L’orage

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J’ai senti le changement dans l’air.
Il faut dire qu’il faisait lourd.
Trop lourd.

De bleu le ciel est devenu gris.
De plus en plus.
Il a fallu allumer.
Seize heures vingt.
Je n’avais pas encore fait la moitié de mon poste, seule, dans le petit péage.

Le vent s’est levé.
D’abord léger, rafraîchissant.
Puis froid. De plus en plus fort.
J’ai fermé la fenêtre.

Premiers grondements sourds.
Le ciel était maintenant noir, obstrué par un énorme nuage qui a gonflé jusqu’à camoufler les montagnes. Un éclair a traversé le ciel. Suivi de quelques secondes par des tambours.
La pluie s’est mise à tomber.
Fine.
Je me tenais barricadée dans ma cabine. Au sec. A l’abri. Jusqu’à l’arrivée d’un véhicule.

Ouvrir la fenêtre.
Balai d’essuie-glace.
Mon bras nu aspergé de gouttelettes.

— Bonjour monsieur.

— Ça a plu ici ?

— Ça commence juste. trente-trois francs, s’il vous plaît.

— Parce qu’à Lyon ça tombe des cordes !

— Ah, ben ça ne devrait pas tarder ici alors. Merci. Au revoir.

— Au revoir.

J’ai froid.
Je fais glisser la vitre. Un papillon blanc virevolte sous la lampe.
Le vent. Toujours plus violent. A déraciner une cabine !
Craquement dans le ciel. Je me cramponne à mon siège. Des phares face à moi. Ils luttent pour atteindre la sortie. Tant bien que mal, ils parviennent à ma hauteur.

— Bonjour !

— J’ai jamais vu ça ! Les gens s’arrêtent ! Sur l’autoroute, les gens s’arrêtent ! C’est dingue !

— Ah oui ?

— Il fait un vent ! Mais c’est de la folie ! Une vraie tempête ! Vous me ferez une note ?

— Et voilà. Au revoir.

Le vent s’engouffre par la fenêtre ouverte. Vite la refermer ! La vitre est fouettée par la pluie. Des gouttes font une course de glissade.

Une percée de bleu derrière moi. Serait-ce l’accalmie ? Pourtant devant c’est toujours le noir. Un noir intense. Menaçant. Boule d’énergie concentrée, prête à exploser.

Des phares à nouveau. Une voiture sur la plateforme.
Une cible idéale…

Elle est à la sortie du virage quand l’éclair magistral la frappe. Quel spectacle ! Quel embrasement magnifique ! Je n’ai jamais rien vu de pareil. Un flot de couleurs incandescentes illuminent l’obscurité. Des balles de feu fusent de toutes parts. Les flammes vont chatouiller un lampadaire.
Bruit de tôle carbonisée retombant sur l’asphalte.
Crépitement des combustibles…

Et bientôt il ne reste plus qu’une carcasse fumante sous le ciel éclairci.

Il faudrait peut-être que je prévienne quelqu’un.

— Allo, le poste de sécurité ?

Encore un matin

En attendant les vacances (que je prends en décalé, mais là ça commence à faire long…), j’ouvre le dossier « pages de péage » et vous présente un texte d’un temps que les moins de douze ans ne peuvent pas connaître (oui, il doit bien avoir une douzaine d’années ce texte), d’un temps où les usagers de l’autoroute (qui commençaient tout juste à devenir des clients) n’étaient pas encore surpris de voir du personnel au péage.

Il fait très frais ce matin. Ciel voilé. Mais où est le printemps ? Dans ma cabine de péage, je vois défiler des usagers qui se ressemblent. Echanges standards : « Bonjour, merci, au revoir ». « Avec une note », « sans reçu ». Aucune fantaisie. C’est lundi matin. Les gens sur le réseau autoroutier vont travailler. Tirage de gueule réglementaire. Comme je ne suis pas tellement d’humeur, je rends la pareille avec grève du au revoir en prime pour qui ne daigne pas me saluer.

