Le mot du jour : rationnel

Ce matin, après le petit-déjeuner, j’ai feuilleté le Télérama de la semaine à venir. Page 13, un article intitulé Contagieuse, la bêtise ? raconte les stigmatisations dont sont victimes les personnes d’origine asiatique en France dans le contexte de l’épidémie du coronavirus (qui est, de fait, surtout une épidémie de peur orchestrée par les médias dominants comme l’explique Jean-Jacques Crèvecœur dans sa Conversation du lundi n°26, à écouter sur sa chaîne privée et gratuite). J’ai été interpellée par ce passage : « On dit de notre monde, guidé par la technologie et les échanges mondialisés, qu’il est rationnel ? Il manifeste l’inverse. » Je ne suis pas d’accord avec la journaliste, Valérie Lehoux. Pour moi, ce n’est pas l’inverse que manifeste notre monde mais bel et bien ce à quoi abouti le rationnel : un manque de sens des réalités. Et je vois derrière ce monde rationnel une volonté folle d’instrumentaliser le vivant, rationnel ne voulant pas dire raisonnable, loin de là, mais pouvant devenir synonyme d’insensé : car si, à titre d’exemple, donner des protéines à des herbivores peut être considéré comme un calcul rationnel, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une pensée insensée.

Si étymologiquement rationnel est emprunté au latin impérial rationalis signifiant « doué de raison » , « où l’on emploie la raison » , et « est fondé sur la raison » , lui-même issu du latin classique ratio qui a donné raison et ration, l’adjectif n’a pas le même sens que raisonnable, ne serait-ce que parce qu’il n’existe pas de synonymes parfaits. Le fait qu’il y ait deux mots témoigne d’une nuance sémantique.

Le Robert Historique définit ce qui est rationnel comme ce qui relève de la raison par opposition à ce qui relève de l’expérience, et une personne rationnelle comme une personne qui raisonne logiquement. Encore faut-il savoir sur quelle logique elle s’appuie — Le fascisme a une structure logique, idem pour une secte. Autre remarque : encore faut-il ne pas faire abstraction de la réalité de l’expérience. Un exemple : du point de vue de la rationalité économico-scientifique les ondes électromagnétiques sont inoffensives et pourtant, dans les faits, on constate que des humains et des espèces animales sont affectées d’électro-hypersensibilité.

Rationnel a à voir avec le sens « compte, calcul » de ratio en latin alors que ce sens a disparu du substantif raison au début de XVIIe siècle m’informe le Robert Historique. Du coup, je me demande comment rationnel peut-être l’adjectif de raison à côté de raisonnable

Raisonnable qualifie une personne qui se conduit avec mesure et de manière réfléchie, modérée. J’en infère que raisonnable a à voir avec la pensée plutôt que le calcul. Une pensée qui va de paire avec le langage — celui qui s’articule en mots, pas l’outil mathématique — et donc construit, donne du sens.

De mon point de vue, le monde auquel s’applique rationnel aujourd’hui est un monde automatisé qui fait abstraction des sens et l’économie du sens, soit un monde qui manque singulièrement de vie et de cœur. N’est-ce pas Blaise ?

pensees-blaise-pascal  « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. »

Blaise Pascal (1623-1662)

J’irais même jusqu’à dire que ce monde rationnel manque d’humanité.

 

Le mot du jour : cabane

Mercredi, jour dit des enfants, j’ai assisté au montage, démontage, puis remontage, redémontage d’une cabane aux abords du rond-point du péage de L’Isle d’Abeau. Ce sont les gendarmes qui sont intervenus une première fois auprès de l’équipe de Gilets Jaunes bâtisseurs, puis ce fut le tour de policiers à la nuit tombée. Echanges cordiaux, vu de loin. « On ne construit pas sur un chemin » a peut-être été le message des premiers. « Il est interdit de construire sur un terrain privé » a pu être l’injonction des seconds. En tous cas, quel triste spectacle que celui du démontage d’une cabane. Pincement au cœur, peine de mon enfant intérieur. Parce qu’il y a effectivement une joie enfantine à voir monter une cabane de palettes et de planches. Ça rappelle l’enfance, qu’on les ait construites dans les bois, ou dans les arbres, ou simplement à la maison en disposant un drap sur plusieurs chaises.

