de sa poche, mais le jeune homme s’est déjà éloigné avant de s’arrêter quelques pas plus loin.

Axelle : Ah ! Il vérifie les photos ! J’espère que tu as bien cadré !

Lou : Pas trop mal, je crois. Bon, à moi, maintenant.

Lou cadre un pied de la Tour Eiffel et les arbres de l’allée, puis tourne autour du Mur pour la Paix. Au centre, une jeune femme a installé son appareil sur pied. Le trio traverse le Champ de Mars. Les pancartes au bord des pelouses interpelle Axelle : « Pelouses au repos » … L’image d’une pelouse qui se repose lui semble saugrenue.

Plus le trio approche de la dame de fer, plus les touristes sont nombreux. Lou expérimente les gros plans de la structure métallique. Nina montre quelques signes d’impatience.

Nina : Bon, on continue jusqu’au Quai Branly ou bien ?

Lou : Oui, oui, ça va ! Le musée ouvre seulement à onze heures.

Nina : Oui, je sais, mais l’expo sur le quai. Si on veut avoir le temps de la voir, il vaut mieux arriver plus tôt.

Axelle : T’aime pas la Tour Eiffel ? Tu l’as trouve trop touristique ?

Lou : Allez, zou ! On est partie !

Le TRIO – épisode 3

La caissière insiste : l’entrée est à trente euros, ce qui représente une somme certaine. Elle tape sur son clavier en expliquant qu’elle va voir ce qu’elle peut faire. Il lui reste des places au tarif groupe, ce qui met la place à moitié prix, quinze euros.

Nina la remercie et lui tend sa carte bleue, mais la caissière la refuse : le règlement s’effectue en espèces. Nina a un temps d’hésitation. Elle baisse la tête sur son porte-feuille se demandant si elle a la somme, puis tend, soulagée, les billets à la caissière. Celle-ci lui indique comment accéder à la salle qui se situe au deuxième étage.

Axelle : Waouh ! Juste à l’heure et une entrée à demi-tarif ! Franchement, c’est génial ! Bon, ça va faire manger un peu tard, mais je ne peux pas dire que j’aie faim.

Nina : Moi non plus.

Lou : Et moi non plus. Par contre faut que j’aille aux toilettes. J’espère que j’ai le temps…

Nina : Oh oui. T’inquiète.

Lou s’éclipse et reparait à l’ouverture des portes de la salle. Le trio suit le mouvement des spectateurs et pénètre dans un antre sombre, déjà bien remplie. Il reste quelques places sur les bords.

Axelle : On n’est pas mal là.

Nina : Ouais, pas mal du tout.

Nina essaie de se souvenir d’une critique qu’elle a lue au sujet de cette pièce. Elle se souvient surtout qu’il s’agissait d’une bonne critique.

Le comédien entre par l’allée des spectateurs. Dans le noir, Nina sent sa présence. Puis entend les premiers mots. En anglais. Passés quelques instants nébuleux, Axelle est heureusement surprise de se rendre compte qu’elle comprend : Shakespeare est accessible !

Les textes s’enchaînent sur différents modes émotionnels. Lou frissonne. Elle se demande si elle ne va pas en faire des cauchemars. Le comédien est magistral. Les chaises qui apparaissent de plus en plus petites sur la scène rappellent à Nina que la critique en parlait. Lou fredonne presque avec le comédien : ça tourne pas rond dans ma p’tite tête… Elle se remémore ce dimanche après-midi de son enfance où elle a entendu cette chanson pour la première fois à la télévision. Les paroles l’avaient d’abord énervée : c’est quoi cette histoire de gamin capricieux qui mériterait une bonne paire de claques ! La fin du dernier couplet l’avait refroidie et déstabilisée :

J’sais pas c’que j’ai, j’aime bien faire mal
Depuis que mon petit frère s’est noyé
Et qu’on dit que j’l’ai poussé…

Fin du spectacle. Des salves d’applaudissements saluent la performance du jeune comédien. Alors que des personnes sont déjà en train d’échanger des commentaires, le trio quitte la salle en silence. La lumière forte du couloir marque le retour à la réalité.

Nina : Ça vous dit de manger ici ?

Lou : Oui, pourquoi pas ?

Axelle : C’est une bonne idée. Pas la peine d’aller chercher plus loin.

Le trio gagne la salle du restaurant. Il reste quelques tables de libres. Une serveuse installe le trio et lui propose le menu. Il s’accorde sur les pennes. Lou commande un verre de vin.

Lou : Faut se faire plaisir dans la vie.

Nina : Oui, tu as raison.

Lou : On trinque ?

Axelle : A l’eau ?

Lou : Ben oui.

Axelle : Mais à quoi ?

Nina : A ce séjour parisien magique !

Lou : A la folie !

Axelle : Il est pas mal ce restaurant, quoique un peu sombre. Qu’est-ce que vous avez pensé de la pièce ?

Nina : Que du bien.

Lou : Trop fort ! Je me dis qu’il faut être sacrément sain d’esprit pour jouer un tel spectacle sans risquer de basculer…

Axelle : Tu veux dire du côté obscur ?

Lou : Non ! Mais t’imagines ! Ils sont puissants ces textes. Il y a de quoi être entraîné sur les pentes de la folie.

Nina : En même temps, c’est le boulot du comédien. Il sait faire la part des choses. Il n’est pas comme toi.

Lou : Ah, c’est censé être drôle ? Sérieusement, ça ne vous touche pas plus que ça ? Vous ne pensez pas que ça puisse être perturbant ?

