Quand la vie sourit

Hier matin, j’avais enfin rendez-vous chez la coiffeuse. Je dis enfin parce que l’idée d’aller me faire rafraîchir la coupe, et la tête, m’a traversé l’esprit il y a à peu près un mois, que je n’ai pas appelé dans la foulée et que le mois de mai a ensuite filé de pont en pont sans que je trouve une place dans mon emploi du temps pour caser un rendez-vous.
« Tu as un agenda de ministre » aurait dit une amie…
Alors que je ne travaille pas à temps plein.
D’ailleurs, je me demande comment je ferais si je travaillais à plein temps. Bref.

Hier matin, me voilà donc partie tranquillement, un peu en avance pour une fois, la journée est belle, je me sens bien, youpi. Tout serait parfait si ce n’est un petit bruit inhabituel qui fait tinter l’alarme dans mon cerveau (pas sur le tableau de bord et c’est bien dommage !). Ce n’est pas le moteur. Ni une fenêtre mal fermée qui vibre. Qu’est-ce donc ? Il me semble avoir déjà entendu un bruit ressemblant à celui-là, la dernière fois que j’ai utilisé la voiture, sans vraiment y prêter attention.
Je regarderai à l’arrivée…
Sauf qu’à l’arrivée, je n’y ai plus pensé.
La voiture ne me semble pas en déséquilibre. Je finis par me garer sur le bord de la route pour en faire le tour et constate ce que je craignais tout en en refusant l’idée : le pneu arrière droit est à plat. Aïe ! C’est fâcheux. Le temps que je change la roue, je passe à côté de mon rendez-vous. Qui plus est je n’ai jamais changé de roue. Il y a toujours eu quelqu’un pour le faire à ma place : le conducteur de la voiture qui me suivait et qui me faisait des appels de phares pour me faire garer, le mari d’un couple d’amis que je rejoignais sur un parking pour covoiturer. Si dans le premier cas, je savais que j’avais un pneu à plat (après avoir tapé un trottoir), dans le deuxième cas (dû à une pointe) je ne m’en étais pas rendu compte.

Il ne m’a pas paru envisageable de rouler sur trois pneus jusqu’au salon de coiffure. Par contre j’ai pensé au garage pas loin. Pour y accéder, il me suffit de prendre à droite au croisement où je suis stationnée au lieu de prendre à gauche. Et me voilà repartie, avec une pensée pour un vieux tube de Cookie Dingler : l’émancipation ne se juge pas au fait de savoir changer une roue. D’ailleurs, les paroles d’Une femme libérée ne décrivent pas franchement une femme libre. Pour l’émancipation il y a beaucoup mieux (j’aurais bien voulu partager la version des choraleuses, mais je ne la retrouve pas).

C’est avec soulagement que je me gare dans la cour du garage. En deux temps, trois mouvements, le garagiste remplace le pneu crevé par la roue de secours flambant neuve. Il me montre l’intérieur du pneu défectueux : de la poussière noire de gomme — il est irrécupérable — et un clou assassin. Ce n’est sans doute pas en roulant deux kilomètres que je l’ai autant usé de l’intérieur. C’est donc que j’aurais dû être alertée par le bruit entendu deux jours plus tôt, au lieu de quoi j’ai monté le son de la radio comme une autruche aurait mis la tête dans le sable. Mais plutôt que de m’en vouloir, pour une fois, je relativise : les pneus étaient de toutes façons en fin de vie, je savais devoir les changer au printemps. Là, à condition de trouver le modèle identique au pneu de la roue de secours (c’est-à-dire si j’ai de la chance, compte-tenu du fait que les modèles changent assez souvent pour favoriser la vente par paire), je n’aurai qu’un seul pneu à acheter.
Tandis que le garagiste passe commande, j’appelle la coiffeuse pour la prévenir de mon retard. Mon rendez-vous est décalé d’un quart d’heure et je dois repasser en fin d’après-midi au garage. Sur la route qui me conduit au salon de coiffure, je m’dis qu’il n’y pas de problèmes, qu’il n’y a que des solutions.

Je me présente quand même avec une pointe d’anxiété perturbatrice au salon (on ne se libère pas d’un claquement de doigt du jugement profondément ancré en soi) mais la coiffeuse a les mots pour me rassurer : mon retard lui a permis de finir tranquillement la coupe de la cliente précédente. Elle me parle ensuite d’un projet d’instaurer une journée zen, c’est-à-dire une journée où les rendez-vous se dérouleraient dans une ambiance particulièrement calme et les coupes seraient accompagnées de soins. Ça me plait bien. Dorénavant, je prendrai rendez-vous le jeudi.
Je ressors du salon la tête légère.

Et comme je suis sous de bons auspices, le garagiste a réussi à m’obtenir un pneu similaire à mon pneu neuf. Chouette, chouette, chouette !