Les postes se suivent et se ressemblent… C’est le début du mois, je n’encaisse pas de pièces, uniquement des gros billets. Et comment je rends la monnaie ? Difficile d’avoir le sourire. Je suis fatiguée. Il ne faut pas trop m’en demander. Allez circulez ! Et si je mettais un peu la radio pour me réveiller ? Je cherche France Inter.

On approche de l’heure de pointe matinale, le rythme s’accélère. C’est parti pour vingt bonnes minutes de folie. Passé huit heures, ça se calme relativement, sauf qu’une voiture vient littéralement se jeter sous ma barrière aval. Une main secoue un boîtier gris par la fenêtre. Je clame : « c’est à côté la voie télébadge ». Marche arrière toute, je n’ai même pas vu la tête du conducteur. Et dire qu’un jour tout sera automatisé… Bientôt les poids lourds auront, eux aussi, des badges. Combien de barrières vont être défoncées ? Un jour, il n’y aura même plus de barrières, les véhicules seront directement détectés par satellite. Le métier de péager est en voie de disparition.

Téléphone-moi ah, ah ! Appelle-moi et dis-moi ah… Depuis combien de temps ai-je cet air dans la tête ? Depuis la pub à la radio. Tiens, c’est l’heure de la chronique de Bernard Guetta. De quoi parle-t-il ? Je ne saurais le dire. J’ai seulement reconnu sa voix, mais je ne capte pas le contenu. La radio n’est qu’un accompagnement sonore.

Neuf heures dix. La plateforme est étonnamment vide pour quelques poignées de secondes. Le temps est suspendu, mais pas pour longtemps. Surgissent à nouveau voitures et gros bahuts.

Le compteur tourne et, de manière éphémère, affiche un palindrome. Est-ce que je fais un vœu ?

J’ai une envie irrésistible de commettre un meurtre de stylo. Ce ne serait pas une grande perte, vu qu’il agonise déjà. L’encre coule de plus en plus mal, m’obligeant à faire régulièrement des gribouillis. C’est atroce. Un crime parfait en quinze milles signes, pour un concours ? Ça va être dur. Surtout si je dois me servir de lui : la victime utilisée comme instrument de narration ! Ça pourrait commencer par la fin : le moment où l’assassin efface les dernières traces sur ses doigts… En attendant, je dois me frotter l’index pour tenter de faire disparaître les points bleus que je ne manque pas de me tatouer à chaque recapuchonnage. Suffit l’encre qui bave ! Et si je le suicidais en le laissant, malencontreusement, tomber sous des roues ? Scratch ! Pour l’instant c’est une jante qui vient râper contre le rebord de la cabine. Bien consciente que je vais en avoir besoin jusqu’à la fin de mon poste, je décide d’octroyer un sursis à mon stylo.

Je voudrais bien comprendre ce qui attire la majorité des véhicules dans ma voie. On est deux pourtant, mais j’ai comme l’impression de faire beaucoup plus de passages que mon collègue. C’est dingue comme les voitures s’attirent ! Les conducteurs privilégient la voie de droite, sans lever les yeux. Ils ne voient pas les flèches vertes, allumées au-dessus de l’auvent, ils ne voient que leurs congénères et s’engouffrent les uns à la suite des autres. Je dis stop ! Croix rouge ! Je ferme. Il n’y aura plus qu’une file pour deux, trois minutes.

Avant de revenir dans ma cabine, je fais un crochet par la borne libre-service à cause d’une carte bleue illisible. Son propriétaire ne comprend pas pourquoi sa carte passe partout ailleurs sauf à ce péage. Je saisis les numéros sur le clavier et lui explique qu’il ferait mieux de passer en cabine : ça éviterait de bloquer une voie, parce que pendant que j’interviens, les véhicules, derrière, s’impatientent. En entendant un moteur ronfler, j’imagine faire d’une pierre deux coups : et si je plantais mon stylo dans un pneu ?