Axelle : Ben non. C’est le jeu du comédien. Pourquoi un rôle de fou serait plus perturbant qu’un autre rôle ?

Lou : Ça remue des choses profondes. Les autres rôles aussi bien sûr. Mais là, j’sais pas… J’y vois un degré supplémentaire.

Nina : Et si on mangeait avant que ça refroidisse ?

Lou : Oui, on mange. N’empêche j’ai été fort impressionnée par euh… Comment s’appelle-t-il d’ailleurs ?

Nina : Arnaud Denis.

Lou : Quelle performance !

Axelle : Ouais. Tu n’es pas la seule à avoir été impressionnée. Hmmmmm. C’est bon.

Le trio savoure son plat de pennes.

Nina : On est bien, vous ne trouvez pas ?

Axelle et Lou : Oh que oui !

Nina : Je ne sais pas comment sera la journée de demain, mais jusqu’à présent, tout s’est déroulé on ne peut mieux.

Axelle : A l’exception de la SNCF, mais c’est tellement récurrent que ça en devient normal, si j’ose dire…

Lou : Pour une fois que le TER était à l’heure, c’est le TGV qui avait du retard. C’est hallucinant ! Mais bon, c’est vrai qu’une fois à la capitale, on a réussi à dérouler le programme prévu.

Axelle : Heureusement que c’était le jour de la nocturne pour Fra Angelico, hier, sinon on arrivait trop tard.

Nina : Ça fait toujours un drôle d’effet de voir en vrai des tableaux vus dans des livres ou en diapos. Mais ce que j’ai préféré ce sont les enluminures.

Lou : Ah oui, ces pages de livres géants ! Quel travail !

Axelle : Et aujourd’hui qui aurait pensé qu’on soit là à temps ce soir pour Autour de la folie ?

Nina : On est vernie !

Lou : Le hasard fait bien les choses.

Axelle : Le hasard ?

Nina : Quoi d’autre ? Tout s’est effectivement bien combiné, on ne peut que s’en réjouir.

Lou : Le hasard et nous, on peut dire. Parce que si on avait hésité ou renoncé parce qu’on estimait qu’on n’avait pas le temps, on n’aurait jamais fait tout ça.

Axelle : C’est pas faux.

Lou : On est trop forte !

 

LE TRIO – Episode 2

Le trio entre dans la librairie. Des étagères, des tables, des piles de livres. C’est un bel espace. Nina aperçoit une mezzanine. Des personnes sont assises et attendent.

Nina : on dirait que c’est là-haut que ça se passe… On n’est même pas en retard !

Axelle : Le quart d’heure académique ! Mais il y a une interview ? Je pensais qu’on allait juste faire la queue pour la dédicace.

Lou : Moi aussi en fait. Mais c’est mieux s’il y a un échange.

Nina : C’est même normal pour une rencontre dédicace…

Lou : Ben oui. On monte par où ? Ah, par là, l’escalier sur la droite !

Soudain, un inconnu déborde le trio dans l’allée centrale. Lou fixe le dos de l’homme qui fonce droit devant en direction du fond de la librairie.

Lou : Vous croyez que c’est lui ?

Axelle : Je ne le connais pas assez pour pouvoir le reconnaître, mais je ne crois pas : il boîte.

Nina : Faut qu’on se dépêche là, si on veut avoir une chance de trouver une place pour s’asseoir.

Lou : Oui, oui. N’empêche, ce serait une sacrée drôle de coïncidence d’arriver en même temps que lui…

Le lieu dévolu à l’interview est un espace carré. Une trentaine de chaises sont disposées face à une table sur laquelle sont empilés des exemplaires d’Electrico W, le dernier roman de l’auteur oulipien. Le tiers des places est occupé. Il y a principalement des femmes. Le trio s’installe au troisième rang.

Nina : Si la rencontre dure trop longtemps, nous ne pourrons jamais rejoindre le Lucernaire à  l’heure du spectacle.

Axelle : C’est vrai, mais il va être difficile de s’éclipser au milieu de l’interview…

Lou : je dirai même qu’il en est hors de question, je veux ma dédicace ! Ah ! Ça y est, le voilà !!!

Hervé Le Tellier vient s’asseoir à la table. Il demande si le micro à sa disposition est nécessaire. L’intervieweur entré à sa suite lui confirme que oui et branche le matériel. Le jeu des questions réponses peut commencer. Le trio écoute sagement, sinon religieusement. Une jeune femme au deuxième rang prend des photos. Axelle hésite à faire de même, mais elle laisse son appareil au fond de son sac. Au premier rang, une dame prend des notes sur un petit carnet. Lou sort bientôt de quoi écrire à son tour et grave quelques paroles, relève des références, note une remarque au sujet de l’inépuisabilité de la thématique et de la forme.

Puis vient le temps des questions du public. Lou regrette de ne pas en avoir préparées, car sur le moment, sa tête est incapable de réfléchir et de se rappeler de quelque chose de pertinent. Elle voudrait relire tout de suite le roman à la lumière des explications de son auteur. Elle a l’impression que beaucoup de choses lui ont échappé. Encore davantage quand une lectrice évoque une piste laissée ouverte. Elle-même l’a à peine relevée.

Vient ensuite le moment de la clôture de l’échange, celui des dédicaces. Lou se lève, son exemplaire dans les mains, et s’approche timidement de la table. Les deux ou trois personnes qui la précèdent ont l’air de connaître l’écrivain. Les conversations vont bon train. Lou sent son cœur s’affoler, ses connexions neuronales se disperser en tous sens. Sous une apparence calme, c’est la panique à l’intérieur : Lou se demande ce qu’elle va bien pouvoir lui dire.

