Le mot du jour : vent

Il soufflait en rafale alors que j’étais encore au lit. Je n’avais aucune envie de sortir de sous la couette. L’entendre me donnait froid. Rien à voir avec le vent frais, vent du matin, vent qui souffle au sommet des grands pins… Oh non.

Je me souviens avoir respiré à pleins poumons le mistral à Marseille pour activer mon chauffage interne et ne plus ressentir le froid extérieur. Mais ce matin, je n’avais aucune envie d’aller me tenir droite en élargissant au maximum ma cage thoracique dans le vent, je suis restée blottie sous la couette jusqu’à ce que je n’en puisse plus d’entendre le chat miauler.

Il a fini par se taire (le vent, mais le chat aussi après que je lui ai donné à manger), puis s’est remis à siffler. De quoi déraciner un arbre, ou arracher une toiture, ou envoler une cabine de péage ! Ah ça non, il n’y en a plus ou presque. Bon, à vrai dire, là, j’exagère la force du vent du jour. Il souffle, il siffle, il promène les feuilles mortes,  fait voler les fourmis (ah non, ça c’est moi, quand j’en trouve une sur l’évier et que je la remets dehors). Il balade les nuages. Entre ciel couvert et apparition du soleil cet après-midi. Un peu comme mon humeur entre joie et impatience ; un peu comme ma température intérieure entre fraîcheur et coup de chaud, à trop brasser, non pas du vent mais des papiers, des tas de papiers : documents, courriers, journaux, magazines empilés, conservés jusque là je me demande bien pourquoi (enfin pour certains). Mais peut-être qu’une infusion de sauge me ferait du bien. Ou simplement respirer un bol d’air frais. Respirer en profondeur pour rétablir le calme intérieur, le souffle comme outil de rééquilibrage des pressions ressenties… Comme le vent, pour ne perdre le fil (ou comment transitionner jusqu’à le définition du dictionnaire).

Le vent est une masse d’air en mouvement dont la vitesse dépend des différences de pressions, produisant une force qui s’exerce des plus hautes (anticyclones) vers les plus basses […] Il tend à rétablir une égalité de pression.

Le Dictionnaire Culturel en langue française
Article VENT Denise le Dantec et Alain Ray

J’ai été étonnée de découvrir dans l’article que pas moins de six cent trente noms de vents avaient été répertoriés par Honorin Victoire dans sa Petite Encyclopédie des vents en France (2001). A noter que cette riche nomenclature semble quasi universelle dans ses principes et ses procédés comme le soulignent les auteurs.

Voilà pour la réalité physique, une toute petite partie de ce que représente le mot, qui est en lien avec la respiration, par le biais de la notion de souffle, mais pas seulement, et pas uniquement non plus en français. La citation va être un peu longue mais le premier paragraphe de l’article du Dictionnaire Culturel en langue française est à ce sujet très très intéressant.

L’évocation du vent correspond à une donnée naturelle universelle, mais les pensées et les langues des différents civilisations la reflètent de manière variable. En général, les lexiques doivent composer avec deux réalités ressenties : celle des mouvements e l’atmosphère ; celle de la respiration. En latin, ventus et spiritus, en grec anemos et pneuma, en chinois fèng et qi, en allemand Wind et Blasen.  Le rapport entre ces deux grandes notions, la première liée à celle d’ « air » […], la seconde à celle de « vie », ne s’exprime pas seulement par des interférences lexicales variables entre les idées de « vent » et de « souffle » ; des liaisons obligatoires dans le discours le manifestent aussi : en anglais, the wind blows, alors que blow, c’est le mouvement, le coup, non le souffle ; en français le vent souffle, en allemand der Wind blast, et ce qu’on appelle « instrument à vent » en français et en anglais y est dit Blaseninstrument « instrument à souffle » . Le caractère chinois fèng, à la différence de la racine indo-européenne *wē– (sanskrit vâyati, latin ventus), a pour étymologie les notions de soleil, d’expansion, et de mouvement. L’association vent et eau (fèng shui) caractérise le lieu, en géomancie : les circonstances météorologiques commandent le choix d’un emplacement pour abriter l’être humain. La diffusion superstitieuse de cette technique de Chine en Occident est notable au début du XXIe siècle. Le vent fait accéder à l’avenir : le devin était appelé « miroir des vents » . Quand à qi, « le souffle » , il renvoie à un concept essentiel de la vision chinoise de l’être vivant. Le caractère comporte la « clé » de l’air et du grain de céréale (association qu’on retrouve dans le sens du latin ventilare, « vanner » ). Mais le chinois qi a parcouru un chemin analogue, du concret à l’abstrait, à celui de anima ou de spiritus ; le qi est la partie subtile des êtres, la force vitale : la vie est une « condensation de souffle » (Zhuang Zi). Dans le taoïsme, qi est l’aspect dynamique du tao ou dao (qu’on traduit par « la voie » ), de nature cosmique. Un texte (cité par Isabelle Robinet dans Les Notions philosophiques, t. II, p. 2971) dit, dans la traduction française : « Il court, se propage, circule […] semblable à du vent sans être du vent, semblable à de l’eau sans être de l’eau. »

Le Dictionnaire Culturel en langue française
Article VENT Denise le Dantec et Alain Ray

Instant zen.

Avant le tourbillon, la tornade ou la tempête. En tous cas, après la lecture de l’ensemble de l’article, j’ai bien envie de me plonger dans La Tempête de Shakespeare, du moins de l’ajouter à la liste des ouvrages à lire, à défaut d’avoir l’occasion de voir la pièce.

Pour rêver au vent, je terminerai avec la conclusion de Denise Le Dantec et Alain Rey :

Du phénomène météorologique au souffle vital, du physique au métaphysique, le vent, invisible et présent, semble une des réalités culturelles les plus riches, aussi mobile et changeante que la vie.

Le Dictionnaire Culturel en langue française
Article VENT Denise le Dantec et Alain Ray

Enfin non, je terminerai pour de bon par une chanson.

Vent fort

[Défi une pastille par jour 99/100]

Bourrasque ! Tempête !
Le vent souffle fort.
« A décorner un bœuf »
Dit l’expression.
« A renverser l’étendage »
Répondrais-je.
« A faire chuter un chat du toit ? »
M’inquiété-je…
Non.
Ils sont tous là.
Ouf !

Le vent souffle fort, fort, fort
Si seulement il pouvait
M’aérer la tête
Ou me souffler une idée…