Le ciel toujours couvert camoufle le soleil. Je plisse les yeux, mais je ne baisserai pas le store. Je ne vais pas me cacher de quelques rayons qui filtrent à travers le voile nuageux.

Le trafic s’est calmé. Mais la fatigue en profite pour prendre le dessus. J’essaie d’activer mes neurones dans le sudoku du journal d’hier. Niveau facile, j’ai de la chance. Malgré tout ce n’est pas une réussite. Flûte ! J’ai écrasé un beau pâté dans une case. Fichu stylo !

Et voilà que j’ai du mal à rendre la monnaie. Je ne sais plus compter… Ça devient grave. Aïe ! Failli encaisser deux fois un véhicule ! Le monsieur de la Clio m’a pourtant prévenue qu’il payait aussi pour la Kangoo qui le suivait en me tendant neuf euros. J’ai fait le calcul dans ma tête : quatre quarante plus quatre quarante… Huit quatre-vingt. Je lui ai rendu ses vingt centimes. Mais quand le monsieur de la Kangoo m’a donné son ticket et sa carte bancaire, j’ai pris les deux machinalement. J’ai introduit le ticket dans la goulotte. Carte Bleue dans la main droite, prête à la passer dans le lecteur dès que le prix s’est affiché… Et puis, ouf, mon geste s’est suspendu dans un sursaut de lucidité. J’ai rendu sa carte au monsieur en lui disant que son trajet était déjà payé. C’était moins une.

On approche de midi. Un homme au volant d’un gros camion de travaux m’annonce que c’est la dernière de la matinée. Ah bon ? Parce qu’il est déjà passé ? Peut-être. Je ne m’en rappelle plus… Par contre, la dame dans la voiture derrière me rappelle quelqu’un. Je la connais, mais d’où ?

Il faudrait peut-être que je pense sérieusement à la pause casse-croûte. Oui parce qu’en confondant « Badinière » avec « Maladière », je viens d’envoyer un routier deux fois à gauche au lieu d’une fois à droite… Pourtant je le sais ! Et ce n’est pas la première fois… Il devrait s’en rendre compte assez rapidement. Mon collègue m’appelle. J’encaisse un dernier fourgon qui a déboulé comme un maboul et je vais manger.

Soleil d’un côté et nuage de l’autre. Ce n’est pas encore aujourd’hui qu’il fera grand beau.

Attention, passage d’un convoi exceptionnel : deux mastodontes s’engagent dans ma voie. Ils n’accrochent pas la cabine, mais je n’en mène pas large. Un accident pourrait si vite arriver. Je resserre imperceptiblement les doigts autour de mon stylo.

Le renfort de l’après-midi vient d’arriver. Dans un peu moins de quinze minutes, il prendra ma place. Je m’approche de la fin, mais le dernier quart d’heure semble toujours plus long que les autres et mon regard est irrésistiblement attiré par la pendule de l’écran. Je me demande si je serais capable d’écrire l’histoire du meurtre du stylo. Je n’arrive pas à concevoir de scénario entre deux véhicules. Pourtant, l’idée me plaît bien. A creuser, à tête reposée… Ça pourrait m’occuper lors d’un prochain poste de nuit, quand il n’y a presque plus de trafic, vers minuit, l’heure du crime…

Plus que quelques minutes. Un corbillard s’engage dans ma voie. Mine contrite de rigueur : c’est toujours triste de voir passer un corbillard. Le chauffeur en ligne — kit main libre — me demande de quoi écrire. Je lui tends mon stylo. Il me remercie, note quelque chose sur un bout de papier et s’en va, avec mon outil de travail. Eh ! Ce n’est pas encore l’heure de le conduire jusqu’à son ultime demeure ! On frappe à la porte de la cabine. Quelqu’un qui viendrait me présenter ses condoléances ? Euh, non, c’est le collègue qui me relève. Je ne suis pas mécontente de le voir. Je lui emprunte son Bic le temps de noter le compteur et je n’ai plus qu’à remballer mes affaires.