Quand vient son tour de tendre le livre à l’auteur, deux mots s’imposent dans la tête de Lou. Pour l’instant c’est Hervé Le Tellier qui parle. Il lui demande son prénom pour la dédicace, s’assure de l’orthographe. Elle le regarde écrire en silence et quand il lui rend le livre, elle dit simplement mais avec conviction : « Merci beaucoup » avant de céder la place à l’admiratrice suivante. Lou vole en direction de l’escalier.

Axelle : Alors, qu’est-ce qu’il a écrit ?

Lou : On verra plus tard. Dehors. Quelle heure il est ?

Nina : L’heure d’être partie. Dix-neuf heures trente. Enfin, vingt-cinq, j’avance un peu. Mais en gros on a une demi-heure pour traverser Paris.

Axelle : Ça risque d’être juste…

Nina : On tente, on verra bien.

Le trio quitte la mezzanine. Lou se retourne un instant sur l’attroupement autour de la table sans réussir à apercevoir une dernière fois l’écrivain.

Dehors, la place Clichy est entre chien et loup. Le trio s’engouffre bien vite dans le métro.

Nina : Ligne 13 puis la 12.

Axelle : Ah, c’est pas direct ? Ça me semble compromis pour le théâtre…

Nina : On avisera à l’arrivée. Si c’est trop tard pour la pièce, on ira dîner, voilà tout.

Lou tient fermement son sac et ne dit mot. Nina évalue mentalement le trajet : combien de minutes entre deux stations ? Une ? Deux ? Jusqu’à une minute trente, cela lui paraît jouable.

Nina : Quatre stations en dix minutes. Ça va le faire !

Axelle : Je ne l’aurais pas parié…

Lou : Excellent !

Station Notre Dame des champs, le trio se précipite vers la sortie.

Axelle : C’est quelle rue ?

Nina : Comme la station de métro, Notre Dame des Champ. Numéro 53.

Lou : Par là !

Axelle : Tu connais ?

Lou : Non, mais les personnes qui sont devant nous y vont peut-être.

Axelle n’est pas convaincue, Lou argumente.

Lou : C’est presque l’heure du spectacle, il y a des chances que les gens qui sortent du métro se rendent au théâtre, non ?

Nina : Bien vu, Sherlock !

Le trio arrive à l’entrée du Lucernaire, traverse la cohue qui se trouve là et se présente à la caisse. Nina demande s’il reste des places. La caissière répond par l’affirmative et lui demande si elle bénéficie d’une réduction. Nina répond que non.

 

LE TRIO — Episode 1

Axelle : Et maintenant, on va où ?

Nina : Ben, place Clichy.

Lou : Quoi, tout de suite ? On ne pourrait pas se poser un peu avant ?

Nina : On a une demi-heure de battement, alors soit on y va directement et on se pose dans un café là-bas, soit on se pose ici et on y va après.

Axelle : On pourrait y aller d’abord et se poser tranquillement là-bas.

Lou : On pourrait aussi se poser ici. J’ai soif. Pas vous ?

Axelle : Ouais… Si tu veux, ça m’est égal.

Nina : On n’a qu’à aller dans la brasserie de l’autre côté de la rue.

Lou : Oui !

Axelle : No problemo !

Le trio traverse la rue, entre dans la brasserie et s’installe à une table. Un serveur approche.

Nina : Je crois que je vais prendre un thé vert…

Axelle : Euh… Un jus de pomme…

Lou : Hmmm… Un chocolat !

Le serveur prend la commande, disparaît quelques secondes et revient sans plateau. Il explique qu’il ne peut pas servir de boissons chaudes. A cause de la manif. Ordre du patron.

Nina : Ah bon ? Mais c’est absurde.

Lou : Dix-sept heures trente, c’est largement l’heure du chocolat !

Le serveur est désolé, mais il ne peut servir que des boissons fraîches.

Le trio opte pour un jus de pomme. Le serveur retourne derrière le bar.

Axelle : Place Clichy, tu l’aurais eu ton chocolat…

Lou : Gnagnagna… N’empêche, pas de boissons chaudes à cause de la manif, c’est n’importe quoi cette histoire ! En plus il n’y avait pas grand monde.

Nina : Ça c’est sûr, on ne peut pas dire que la mobilisation a été forte…

Lou : C’est triste, mais en même temps, ça peut se comprendre.

Axelle : Une journée d’appel à manifester sans préavis de grève, c’est pas vraiment sérieux.

Lou : Le syndicalisme, c’est plus ce que c’était.

Le serveur a posé la commande sur la table, le trio remercie.

Nina : Je me demande combien on était…

Axelle : Pas suffisamment nombreux en tous cas.

Nina : On a quand même fait du bruit.

Lou : Tu parles ! De quoi se désolidariser, oui ! J’ai horreur des pétards !

Axelle : Faudra penser à prendre des bouchons d’oreilles, la prochaine fois.

Lou : Ah, moque-toi !

Axelle : Non, sérieusement. Ce ne sont pas des conneries. N’est-ce pas Nina ? Eh, tu écoutes ?

Nina : Ah non, désolée. J’ai un coup de pompe. Ça doit doit venir du fait d’être assise…

Lou : On va toujours à Clichy et ce soir au théâtre ?

Nina : Oui, oui, t’inquiète. C’est seulement un petit coup de mou. Un thé m’aurait requinquée, mais voilà, il n’y en a pas…

Axelle : Et à quoi tu rêvais à l’instant ?

