Une échelle et des branches

[Yogeeti, le chat d’Estelle, est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. La jeune femme a bien tenté d’aller le chercher à l’aide d’une échelle, trop petite, elle a installé une bâche, cherché à imaginer d’autres solutions, sans succès : deux jours se sont passés et le chat reste toujours perché, malgré la pluie, malgré l’orage. Ce mercredi, Estelle a trouvé une grande échelle et avec l’aide de voisins, elle compte bien récupérer son chat. Monsieur Ollivier a proposé de passer par devant chez lui, au lieu de faire le tour par le champ derrière.]

Pendant que monsieur Ollivier et monsieur Séville portent l’échelle jusqu’au pied de l’arbre, Estelle court chercher le panier chez elle. Quand elle arrive dans la cour du 42, les deux hommes ont placé l’échelle contre le tronc et planté des tournevis aux pieds pour la maintenir. Une jeune femme est là. C’est la voisine du 41, celle qu’Estelle a aperçue regarder par sa fenêtre le lundi matin. Elle aussi s’inquiète pour le chat. Elle aussi a appelé les pompiers qui lui ont répondu qu’ils ne se déplaçaient pas. Elle vient voir ce qu’il en est et face à la mine fermée d’Estelle elle rentre rapidement chez elle.

Estelle, panier dans la main droite pose un pied sur le premier échelon. Monsieur Ollivier lui conseille de laisser le panier en bas et de grimper sans dans un premier temps :

– Tenez vous bien à l’échelle. Vous pourrez descendre chercher le panier si vous en avez besoin.

Estelle pose le panier et tandis que ses deux voisins tiennent chacun un pied de l’échelle, elle monte. Elle monte, elle monte. Un échelon après l’autre. De moins en mois rassurée, mais toujours portée par la volonté de sauver Yogeeti. Plus que quelques échelons. Estelle ne cherche pas à savoir à quelle hauteur elle est, elle ne regarde surtout pas en bas. Elle se concentre sur sa respiration, inspire et expire lentement et profondément. Elle a atteint le haut de l’échelle. il y a deux grosses branches qui partent de l’autre côté du tronc. Yogeeti est sur l’une d’elles, contre le tronc. Estelle tend le bras, touche son chat, caresse son poil mouillé. Elle lui parle doucement, l’attrape par la peau du cou, tente maladroitement de le soulever. Il reste accroché, griffes plantées dans l’écorce. Elle a peur de mal s’y prendre, de lui faire mal en le tirant trop fort, ou de le faire tomber, elle manque de force et d’assurance. Il lui faudrait pouvoir utiliser son autre bras. Il lui faudrait être de l’autre côté de l’arbre, face à la branche. Au pied de l’arbre, monsieur Séville l’encourage :

– Allez, tu l’as. Tire-le à toi !

– J’y arrive pas. Il reste accroché.

EStelle caresse à nouveau son chat, tente d’améliorer sa prise :

– Allez Yogeeti, viens. Laisse-toi faire. Tu as confiance en moi ?

Non. Pas franchement. Le miaulement de Yogeeti semble bien signifier le contraire. Estelle évalue la situation : il a raison, elle manque de stabilité, n’a pas l’appui nécessaire pour l’attraper en toute sécurité. Elle-même a plus peur que confiance. Si elle était de l’autre côté de l’arbre ce serait différent. Elle pourrait plaquer Yogeeti contre elle. A contre-cœur, Estelle lâche son chat qui grimpe aussitôt plus haut : « Non ! Yogeeti ! Où tu vas ? Reviens ! »

Estelle redescend dans un état second. Sans épiloguer sur le fait que son chat est monté de quelques mètres supplémentaires, elle propose à ses voisins de déplacer l’échelle de l’autre côté du tronc. Monsieur Ollivier fait remarquer qu’il y a beaucoup de branches et nettement moins de marge pour incliner assez l’échelle. Monsieur Séville, plus optimiste, estime que ça reste possible : « faut essayer » .

Les deux hommes déplacent l’échelle et Estelle entame l’escalade, nourrie d’un espoir renouvelé, tout en étant en même temps remuée par une plus grande appréhension : l’inclinaison plus raide impressionne le corps. Estelle respire et grimpe, la volonté plus forte que la sensation de vertige. Elle grimpe, respire, grimpe, respire, grimpe encore. Son cœur tape fort dans sa poitrine. « Allez, c’est la même échelle…. » Plus que trois échelons, mais Yogeeti est bien plus haut au-dessus d’elle. Il est inatteignable depuis l’échelle.

