Patchwork 23/30

Le troisième pas.
Celui du début du voyage.
Telle est la croyance ancestrale de l’arpenteur…
Il faut trois pas pour commencer à sortir de chez soi.

Et combien pour regagner la voiture ?  Sous la pluie encore ! Une petite pluie fine.

Je continue d’y croire. Même si je me dis que je suis complètement conne d’avoir garé ma voiture à l’entrée de la ville pour aller au théâtre en métro, parce que la ville en voiture, c’est galère. Un jour de grève… Faut être inconsciente ! Sauf que les métros fonctionnaient à l’aller, alors pourquoi pas au retour ? Parce qu’un service est assuré aux heures de pointe par exemple… Têtue, je m’étais dit qu’au pire, je prendrais un taxi. Euh, ça coûte combien de prendre un taxi ? Bah ! je verrai bien, une fois sur place, si le métro sans conducteur est, lui aussi, fermé. En attendant, il faut descendre jusque là-bas. A pieds. D’un pas décidé. Les pieds muets qui hurlent dans des chaussures encore trop neuves, toujours trop dures. Ces belles chaussures rouges… Comme le costume du guide pour la Turakie. Comme les caisses sur la scène du théâtre.

La tête au pays de l’arpenteur, je descends la butte, bifurque une première fois à gauche, une autre à droite, puis encore à gauche, croise des gens qui montent, des filles assises sur un pas de porte, un couple et un chien.

Tant que ça descend, tout va bien. Mais une fois en bas, par où la grande place ? Devrai-je prendre à droite ou à gauche ? En face, le fleuve. Aucun point de repère. Tel l’arpenteur en appui sur mon deuxième pied j’hésite. Mouvements de tête latéraux… Je décide de continuer à gauche. Regard en alerte qui tombe sur un panneau. Oui ! Je suis sur la bonne voie ! J’aurais presque envie de danser, mais mes pieds me rappellent à l’ordre : eh, oh ! Nous, on souffre ! Plus pour longtemps. Plus pour longtemps. Bientôt la place et ses taxis…

Je suis la rue courbe, croise un gars à la recherche d’une cigarette, quelques jeunes, des vieux aussi. Il n’est pas tard. La ville n’est pas encore endormie. On sort du restaurant, on va boire un verre, on discute, on rentre chez soi.

Voilà, j’y suis ! Ouf ! Je suis soulagée ! Plus que quelques mètres. Je m’arrête : direction parc à taxis ou bouche de métro ? Allez les pieds, un dernier effort. On tente le métro. Pour voir. On ne sait jamais. Je voudrais être sûre…

Ah, c’est ouvert ! Mais la bouche donne aussi accès à un parking et puis des gens remontent… Est-ce bien la peine de descendre ? Je me renseigne. La ligne D fonctionne ! OUI !!! Pour peu, je dévalerais les marches… Sur les mains peut-être ?

Regard à la pendule. J’ai marché trois-quarts d’heure. Vite passés, en fin de compte. Je serai bientôt à ma voiture, bientôt rentrée à la maison. Rentrée mais pas entièrement revenue. La voix du guide m’a ensorcelée :
« Les images précieuses sont celles qu’on ne comprend pas. »
Comme les rêves.

J’ai l’impression d’avoir vécu un rêve éveillée. Un de ces rêves qu’on ne sait pas raconter, mais qui laissent des impressions indélébiles. Ma rationalité déposée à la porte du théâtre, je me suis laissée transporter dans cet univers merveilleux, où les objets dévoilent leur image mystérieuse, où les comédiens animent des marionnettes, à moins que les marionnettes ne soient l’âme des comédiens…

Je n’oublierai pas mon voyage au pays des arpenteurs, la Turakie, ce pays à la verticalité de la géographie qui ne peut être représenté sur aucune carte. Et maintenant que j’en connais le chemin, je sais que je reviendrai.

[mai 2001]