Nina : A mon rêve de cette nuit, justement. Bastet avait un cigogneau dans la gueule. Je la vois arriver sur la terrasse. Le cigogneau a l’air mort. Je le lui fais lâcher, ou elle le lâche d’elle-même, je sais plus bien… Bref, je le tiens dans les mains pour voir dans quel état il est. C’est bizarre, parce qu’à ce moment-là, il est beaucoup plus gros que la minette et bien vivant. Il n’a même pas l’air blessé. Il me fixe de ses yeux noirs. Deux billes qui brillent. Et là, d’un coup le décor a des airs de Camargue.

Axelle : Quel drôle de rêve ! Je me demande ce qu’il pourrait vouloir dire…

Lou : Moi aussi, mais on y réfléchira plus tard. Il va falloir y aller maintenant.

Nina : Oh oui ! Tu as raison. Il est temps.

Lou : je paye et on y va.

Le règlement effectué, le trio rejoint la bouche de métro la plus proche. Lou frissonne.

Lou : Ça vient de moi, ou le temps s’est rafraichi ?

Axelle : L’air est frais. Mais c’est normal pour un mois d’octobre.

Nina : L’été indien est terminé cette fois.

Axelle : Certes, mais on ne va pas se plaindre. Parce que si le ciel est nuageux, il ne pleut pas, c’est déjà ça ! On prend quelle ligne ? C’est direct ?

Nina consulte le plan du métro.

Nina : On prend la une jusqu’à Nation, puis la deux nous emmène place Clichy.

Axelle : Une, deux, une, deux… Au fait Lou, tu as bien le roman pour la dédicace ?

Lou : Evidemment que je l’ai !

Lou ouvre son sac, en extrait juste de quoi montrer un bout de la couverture sur lequel le nom de l’auteur se détache en lettres rouges et le range aussitôt.

Le trio monte dans le métro de la ligne une. Puis dans celui de la ligne deux. Assise sur une banquette, Nina est retournée dans sa rêverie. Lou compte scrupuleusement les stations. Axelle observe les autres voyageurs à la dérobée. Elle se dit qu’une rame de métro est un bon endroit pour dresser le portrait d’inconnus, imaginer leur vie…

Place Clichy, le trio rejoint la sortie. Lou s’inquiète :

Lou : Et elle se trouve où la librairie ?

Nina : Juste là, en haut des marches. Lève la tête !

Axelle : Cool ! On ne peut pas faire plus près. Oh, il y a une affiche sur la vitrine qui annonce l’événement !

Lou : Je me demande s’il va y avoir beaucoup de monde…

Nina : on va bien voir.

Douche cérébrale (6)

Samedi 29 octobre

Ouh, je dors ! Je passerais bien la journée à la maison avec les chats, avec Yogeeti qui est de retour, yeah ! Mais faut que j’aille bosser. Ben oui. Bon. Yogeeti est là, enfin là et bien là. Après un saut de dix mètres ! Quand l’élagueur monté sur l’arbre, a avancé sur la branche pour l’attraper, il a sauté. Poum. Dans le champ. Et course jusqu’à la maison. Précipitation sur la gamelle. Ça a drôlement faim un chat qui est resté coincé cinq jours dans un arbre. Apparemment, il n’a rien de cassé. Je crois l’avoir aperçu tout à l’heure mais il est retourné se poser dans un coin tranquille à l’abri de Myrtille toujours aussi vive et toujours aussi chenille. Ah la la quelle aventure !

Trois heures dix-sept, faut que j’avance.

Quand j’y pense, ça lui a fait un sacré vol plané. Je me demande si je dois l’emmener à la clinique vétérinaire… 

L’heure tourne, je me dis que je dois me dépêcher à remplir mes trois pages, mais là, y a pas grand chose qui me vient, pour ne pas dire rien.

Je me revois hier rappeler les pompiers et raccrocher au nez du pompier qui me confirme qu’ils ne se déplacent pas pour un chat. Oh, comme j’étais en colère ! Je me revois appeler la société d’élagage. Je revois l’élagueur observer l’arbre et finir par me dire qu’il allait envoyer deux jeunes après le chantier. Je me revois dans la cuisine à bout, en larmes, me sentant complètement démunie et perdue,  accueillir ces émotions pour les transmuter. Ouh ! Ouf ! Ce matin je me sens beaucoup mieux. Soulagée bien évidemment. Un peu inquiète pour Yogeeti. Je voudrais être sûre qu’il n’ait pas d’hémorragie interne ou autre séquelle de son saut de dix mètres. Mais s’il a de l’appétit c’est que ça va, non ? Je vais surveiller ses selles, vérifier qu’elles ne sont pas noires de sang. 

Trois heures trente-trois. J’ai la chanson du Voltigeur version l’Orage dans la tête. Oh, me voilà à la moitié du cahier ! Demain j’entame la deuxième moitié. Demain, on passe à l’horaire d’hiver. Je me lève une heure plus tard. Chouette ! Cet après-midi sieste et ce soir je me couche de bonne heure. Je me mettrai à jour lundi. J’ai de quoi manger, c’est le principal. Le ménage peut attendre. Voilà. Et ensuite ? Je ne sais pas. Une demi-page de je ne sais pas quoi écrire ? Je me sens soulagée et c’est bien agréable. Voilà, c’est tout. Va falloir que j’aille me préparer incessamment sous peu. C’est fou ce que ça fait du bien de se sentir détendue. Ah la la, mon Yogeeti ! J’espère que tout va bien. Que tu n’as pas besoin d’une visite chez le vétérinaire. Dans l’absolu faudrait que je l’emmène. Pour me rassurer. Pour vérifier que tout va bien. Mais je n’ai pas trop envie de l’emmener. Je n’ai jamais eu envie et je ne l’ai jamais emmené d’ailleurs. Je me suis mis en tête qu’il était peut-être pucé et que quelqu’un voudrait le récupérer. Quelqu’un de pas forcément bien intentionné. Quelqu’un qu’il a fuit. Bref, pour l’heure (ça va, je ne suis pas encore en retard…) je préfère ne pas le stresser. Ça va aller Yogeeti, je te laisse te reposer. Te remettre de tes émotions. Voilà. Oh mais j’y pense, on a laissé l’assiette dans l’arbre !