Estelle l’appelle. Il miaule mais ne bouge pas de son perchoir. Inutile d’insister. Alors Estelle redescend avec précautions. Elle remercie ses voisins pour l’aide qu’ils lui ont apportée. Ils replacent l’échelle du côté plus accessible et chacun rentre chez soi.

Assaillie par le doute, Estelle ne sait plus quoi faire. Malgré toute sa volonté, Yogeeti est toujours dans l’arbre et même perché encore plus haut. Il se prend pour un oiseau ou quoi ?

Estelle a rendez-vous avec une amie en ce début d’après-midi, mais au cœur des agitations d’un océan émotionnel, elle ne se sent pas du tout disposée à recevoir de la compagnie, fut-elle bonne. Elle préfère annuler. Dans son état, elle n’aspire qu’à rester seule : se taire et se terrer. Elle prévient son amie par texto, elle prévient aussi son frère que l’échelle des Cottençon est contre l’arbre. Elle se dit que le moment est venu de tenter une communication avec son chat.

(A suivre…)

Mercredi matin avec les voisins

[Yogeeti, le chat d’Estelle, est coincé en haut d’un arbre dans la cour d’une maison voisine à vendre. La jeune femme a tenté d’aller le chercher à l’aide d’une échelle, trop petite, a installé une bâche, sans succès : le chat reste toujours perché, malgré la pluie, malgré l’orage. N’ayant rien pu faire d’autre que d’imaginer de nouvelles solutions le deuxième jour, elle espère retrouver son chat le jour suivant.]

La pluie a fini de tomber mais le ciel demeure couvert et l’atmosphère humide. Peu importe les conditions météorologiques, Estelle est déterminée à aller chercher Yogeeti aujourd’hui. Les mots posés dans son cahier et le thé qu’elle a bu au petit-déjeuner lui ont redonné de l’énergie.

Estelle remonte le panier de la cave, le sangle d’une corde. C’est un panier en osier dans lequel Yogeeti va parfois dormir. Il y a une couverture bleue à l’intérieur. Estelle espère rassurer son chat avec ce panier et pouvoir le faire descendre en douceur. Coup d’œil à la pendule. Neuf heures vingt. Il est temps d’aller rendre visite à monsieur et madame Cottençon.

Estelle traverse la rue et frappe à la porte du 122 qui s’ouvre cette fois. Madame Cottençon portant un tablier écoute les explications de sa voisine qui a l’âge de sa fille, d’ailleurs elles allaient à l’école primaire ensemble.

– Ah, c’est ton chat qu’on entend ? Mais qu’est-ce qu’il est allé faire là-haut ?

Estelle aimerait bien le savoir… Elle bafouille un « je ne sais pas… » , ce n’est pas le moment d’argumenter. Elle vient seulement demander une grande échelle. Que possède effectivement madame Cottençon.

– Oui, j’en ai une dans le garage. Tu peux la prendre bien sûr. Par contre, je ne vais pas pouvoir t’aider à la transporter, j’ai mal à l’épaule.

Estelle propose de repasser plus tard dans la journée, avec Yoann. Madame Cottençon hésite.

– On sera parti…

– Mais elle est bien lourde cette échelle ?

– Viens voir.

Estelle suit sa voisine dans son garage. De l’autre côté de la rue, monsieur et madame Séville discutent de l’installation d’un volet roulant devant leur porte d’entrée. Aperçevant madame Cottençon en compagnie d’Estelle, ils viennent les saluer.

– Bonjour. Alors vous avez une grande échelle pour aller chercher le chat ?

– Oui, seulement je ne peux pas la porter à cause de mon épaule.

Madame Séville se tourne vers son mari :

– Dis, tu peux lui donner un coup de main, toi ?

– Oui bien sûr.

Monsieur Séville entre dans le garage et décroche l’échelle fixée au mur.

– On va passer par dessus le portail, ce sera plus simple.

Estelle fait oui de la tête. Madame Séville répond à la moue interrogative de madame Cottençon :

– Comme Marie-Christine et Jean-Paul ne sont plus là, on ne peut pas rentrer. C’est tout fermé.

– Ah… Bon, vous m’excusez quelques minutes j’ai des haricots sur le feu.