Pour autant, mon Robert Historique ne mentionne pas cet aspect dans sa définition du mot, bien qu’il parle des « emplois spéciaux selon les utilisations de l’objet » . Cabane qui « désigne une petite construction rudimentaire » « est emprunté (1387) au provençal cabana “chaumière, petite maison” (1253), lui-même issu du bas latin capanna. » De cabane à cabine, il n’y a qu’une voyelle qui diffère, et cinq mots les séparent dans mon dictionnaire qui souligne que les deux mots sont étroitement liés par leurs significations, mais pas au niveau étymologique : l’origine de cabine reste obscure. Cela dit, compte tenu du lieu, je me demande si les Gilets Jaunes du rond-point du péage de L’Isle d’Abeau ne pourraient pas bénéficier d’une cabine de péage, certes plus étroite et moins accueillante qu’une cabane… En tous cas, j’imagine très bien une cabine au milieu du rond-point comme vestige d’une époque révolue et pourtant pas si lointaine. Certes, il faut reconnaître qu’elles ne sont pas spécialement esthétiques les cabines de péage…

Bref, trêve de bavardage, revenons-en à la cabane et son univers.

Qu’il s’agisse de celle du pêcheur de Francis Cabrel (1994),

« Viens faire toi-même le mélange des couleurs
Sur les murs de la cabane du pêcheur »

celle au Canada de Line Renaud (1947)

« Ma cabane au Canada
Est blottie au fond des bois
On y voit des écureuils
Sur le seuil
Si la porte n’a pas de clé
C’est qu’il n’y a rien à voler
Sous le toit de ma cabane au Canada »

comme celle en bois de Sophie Forte (2005)

« J’ai une cabane en bois
Au fond du jardin
Elle est tout de guingois
Elle n’a l’air de rien
C’est mon royaume à moi
Quand j’ai un chagrin
Là-bas je suis le roi
Plus rien ne m’atteint. »

une cabane a valeur de refuge. C’est le royaume imaginaire hérité de l’enfance ouvert à tous les possibles à conserver précieusement et convoquer pour se ressourcer. C’est un espace où s’exprime la liberté d’être à cultiver.

 

Démunie

Ce matin, je me suis réveillée au sortir d’un rêve qui m’a laissé la sensation d’être démunie. Pas très agréable comme sensation, mais, cela dit, moins désagréable que le sentiment d’impuissance. Démunie, ça veut dire, pour moi, que je ne me sens pas à la hauteur, que je manque de confiance en moi, mais qu’il suffirait que je lâche prise, que je me laisse porter par le mouvement de la vie.

Je me demande ce qu’en dit le dictionnaire… Alors j’ouvre le tome I de mon Robert Historique, puis le tome II :

Participe passé du verbe démunir, antonyme préfixé de munir issu du latin munire, terme technique du bâtiment signifiant « faire un travail de maçonnerie, bâtir, fortifier » d’où, au figuré, « fortifier, protéger » . Le verbe latin est dérivé de moene, pluriel moenia, « murailles, enceinte, fortification » .

Si démunir est sorti d’usage, démuni reste usuel au sens de « dépourvu » , comme peut l’être la cigale, la bise venue…

Donc, démuni, mot de six lettres, trois consonnes, trois voyelles, trois syllabes avec lesquelles il est loisible de jouer.

Dé à coudre
Mu par la curiosité
Ni vu ni connu

Munie d’un dé à coudre, pour donner à boire à un petit oiseau…

Certes, pourquoi pas, mais encore ?

Munie d’un dé, je joue à un jeu de l’oie un peu particulier, depuis des années (une génération ou pas loin). Alea jacta est, le sort en est jeté : cinq, deux, trois, etc. je progresse d’une case à l’autre, me traçant un destin au fil des lancers, autant de fois que je le souhaite, autant de fois que je suis inspirée.

Il y a d’ailleurs bien longtemps que je n’ai pas écrit de nouvel épisode… Je me demande quand je vais m’y remettre… Je me demande où cette histoire va finir par m’emmener… Je me demande si elle aura une fin…

Mademoiselle

Je me demande bien pourquoi on me dit « mademoiselle » à l’interphone depuis hier… Oh, pas systématiquement, mais même une fois c’est surprenant.

Ça m’interpelle : ça fait des années qu’on ne m’apostrophe plus avec ce titre ;
Ça me questionne : ma voix aurait-elle rajeunie pendant ma semaine de repos ou bien ?
Ça dérange mon besoin de traitement égalitaire : il ne viendrait à l’idée de personne de dire mondamoiseau à un homme, alors pourquoi faudrait-il distinguer madame et mademoiselle ?

Je me souviens d’un article au sujet de ce terme, qualifié de désuet et sexiste, il y a quelques années dans le journal de Osez le féminisme. Je me souviens de la campagne de 2011 « Mademoiselle la case de trop » qui avait suivi (ou alors c’était à la même époque ?).