 

FIN

Yogeeti

[Cinq jours que Yogeeti est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. Son humaine, Estelle, a cherché différentes solutions pour faire redescendre son chat, sans succès jusqu’à présent, même avec l’aide de ses voisins, de son frère ou d’un ami : il reste perché et Estelle est de plus en plus abattue. De retour au pied de l’arbre, après un poste matinal électrique, elle fait appel à une société d’élagage. Deux apprentis élagueurs vont passer en fin d’après-midi après leur chantier.]

Quand les deux jeunes gens se présentent au portail, Estelle les attend de pieds fermes avec la cage de transport. Elle leur explique comme à leur employeur que le portail est fermé à clé, et comme leur employeur, ils passent par dessus. Ils cherchent le chat des yeux et une fois qu’ils l’ont repéré, l’un des deux commence à s’harnacher. Estelle suit les préparatifs sans rien dire. Dans le champ de l’autre côté de la clôture, monsieur Séville est venu assister à la scène. Estelle donne la boîte de transport au jeune homme prêt à grimper. Son comparse surveille Yogeeti.

Estelle retient son souffle. sous le regard attentif de son collègue, le jeune élagueur est monté à l’échelle, il se tient maintenant debout sur la grosse branche à l’extrémité de laquelle se trouve Yogeeti. Il s’approche précautionneusement. Monsieur Séville intervient :

– La bâche Estelle ! Amène la bâche au cas où Yogeeti saute !

Il y a un poum et un cri de stupeur. Avant qu’Estelle ait eu le temps de réagir, Yogeeti a sauté dans le champ. Puis bien vite, il se met à courir en direction de sa maison, Estelle à sa suite. Elle lui ouvre la porte et le voit se ruer vers sa gamelle. Il a terriblement faim, mais il n’a pas l’air blessé. Elle lui remplit généreusement son assiette de pâtée et passe ses doigts dans son pelage pendant qu’il mange. Elle a l’impression de lui caresser les côtes.

– Comme tu es maigre !

L’envie est forte de rester là avec lui, mais elle se dit qu’elle ne peut pas abandonner les élagueurs et monsieur Séville dans la cour de la maison à vendre. Elle file les rejoindre et leur donne des nouvelles de  son chat.

– Ça a l’air d’aller, il mange. Il a sauté de quelle hauteur ?

– Oh, bien dix mètres.

– Dix mètres !

Estelle entend encore le bruit sourd de la réception de Yogeeti sur la terre labourée. Poum. Ça lui donne le frisson.

– On va vous donner un coup de main pour ranger l’échelle.

– Oh merci, c’est gentil. Je n’en reviens pas qu’il ait sauté.

Tandis que les deux jeunes élagueurs replient l’échelle, Estelle ramène la cage de transport et la bâche chez elle. Elle redonne quelques cuillerées de pâtée à Yogeeti,

– Eh vas-y doucement !

puis va chercher quatre billets dans son porte-feuille : deux de vingt et deux de cinquante — « voilà pour les étrennes » — , et retourne ensuite auprès des élagueurs, côté rue cette fois. Monsieur Séville a aussi fait le tour pour leur indiquer où rapporter la grande échelle avant de rentrer chez lui. Estelle tend les billets pliés dans sa main à l’élagueur qui est monté dans l’arbre en le remerciant une nouvelle fois d’être venu. Elle se défend de réfléchir au prix du saut de Yogeeti, l’important c’est qu’il soit de retour à la maison. Elle irait bien le retrouver tout de suite, mais elle a une dernière chose à faire avant : ramener la petite échelle à madame Guismo.

Ça ne lui prend que quelques minutes, le temps de s’excuser d’avoir gardé l’échelle aussi  longtemps et de partager sa joie d’avoir récupéré son chat. Elle dépose l’échelle là où elle l’avait prise le lundi précédent et saluant madame Guismo d’un large sourire, elle rentre enfin chez elle.

Yogeeti s’est installé sur le bureau, ventre en l’air. C’est la première fois qu’il adopte cette position.

– Alors Yogeeti, on est mieux à la maison, non ?

Estelle approche la main doucement, le caresse délicatement. Il se laisse faire.

– Ça va ? rien de cassé ? Pas d’hémorragie là-dedans ? On verra demain pour le vétérinaire. Je te laisse te reposer.

Estelle regarde son chat, soulagée, heureuse. Elle aurait presque envie de danser.

– Je vais peut-être prévenir le groupe de communication animale. Et Yoann aussi. Comme je suis heureuse que tu sois là à nouveau !

Un peu plus tard dans la soirée, alors qu’Estelle remonte de la cave où elle est allée ranger la boite de transport et la bâche, quelqu’un sonne à la porte.

– Ah madame Cottençon ! Merci pour votre échelle !

– Oh ce n’est rien. Comment va ton chat ?