Et tandis que madame Cottençon disparait dans sa maison, madame Séville dit à Estelle avoir entendu son chat miauler la veille au soir.

– Oh la la, quelle tristesse ! Ça fait deux jours maintenant. Pauvre chat.

– Il miaule quand il m’entend rentrer, ou dès que j’ouvre la fenêtre.

– Ah oui, il reconnait la voiture ! C’est qu’ils sont malins. Tu sais que Walter vient nous voir dès qu’ils nous entend rentrer. Il vient chercher ses croquettes.

– Oh madame Séville, vous n’êtes pas obligée de lui en donner.

– Ah mais, j’y tiens. Je l’aime ton chat, tu sais.

Estelle le sait effectivement. Elle sourit, un peu gênée. Un peu forcé le sourire. Elle n’attend qu’une seule chose être dans la cour de la maison de Marie-Christine et Jean-Paul. Madame Cottençon réapparait et la petite troupe traverse la rue dans l’autre sens en direction de la maison 42. Estelle et monsieur Séville portent l’échelle, chacun à un bout. Madame Séville interpelle le compagnon de madame Martin occupé dans son garage ouvert.

– Dites, vous ne voudriez pas nous donner un coup de main ? Vous pourriez monter dans l’arbre.

– Oh la, non ! J’ai le vertige. Mais, vous avez prévenu Marie-Christine et Jean-Paul ? Parce qu’imaginez qu’ils passent et vous trouvent chez eux, ça ne va sûrement pas leur plaire. Vous connaissez le caractère de Marie-Christine…

Estelle acquiesce :

– Oui, bien sûr qu’il faut les prévenir. Je suis complètement d’accord, mais je ne sais pas où les joindre alors je reste focalisée sur le plus pressé, c’est-à-dire mon chat. Cela dit, si vous avez leur numéro, je les appelle.

– Oui, je peux vous le donner. Attendez…

Tandis que monsieur Ollivier fait défiler les numéros du répertoire de son smartphone, Estelle court chez elle chercher de quoi écrire.

– Voilà, je vous écoute.

Monsieur Ollivier tient son portable à bout de bras, plisse les yeux, il dicte deux numéros à Estelle. Elle s’isole dans l’entrée de sa maison et compose le premier. C’est une voix d’homme inconnu qui lui répond. Estelle balaye le doute qui lui traverse  l’esprit — qui cela pourrait être d’autre que Jean-Paul ? — se présente succinctement en tant que la voisine du lotissement et demande l’autorisation d’enjamber la clôture pour aller chercher son chat coincé dans l’arbre. La réponse de son interlocuteur fait comprendre à Estelle que son doute était fondé et qu’il y a erreur sur la personne.

– Quel arbre ? Ma mère habite effectivement le lotissement de Chaponay, au 43, mais il n’y a pas d’arbre dans sa cour.

– Au 43 ? Oh, pardon excusez-moi. Je me suis trompée de numéro. Pardon, désolée…

Et Estelle raccroche, confuse (la prochaine fois ça vaudrait le coup de demander qui est au bout du fil). Elle sort dire à son voisin qu’il ne lui a pas communiqué le bon numéro.

– C’est le fils de Marie-Rose qui m’a répondu…

– Ah…

Monsieur Ollivier cherche à nouveau dans son répertoire et lui donne un autre 06. Estelle s’isole à nouveau, laissant ses voisins papoter. Personne ne décroche, mais elle arrive sur le répondeur de Marie-Christine. Elle laisse un message et compose le deuxième numéro, celui de Jean-Paul, cette fois. Estelle se présente à son ancien voisin qu’elle connait sans le connaître, c’est-à-dire de vue seulement, sans avoir jamais vraiment échanger un mot avec lui, tout au long de ces années de voisinage — combien d’années au juste ? Elle ne saurait le dire. Par contre, aujourd’hui elle a quelque chose à lui dire, quelque chose d’important à lui demander. Elle lui dresse le tableau, lui demande l’autorisation de passer par dessus la clôture pour aller récupérer son chat. Ce à quoi il répond par le oui attendu. Estelle est soulagée. Elle le remercie et va transmettre son feu vert à ses voisins qui l’attendent dehors sans madame Cottençon retournée à ses fourneaux.

Monsieur Ollivier propose de passer par la petite barrière devant chez lui, au lieu de faire le tour par derrière.

(A suivre…)