Patchwork 25/30

Ce soir, je devais, enfin, je pensais, me mettre au lit de bonne heure, vu que, travaillant du matin, j’étais debout depuis trois heures vingt. Et puis j’ai allumé la télé, le temps de repasser deux pantalons. J’ai mis Fogiel en me disant que ce serait plus facile de couper une émission qu’un film. Mais voilà, il y avait Frédéric Michalak en invité ! Aïe, aïe, aïe ! Michalak ! Je n’ai pas pour habitude de jouer les midinettes enamourées, mais bon, là, je peux pas résister.

Il était là, discret, attendant sagement son tour qui est venu à la fin de l’émission. Un peu dans le rôle de la potiche, en somme…

Dans le reportage qui lui était consacré, il a été présenté comme « le Zidane du jeu à quinze » . Alors là, ça m’a fait vraiment drôle, parce que le Zidane du jeu à quinze, pour moi, il a sept ans et il s’appelle Thomas…

Petit Thom

Sept ans demain. L’âge de raison. L’âge d’être grand et de prendre des décisions. Le petit Thomas au fond de son lit ne dort pas. Son père lui a promis de l’inscrire dans club de son choix, mais il n’arrive pas à se décider. Rond ou ovale ? Il ne sais pas. Foot ou rugby ? Il hésite. Jeu au pied ou à la main ? Tête ou mêlée ? Lucarne ou drop ? Pénalty ou pénalité ? But ou essai ? Tout ce qu’il sait c’est qu’il veut jouer au ballon en chaussures à crampons. Traverser le terrain, mettre la défense adverse dans le vent et marquer. D’une frappe cadrée ? En aplatissant dans l’en-but ?

Comment choisir ? Qui rejoindre ? Alexandre qui ne jure que par l’ovale ou Pierre et Julien adeptes du ballon rond ? Julien dit qu’Alexandre aura bientôt des oreilles de choux. Alexandre, que le foot c’est que du cinéma.

Et puis il y a Amélie. La douce Amélie qui porte des rubans aux couleurs de l’équipe de rugby locale, les jours de matchs… Mais ce n’est pas une fille qui l’influencera. Oh ça non alors ! Cette décision lui appartient, à lui seul.

Sa première décision de grand.

Mais à minuit, au fond de son lit, il se sent encore petit, Thomas.

Il soupire.

Il voudrait bien dormir. Il en a assez de réfléchir. Il sera… il sera… footballeur voilà ! Et il marquera  des buts. Ouais, plein de buts !

Sa décision étant arrêtée, il ferme les yeux. Les rouvre. Les ferme à nouveau, cherchant les mots de sa mère qui savent si bien le bercer.

Au départ ce n’était qu’une patate informe
Rendue ovale ou ronde selon les hommes.
Les Onze l’ont arrondie sous leurs coups de pied,
Dans leurs mains serrée, les Quinze l’ont allongée…
Au départ ce n’était qu’une patate informe
Rendue ovale ou ronde selon les hommes…

Et demain c’est à toi de choisir bonhomme.

Je serai… Je serai… se répète petit Thom… qui finit par trouver le sommeil. Un sommeil agité où il se voit tour à tour, seul avec son ballon dans le rond central. Footballeur transformant un essai. Casqué, tenant un cuir ovale au milieu d’une surface de réparation. Assommé par un ballon rond. Poursuivi par un ballon ovale…

Au matin, il se réveille pourtant frais et dispos. Souriant. Heureux. Fier d’être grand. Sûr de son choix, il se précipite dans la cuisine où son père est en train de prendre son café.

« Papa, inscris-moi au rugby. Je veux être le Zidane du jeu à quinze ! »

Je préfère la lune et le chardon au ballon rond

Il y a d’abord eu la Marseillaise. Ah, un match de foot et dans le voisinage on soutient avec ferveur l’équipe de France. Bon. J’ai mis un CD et fermé la porte-fenêtre.

Quand je suis allée arroser les fleurs dehors, j’ai entendu des acclamations. Tiens, ils viennent de marquer. Relevant la tête, j’ai aperçu la lune dans le coucher de soleil. Spectacle autrement plus plaisant pour moi. Juste un sourire au-dessus des nuages roses. Je suis allée chercher mon appareil photo.

160707_Lune

Et puis voilà l’heure de me mettre au lit parce que je me levais tôt ce matin. Perfide, j’ai souhaité que la France perde le match pour espérer pouvoir m’endormir tranquillement. Mais ils ont gagné. Aux acclamations : « on est en finale, on est en finale, on est, on est, on est en finale ! » j’ai répondu : « et on s’en fout, et on s’en fout, et on s’en fout ! »

Après, il y a eu les klaxons. J’étais effondrée. Sérieusement, comment peut-on s’enflammer pour la victoire de l’équipe millionnaire de France dans le contexte politique actuel ? Alors que l’UEFA est exonérée d’impôts pour l’organisation de la compétition. Alors que le gouvernement passe en force sa loi travail qui ramène les salarié-es au XIXe siècle. Alors que l’idéologie néo-libérale gangrène l’hôpital, l’école et détruit les services publics. Alors qu’il y a à se demander si nous pouvons encore être considérés comme des citoyen-nes ou seulement comme des bêtes de somme.

Du pain (industriel), des jeux, c’est bien assez pour les gueux !

Ça sent la fin de civilisation, moi j’dis !

 Je m’emballe, je m’énerve, tout en sachant que ça ne sert à rien (et c’est encore plus énervant).

Respiration.

Bouddha… euh, non, Gandhi a dit : « sois le changement que tu veux voir dans le monde. »

Ok. Donc. D’abord : arrêter de juger. Déjà, je ne juge pas les herbes mauvaises. Je laisse pousser, par curiosité et pour admirer les fleurs. Cette année, j’ai laissé pousser un énorme chardon à côté du romarin. Hier, j’ai observé qu’il n’était plus tout vert, mais qu’une boule violette avait éclos. Oh ! Beauté de la nature ! Piqûre d’émerveillement, si je puis dire.

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Et pour en revenir aux voisins : ils peuvent mettre des drapeaux aux fenêtres si ça leur plaît, ils on le droit d’être contents de la victoire de l’équipe de France (juste, ne faites pas trop de bruit, je voudrais pouvoir dormir…).

Au sujet de la société… Je m’en sens de plus en plus déconnectée. J’ai fait un pas de côté.

Les choses sont telles qu’elles sont.

Déprimantes…

Mais non ! Pas que !
Il y a des faits et des conséquences. Comme le répète le vieux fermier chinois du XIXe siècle (dont Jean-Jacques Crèvecœur raconte l’histoire dans cette vidéo) : « est-ce bien, est-ce mal, je n’en sais rien, je ne connais pas la fin de l’histoire. »

Par contre je veux bien apporter y mon paragraphe à cette histoire.