– Bien. Il a beaucoup maigri mais il a l’air d’aller. Il a fait un saut de dix mètres !

– Oui, monsieur Séville m’a raconté. Je pourrais le voir ?

Estelle hésite :

– Il se repose, je ne sais où, mais je vais voir, entrez.

Myrtille traverse le couloir.

– Ah, c’est ce petit minou ?

– Ah non, elle c’est Myrtille, la petite dernière. Je reviens. Il m’a suivie à la cave tout à l’heure.

Estelle balaye la pièce du regard, cherche succinctement, dans le panier, sur le sofa, sans le trouver : « à peine retrouvé déjà reperdu » s’amuse-t-elle en remontant les escaliers.

– Je suis désolée madame Cottençon, mais il a dû se cacher quelque part pour se reposer tranquillement. Il en a besoin après cette aventure.

– Oh oui qu’il peut en avoir besoin ! Une semaine là haut ! C’est à peine croyable. Mais c’est qu’il est trop haut cet arbre. C’est interdit normalement des arbres de cette taille en lotissement. Quand on est arrivé, on nous avait dit qu’on ne pouvait pas avoir des arbres de plus de deux mètres. Et puis après… Personne ne dit rien. Pourtant c’est dangereux ! Il pourrait écraser une maison sil venait à tomber.

– A vrai dire jusqu’à présent, je ne m’en souciais pas de cet arbre. Bien sûr, il fait de l’ombre dans ma cour le matin vu où il est placé, mais ça ne me dérangeait pas plus que ça. Aujourd’hui, je le vois d’un autre œil ! Peut-être que les futurs nouveaux voisins le feront couper. C’est à espérer.

Estelle sourit. Madame Cottençon aussi.

– Bon, je ne te dérange pas plus longtemps. Bonne soirée.

– Merci. Bonne soirée madame Cottençon.

En refermant la porte, Estelle se souvient du bouleau qu’il y avait à la place du noisetier quand elle était adolescente. C’était un bel arbre. Haut. Très haut. Trop haut aux dires du voisinage. Son père avait fini par le couper. Estelle avait gardé une tranche du tronc.

Elle entend gratter à la porte de la cave. Yogeeti sort de sa cachette. Il vient se frotter contre les jambes de son humaine.

– Ah te voilà. Toujours aussi sauvage, toi ? Tu sais que tout le quartier s’est inquiété pour toi ? Oui, je sais que tu sais.

 

L’élagueur

[Cinq jours que Yogeeti est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. Son humaine, Estelle, a cherché différentes solutions pour faire redescendre son chat, sans succès jusqu’à présent, même avec l’aide de ses voisins, de son frère ou d’un ami : il reste perché et Estelle est de plus en plus abattue. Après un poste matinal électrique, elle retourne au pied de l’arbre.]

Estelle cherche Yogeeti des yeux, l’appelle, finit par l’apercevoir au milieu des branches : « Ah tu es là… » Il lui semble qu’il est moins haut que la veille. Elle voudrait pouvoir le rassurer, mais aurait autant besoin de l’être elle-même tellement elle se sent impuissante : cinq jours qu’elle lui promet de trouver une solution pour l’aider à descendre, cinq jours qu’elle se démène et pour quel résultat ? Yogeeti est toujours perché : « Je vais appeler la société d’élagage. »

Madame Séville est à l’affût dans sa cour. Elle interpelle Estelle qui traverse le champ : elle aussi s’inquiète du sort de Yogeeti.

– Faudrait rappeler les pompiers, non ?

– Mais madame Séville, ils ne se déplacent pas pour un chat dans un arbre. Ils me l’ont dit lundi.

– Peut-être, mais là ça fait une semaine quand même ! Ça vaudrait le coup de les rappeler. Ils sont équipés eux, ils ont tous ce qu’il faut ! L’échelle, la lance à eau…

Madame Séville n’a pas tort. Estelle se range à son avis. Elle sort son portable et compose le 18. L’échange est de même nature qu’en début de semaine.

– Comme vous l’a signifié mon collègue, on ne se déplace pas pour un chat…

Estelle ne le laisse pas terminer sa phrase.

– Eh bien, puisque je ne peux pas compter sur vous, au revoir.

Elle raccroche rageusement.

C’est super utile un camion avec une grande échelle dans un garage pense-t-elle avec rancœur. Surtout qu’ils ne viennent pas en fin d’année pour le calendrier ! Estelle est encore assez raisonnable pour savoir qu’il ne servirait à rien de leur hurler sa colère à la figure. Il n’empêche qu’elle imagine très bien la scène où elle refuserait de prendre un calendrier au prétexte qu’il n’y a pas de photo de chat.

Colère bouillonnante à l’intérieur, glaciale à l’extérieur, avec les yeux revolver… Estelle s’est longtemps demandé pourquoi foie et yeux étaient reliés en énergétique chinoise. Et puis un jour, elle a pris conscience qu’une colère non exprimée verbalement pouvait lui sortir par les yeux. Elle en fait une nouvelle fois l’expérience, ce vendredi après-midi, au milieu du champ. Elle ferme les yeux, prend plusieurs grandes respirations jusqu’à retrouver un semblant de calme, puis elle compose le numéro de Dauphinélagage.

Elle est plus déterminée que jamais et quand l’homme qu’elle a en bout de ligne commence à lui faire part des risques de chute ou de griffures, elle répond qu’elle n’a besoin que de matériel, une grande échelle sur laquelle elle montera elle-même. Il y a un temps de silence. Un sourire de l’élagueur… Il dit qu’il va venir voir. Estelle transmet l’information à madame Séville et rentre chez elle. Debout, au milieu de la cuisine, l’armure craque, le trop plein d’émotions retenues s’évacue en sanglots. Estelle se libère enfin de la tension nerveuse accumulée.