Je souviens avoir engagé des démarches auprès de mon employeur et de la banque pour effectuer la modification de civilité devant mon nom de naissance. Je me souviens du blocage de l’agent de La Caisse d’Epargne parce que pour être qualifiée de « Madame » il était nécessaire de cocher la case mariée, divorcée ou veuve… Je me souviens m’être dit que le codage informatique était patriarcal. Je me souviens que ma conseillère de BNP Paribas avait répondu à ma requête d’un clic.

Cela étant, au-delà des démarches administratives, je ne m’imagine pas reprendre chaque interlocuteur ou interlocutrice me gratifiant de ce vieux titre apparu au XVe siècle. D’autant moins dans le cadre du travail : les échanges au péage ne sont pas les plus appropriés pour un débat politique. Qui plus est, plusieurs aspects entrent en ligne de compte.

Avant d’être discriminatoire parce qu’il distingue les femmes célibataires des femmes mariées, alors que les hommes sont désignés par une civilité unique, Monsieur, quelle que soit leur situation maritale, Mademoiselle a été un titre donné aux femmes de haute condition. Cela dit, à y regarder de plus près dans les définitions de dictionnaire, il a toujours existé une distinction entre madame et mademoiselle, entre dame et demoiselle : la distinction maritale a fait suite à une distinction hiérarchique. Dame est en effet issu du latin domina « maîtresse de maison, épouse » , « amie » , « maîtresse » , « souveraine » , féminin de dominus dérivé de domus « maison » . La dame c’est celle qui domine, verbe issu de la même famille : dominari « être maître, commander, régner » . Ce statut est-il le plus enviable ?

Mademoiselle, c’est le titre d’un film de Philippe Lioret de 2001 avec une Sandrine Bonnaire lumineuse,

ainsi que le titre d’un film coréen, de Park Chan-wook, de 2016

Deux films qui révèlent des femmes libres.

Je me demande si c’est en lien avec le fait qu’il s’agit de Mademoiselle tout court, c’est-à-dire sans patronyme…

Le mot du jour : cuillère

C’est avec une grande joie et une pointe d’étonnement que j’ai découvert un courrier en provenance de Belgique dans ma boîte aux lettres hier. Je me suis dit que je faisais finalement des dix premiers « j’aime » de l’annonce de la parution de la treizième histoire de la Grande Brocante fondée sur le principe « une enveloppe = une histoire » . Sauf que le message sur Facebook date de quinze jours et qu’il évoquait une histoire de clou, alors que j’ai reçu, en avant première, une histoire de cuillère… Ah ! « La dernière sans troc » est-il « post-ité » . Ah ? Le petit mot m’a rappelé que j’ai toujours en tête de répondre à l’histoire de la cassette et à celle de la carte de tarot… En attendant, je me suis dit que je pourrais tout de suite me pencher sur le mot cuiller que j’associe à biscuit, au-delà de l’heure, d’été, du goûter… Et, oh ! Je découvre une merveille d’étymologie.

CUILLER, CUILLÈRE
[…] est issu du latin impérial impérial cochlearium « ustensile creux à manche » . Ce mot est dérivé de cochlear « mesure pour les liquides » , dérivé de cochlea « escargot » , « coquille d’escargot » emprunté au grec kokhlias, de kokhlê « coquillage » […].

Dictionnaire historique de la langue française
Le Robert

Cochlea qui a donné en français (1845) le nom de « la partie de l’oreille interne enroulée en spirale, contenant les terminaisons du nerf auditif » : cochlée.

Le Robert Historique fournit deux explications possibles à l’évolution du sens de la cuillère : sa forme qui évoque une coquille, ou sa fonction d’instrument servant à manger des escargots (dont les Romains étaient très friands). Là, le merveilleux cède la place à un haut-le-cœur. J’ai déjà évoqué ici mon affection pour les gastéropodes et je ne vous cacherai pas le soulagement que j’ai ressenti en retrouvant quelques spécimens dans la cour en début de semaine : je commençais à me demander où ils étaient passés depuis l’année dernière.

Version 2

Bref, il va sans dire que je préfère l’explication de la forme à celle de la fonction.

Je me demande s’il existe des cuillères à spirale… Voire des cuillères en spirale…
Une rapide recherche sur Internet m’apprend que oui : une cuillère à miel en spirale d’abord (pour éviter qu’il ne coule trop vite), mais aussi un ustensile à ressort souple et serré pour émulsionner sauces, mayonnaises et vinaigrettes. On n’arrête pas le progrès.