Quand son portable sonne une demi-heure plus tard, les larmes se sont taries depuis longtemps. Elle regarde par la porte-fenêtre du salon, mais ne voit aucun véhicule. L’élagueur s’est garé devant le 42. Elle lui dit qu’elle arrive. Estelle traverse sa cour, le champ, pénètre dans la propriété à vendre, fait le tour de la maison pour aller ouvrir le portail, mais a la mauvaise surprise de le trouver fermé à clé. Elle explique à l’élagueur qu’il avait été convenu la veille que le portail reste ouvert. Elle lui propose de faire le tour par chez elle. Il estime que ce n’est pas la peine, le portail n’est pas si haut, il va passer par dessus. Estelle le conduit à l’arrière de la maison et l’observe évaluer l’arbre en professionnel et en silence.

– Bien. Vous avez de quoi transporter le chat ?

– Une cage de transport pour les visites chez le vétérinaire.

– Je peux vous envoyer deux jeunes en fin de journée après le chantier. Ils devraient être là d’ici deux heures.

– Ah merci !

– Vous leur donnerez des étrennes…

– Oui, bien sûr, cela va de soi.. Par  contre, est-ce que vous pouvez me dire pour le montant, parce que je n’ai aucune idée de ce que peut représenter une somme correcte…

– Cent euros au moins. Si vous aviez fait appel aux services de la mairie, ça vous aurait coûté bien plus cher.

Estelle ne relève pas. Elle ne se doutait pas qu’il existait un service secours animaux en détresse à la mairie, peut-être que la voisine du 41 l’avait évoqué, elle ne sait plus, et peu importe, elle croyait, il n’y a pas si longtemps, pouvoir compter sur les pompiers. Elle remercie chaleureusement l’élagueur qui repart comme il est venu, tranquille. Elle, a retrouvé de l’énergie. Elle prend son sac pour aller à la banque retirer de quoi rémunérer les apprentis élagueurs. Elle se dit qu’elle a même le temps pour quelques courses. Elle dresse alors rapidement la liste de ce dont elle a besoin et descend au centre-ville. En route un doute l’assaille : cent euros, c’est pour les deux ou pour chacun ?

(A suivre…)

 

Clash

[Cinq jours que Yogeeti est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. Son humaine, Estelle, a cherché différentes solutions pour faire redescendre son chat, sans succès jusqu’à présent, même avec l’aide de ses voisins, de son frère ou d’un ami : il reste perché et Estelle est de plus en plus abattue. Ce vendredi matin s’annonce rude.]

Estelle arrive au péage d’humeur « va falloir que ça se passe sans anicroche » . Elle voudrait que l’heure de repartir arrive vite. Elle voudrait qu’il fasse jour et soleil. Mais ce matin encore, le temps reste gris et froid.

A neuf heures se présente l’agent de la société de nettoyage. Ce n’est pas l’agent habituel qui sait ce qu’il a à faire et le fait efficacement, passant l’aspirateur ici, le chiffon là. Ce matin il s’agit d’un remplaçant qui attend les consignes. Estelle, naturellement guère loquace, l’est encore moins, l’esprit embrouillé. Elle s’en tient à des généralités : la cabine et les voies, sans plus de précisions. Elle estime que ce n’est pas son rôle de jouer les donneuses d’ordres. Elle ne comprend pas pourquoi son supérieur hiérarchique ou son collègue  n’ont pas expliqué au nouveau le travail à effectuer. Le jeune homme hésite mais face à la fermeture de son interlocutrice, il se résout à aller remplir son seau d’eau pour passer la serpillère puis sort pour disparaître sur les voies. Estelle ne le reverra pas. Elle note sa venue sur le journal de bord.

La matinée est  bien entamée quand un homme se présente à pieds à la fenêtre de la cabine, un billet de cent euros dans la main. Il a engagé sa voiture dans la voie automatique la plus proche et voudrait de la monnaie pour régler son péage. Un circuit neuronal contrarié s’active sous le crâne d’Estelle : « Non, mais quelle idée de vouloir payer avec un billet d’un montant aussi disproportionné par rapport au tarif du péage ! Eh ! On n’est pas la banque ! Dix comme ça dans la journée et il n’y a plus de monnaie dans le coffre ! » Elle demande à l’automobiliste s’il n’a pas un autre moyen de paiement. Il n’en a pas. Elle lui dit alors de retourner à son véhicule et d’appuyer sur le bouton SOS pour qu’on lui établisse une reconnaissance de dette. Il aura dix jours pour régulariser soit par carte sur internet, soit par chèque par courrier. L’automobiliste s’exécute en pestant. Estelle n’a pas le temps de prendre l’appel, la ligne s’est effacée au moment où elle a cliqué. Elle fait la moue, a un haussement d’épaules : que l’assistant télé-expoitation en poste se charge d’établir le document de paiement différé ! Voilà tout.  Mais la sonnerie du téléphone retentit. Son collègue lui demande si elle ne peut pas faire la monnaie de cent euros. Elle lui répond que non, arguant du fait qu’elle est en attente d’un échange monnaie avec la banque. Silence. Il a l’air surpris et l’échange se conclut sur un : « ah bon, d’accord. » Estelle a la sensation désagréable que son mode entêtement n’est sans doute pas le plus approprié, mais au diable les scrupules : d’une, on ne se présente pas sur un péage avec un billet de cent euros, de deux, son collègue n’avait qu’à pas prendre l’appel.

Elle croit l’incident clos, mais l’automobiliste se présente à nouveau à sa fenêtre, furieux cette fois. Elle ne comprend pas.

– Mon collègue ne s’est pas occupé de vous ?

– Non ! Dix minutes que j’attends ! C’est inadmissible !

La colère de l’automobiliste nourrit la rage d’Estelle :

– Vous voulez de la monnaie ? Eh bien vous allez en avoir !

Elle saisit le billet, va chercher de quoi l’échanger dans le coffre calculant rapidement quelle somme maximale il lui est est possible de rendre en pièces sans gêner le roulement et revient avec soixante quinze euros en pièces de un et deux euros pour vingt-cinq euros en billets :

– Voilà ! C’est tout ce que j’ai !

L’homme retourne à sa voiture en continuant de crier que c’est inadmissible, Estelle referme la fenêtre, fulminant tout autant que lui : « Ah bon, d’accord. » Tu parles !

Estelle est soulagée de voir arriver ses collègues de l’après-midi. L’un après l’autre, ils lui demandent des nouvelles de son chat. L’un après l’autre, ils sont surpris d’apprendre qu’il est toujours perché :

– Ça commence à faire long…

– Je vais faire appel à une société d’élagage. Je ne vois plus que ça.

Estelle ne prendra pas de café aujourd’hui. Elle a trop hâte de rentrer. Sur la route du retour, le soleil semble sortir timidement des nuages, Estelle se demande si elle prend le temps d’une petite sieste. Elle se sent tellement fatiguée… Les miaulements de Yogeeti qu’elle entend dès qu’elle ouvre la portière de la voiture lui font renoncer à se reposer. Le temps de poser ses affaires de travail et de se changer et la voilà au pied de l’arbre.

 

Douche cérébrale (5)

Vendredi 28 octobre

J’ai décalé le réveil d’un quart d’heure mais ce n’est pas suffisant. Evidemment. J’ai sommeil. Grandement sommeil. Ah la la. Je ne vais pas tenir longtemps à ce rythme. Yogeeti, faut que tu descendes maintenant. Hier soir à l’atelier, Marie-Pierre nous a dit qu’on possède les outils pour répondre aux événements de la vie. Que la vie nous présente les expériences quand on a les outils pour les vivre. Ok. Je veux bien. Mais là, ce matin, je me sens complètement HS. Peut-être qu’il est temps que je lâche. Que je laisse faire.

Laisser faire ?

Le temps ? Yogeeti va finir par redescendre tout seul ? Je ne sais pas. J’ai un gros doute. Et là, je n’en peux plus. C’est peut-être le boulot que je dois lâcher aussi. Lâcher le boulot ? J’ai reçu un courriel hier m’annonçant un rendez-vous mardi 8 novembre, pour un entretien pour le poste en deux-huit auquel j’ai postulé (ah un poste à tour fixe !). Il y est aussi précisé que je vais recevoir un autre message pour un test de personnalité à faire avant le premier novembre je crois… Compte-tenu de mon emploi du temps, de mes horaires, ça va être chaud. Je ne vais pas être fraîche. Je me demande si ça ne vaudrait pas le coup que je signale que je suis dans un cycle de quarante-quatre heures et que j’ai besoin de repos pour avoir les idées claires pour répondre au mieux à un test de personnalité. Bref, d’une manière ou d’une autre, faut que je le signale. Oh la la, cinq heures presque quarante, faut que j’avance ! C’est quoi cette manière de voir ? Faut que ci, faut que ça ? Et puis fuck !

Merdum ! Y a Walter qui tourne en rond. Qu’est-ce que tu veux encore chat ? Sortir ? Sortir, oui. Et Yogeeti qui miaule en haut de l’arbre…

Hier, je me disais que si quelqu’un venait avec une échelle de vingt mètre, je serais prête à y monter pour aller le chercher. Ce matin, je m’en sens nettement moins capable. Yogeeti faut que tu descendes maintenant !

Je ne sais plus quoi écrire.

Qu’est-ce que je pourrais bien écrire ?

Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je ne sais toujours pas. Aucune idée. Rien. J’ai besoin de me reposer. 

Les voisins aussi s’inquiètent pour Yogeeti. J’ai l’impression d’être dans une version adaptée de « Chacun cherche son chat » de Klapisch. (Et si je regardais le film ? A l’occasion.) Là, c’est « chacun cherche à faire descendre son chat » . Et Yogeeti reste bloqué là-haut. Je me dis qu’il lui faut… qu’il a besoin de calme pour descendre, que toute cette agitation autour de lui l’inquiète au lieu de le rassurer. Mais la nuit, il n’y a personne. Tout est calme. Il pourrait descendre alors. Mais non.

Tu as peur de quelque chose Yogeeti ?

Je me suis dit que je pourrais aller me poser sous l’arbre le temps nécessaire pour le rassurer. Passer la nuit dehors. Une idée. Je n’en ai pas le courage ce matin. J’imagine toutes sortes de scénarios et Yogeeti reste dans l’arbre. Purée, Yogeeti ! Descend maintenant ! Je suis presque au bout du rouleau. Je n’ai plus, je ne ressens plus l’énergie de faire quoi que ce soit. Je voudrais seulement dormir. Me reposer. Et que Yogeeti soit avec moi à la maison. sur l’oreiller, à côté de moi. Voilà. C’est ça que je voudrais. Dormir. Yogeeti sur l’oreiller à côté de moi. C’est simple, non ?

 

(A suivre…)